« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Moutons in the béton

Gilles Amar, alias "Petit pois", emmène paître son troupeau sur l'un des espaces vert du quartier des Malassis (Bagnolet), non loin de sa bergerie. © Julian Sarica Polo / The Dissident

Gilles Amar, alias "Petit pois", emmène paître son troupeau sur l'un des espaces vert du quartier des Malassis (Bagnolet), non loin de sa bergerie. © Julian Sarica Polo / The Dissident

Des moutons au milieu du béton? C’est le pari de Gilles Amar, qui a installé sa bergerie dans un quartier populaire de Bagnolet (93). Un brin de nature – et de poésie – qui révèle un terroir méconnu… et bat en brèche les clichés sur « la banlieue ».

Ça broute, ça bêle, ça chevrote, sur les hauteurs de Bagnolet (93) ! Ici, dans le quartier des Malassis, moutons et chèvres évoluent paisiblement au pied des immeubles HLM. Rien que de très banal pour les riverains, qui ont vu s’installer Gilles Amar, berger de son état, six ans auparavant. « J’ai grandi en Seine-Saint-Denis. Après mes études d’ethologie, j’ai voyagé, bossé un temps dans l’élevage, et j’ai repris un BTS agricole dans les Pyrénées. Mais pour les jeunes éleveurs, l’installation est difficile. Et la banlieue me manquait. Donc je suis revenu en Île-de-France», raconte ce passionné de 38 ans, en se roulant une cigarette.

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Gilles Amar, berger urbain. © Julian Sarica Polo / The Dissident

En 2008, parallèlement à son nouvel emploi d’animateur, Gilles Amar crée alors l’association « Sors de Terre » et commence à faire des jardins potagers avec les jeunes des Malassis, puis dans le 13ème arrondissement de Paris, à Sevran (93), à Gennevilliers (92)… Tout en s’implantant à Bagnolet. « On a fini par acheter deux brebis et deux chèvres. Au début, pendant les vacances, on les mettait dans le jardin de l’école. Juste à côté, il y avait un parc fermé, à l’abandon : sans rien demander, on l’a ouvert pour y mettre les animaux. Grâce au soutien des riverains, la mairie nous a suivis. Et avec les habitants, on a construit une bergerie », explique-t-il.

« Il y a toujours eu des animaux en ville ! »

Deux ans et demi plus tard, « La bergerie des Malassis » est toujours là, au milieu des immeubles et des écoles. La ménagerie, elle, s’est agrandie, comptant désormais des poules, un coq, ainsi qu’une quinzaine de chèvres et de moutons. Des bêtes que Gille Amar emmène souvent paître dans la ville, mais aussi dans les communes limitrophes de Montreuil et de Romainville, où l’association est chargée d’entretenir une partie des espaces verts.

Une initiative qui, s’il elle surprend encore, n’a pourtant rien de spectaculaire, insiste le berger : « Il y a toujours eu des animaux en ville ! Ça réapparaît aujourd’hui, en partie avec la crise économique : la gestion des espaces verts coûte cher aux collectivités, la réhabilitation des friches industrielles aussi… Mais notre action, loin d’être une rupture, s’inscrit dans la continuité de ce qui s’est toujours fait ». Paradoxe de l’époque : en réhabilitant un métier et des outils ancestraux Gilles Amar fait office de pionnier. Et impacte imperceptiblement la vie du quartier…

Gilles Amar : « La présence des animaux transforme le regard des gens sur leur environnement ». © Julian Sarica Polo / The Dissident

Gilles Amar : « La présence des animaux transforme le regard des gens sur leur environnement ». © Julian Sarica Polo / The Dissident

Des biquettes qui rapprochent

« La présence des animaux transforme le regard des gens sur leur environnement », remarque celui qui est « à mi-chemin entre le berger et l’éducateur de rue ». La bergerie, qui accueille régulièrement des enfants handicapés, des jeunes en difficulté et des publics scolaires, a su devenir un vrai lieu de vie pour les habitants de ce quartier classé « sensible ». Un espace coloré et ouvert, où l’on vient bricoler, jardiner, emprunter un bouquin, faire des activités manuelles ou voir les animaux. De quoi délier les langues et les imaginaires…

« Dans un parc, bien souvent, les gens ne savent pas nommer les arbres ni les plantes. Là, face aux légumes, aux moutons ou aux biquettes, les adultes sont en mesure d’expliquer ce dont il s’agit à leurs enfants. Ils sont en terrain connu, et peuvent transmettent leurs savoirs. À travers ça, ils retrouvent leur place de parents – chose parfois compliquée quand on est accablé par les soucis. Certains se mettent à raconter leur histoire pour la première fois… », constate Gilles, surnommé « Petit pois » par les gamins du coin. Les jeunes, eux, développent leur vocabulaire et leur culture générale, tout en définissant un nouveau rapport à la ville et à leur identité urbaine. À la fois citadins, et familiarisés avec la ruralité.

« La branche élevage-jardinage du hip-hop »

« Sors de Terre, c’est un peu la branche élevage-jardinage du hip-hop, rigole le berger aux dreadlocks. Pas vraiment étonnant, donc, qu’il défende bec et ongles la dimension pédagogique de son projet. Avec lui, pas question de se contenter « de faire gratouiller la terre » aux minots. Pas question non plus d’entretenir les clichés sur « la banlieue ». « Les cités, c’est LE stigmate de l’urbain. Mais, paradoxalement, c’est là où l’on trouve le plus de parcelles cultivables en ville, sourit-il. Et qu’on ne vienne pas me parler de « créer du lien social » : c’est de la connerie ! Ici, les gens se connaissent, c’est comme un village. Nous avons aussi une histoire, une culture… Bref, un vrai terroir ». Un espace dans lequel il espère voir essaimer d’autres bergeries, notamment à Montreuil, Romainville et dans le vingtième arrondissement de Paris. En attendant, dès l’année prochaine, l’association « Sors de terre » commencera à produire du fromage de chèvre. 100% local !

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Article publié le 6 août 2015

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.

1 commentaire

  1. Pingback: Further reflections on Bagnolet 29/05/2015 | European Street Design Challenge

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