« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Gauche, droite, quels repères ?

Panorama de l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Photo Richard Ying et Tangui Morlier

Panorama de l'hémicycle de l'Assemblée nationale. Photo Richard Ying et Tangui Morlier

Depuis que les grandes idéologies ont perdu de leur force et n’exercent plus la même attraction sur les esprits, il semble de plus en plus difficile de faire la part entre les idées qui se réclament des courants dits de gauche ou de droite. Pour éviter d’avoir à prendre position, certains prétendent être en mesure de dépasser les clivages en faisant preuve de pragmatisme. Il n’est pas certain pour autant qu’un tel dépassement soit effectif et le plus souvent ceux qui adoptent cette position ont tendance à défendre l’ordre établi ou à se faire les champions d’une vision technocratique de la pratique politique qui n’interroge jamais le système de valeur auquel elle se réfère. Il apparaît donc nécessaire, pour clarifier le débat politique et pour retrouver des repères, de réfléchir sur ce qui peut permettre d’opérer une distinction relativement claire entre les deux pôles en fonction desquels ils devraient être possible de s’orienter.

On pourrait certes revenir à la thèse de la lutte des classes et ne considérer qu’il n’y a de pensée de gauche que dans la défense du prolétariat et que de l’autre côté ne se trouvent que les défenseurs d’un patronat dont le seul objectif est de faire du profit au dépens des travailleurs. Il n’empêche que, même s’ils sont rares, il y a des patrons de gauche et que de nombreux salariés, même parmi les ouvriers, ont tendance à voter à droite. On peut certes interpréter ces choix politiques contraires aux intérêts de classe comme un signe de mauvaise conscience pour les uns ou d’aliénation pour les autres, mais une telle interprétation, qui n’est certainement pas totalement fausse, reste pour le moins réductrice et n’épuise pas pour autant toute la signification de ces formes d’engagement.

Envisager les choses sous un autre angle

Une autre possibilité consisterait à opposer une gauche qui se dit progressiste à une droite plus conservatrice, mais à l’heure où tout le monde prétend tout réformer, tous se disent œuvrer pour le progrès social et ne qualifient de conservateurs que ceux de leurs adversaires qui remettent en cause leurs propositions de réforme.

Aussi, puisque tous nos anciens repères semblent devenus flous, envisager les choses sous un autre angle paraît être la voie à emprunter pour redéfinir le positionnement des uns et des autres sur l’échiquier et c’est probablement la perception du rapport entre individu et société qui peut nous permettre de faire la différence.

Dans son abécédaire, Gilles Deleuze, lorsqu’arrive la lettre G et qu’il doit définir ce que signifie pour lui être de gauche, développe une analyse que l’on pourrait résumer ainsi : ne pas être de gauche, c’est percevoir le monde à partir de soi et progresser petit à petit vers la perception du monde, en revanche être de gauche consisterait à partir du monde pour arriver à soi. Ainsi, selon Deleuze, être ou ne pas être de gauche est une affaire de perception. Il ne s’agit pas ici d’opposer une droite égoïste à une gauche altruiste, ce qui relèverait de la caricature, mais de partir de cette notion de perception pour mieux comprendre ce qui oppose une pensée de gauche à une pensée de droite. On peut, en effet, considérer que les valeurs auxquelles se réfère en général la pensée de droite tournent autour des notions de responsabilité individuelle et d’autonomie se référant à des vertus comme le courage et la volonté de réussir, à l’inverse les valeurs de gauche gravitent plutôt autour de notions comme la solidarité qui insistent sur la primauté du collectif sur l’individuel. On pourrait résumer ces deux perceptions du monde de la manière suivante, alors que l’esprit de droite a tendance à penser que c’est l’individu qui fait la société, la pensée de gauche aurait plutôt tendance à percevoir l’individu comme produit par la société dont il est issu. Ainsi, la gauche aura le plus souvent tendance à insister sur les déterminismes sociaux et à mettre en place des politiques dont le but est de corriger les inégalités diagnostiquées comme étant la conséquence de ces déterminations sociales ou culturelles, en revanche les politiques de droite encourageront plutôt les initiatives individuelles en accordant une importance moindre aux conditions dans lesquelles les individus ont pu construire et élaborer leurs projets. Entre ces deux angles d’approche de la réalité économique, sociale et politique, il y a bien entendu toute une gradation, mais c’est certainement en fonction de ce à quoi l’on accorde la primauté que se fait la différence.

Par conséquent, faire du clivage gauche/droite une affaire de perception du monde pourrait peut-être conduire certains qui se croient de gauche à découvrir qu’ils sont peut-être plus proches de ceux qu’ils désignent comme leurs adversaires et à l’inverse à faire émerger des sensibilités de gauche parmi ceux qui se sont toujours crus de droite. Le partage de telle ou telle sensibilité n’est pas simplement et seulement une affaire d’appartenance ou de proximité avec tel ou tel parti, mais avant tout une question de perception des hommes et des rapports qu’ils entretiennent les uns avec les autres.

Quoi qu’il en soit, c’est peut-être en prenant conscience que ce clivage est essentiellement une affaire de perception du monde, perception probablement déterminée par la position sociale de ceux qui opteront pour l’une ou l’autre, que l’on pourra redonner au débat politique un sens qu’il a perdu en faisant porter la réflexion sur les tensions qui s’opèrent entre ces deux visions du monde. Ce n’est certainement pas en résorbant les oppositions ou en s’efforçant de les annuler que l’on fera vivre la démocratie, mais plutôt en essayant d’en comprendre la véritable signification.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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