« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Palestine : les oranges de la liberté

Sandrine Mansour Merien

Sandrine Mansour Merien

L’historienne franco-palestinienne Sandrine Mansour-Mérien, présente au 5ème forum mondial des droits de l’homme à Nantes, est également l’auteur de L’histoire occultée des Palestiniens, un ouvrage sorti fin avril 2013 aux éditions Privat. Dans un entretien, elle revient sur les expulsions forcées de Palestiniens, ainsi que sur les difficultés qu’elle a rencontrées pour trouver un éditeur en France. Rencontre.

The Dissident : votre père est Palestinien et votre mère Française. Ou êtes-vous née ?

Sandrine Mansour-Mérien : Au Koweït ! Ma mère venait de Normandie et mon père de Jaffa. Il travaillait au Koweït et a aidé, comme beaucoup d’autres réfugiés palestiniens, à bâtir les états du Golfe. Les réfugiés, garçons comme filles, avaient bénéficié des formations scolaires et universitaires de l’ONU par le biais de l’office de secours pour les réfugiés palestiniens. Mon père avait fait l’université américaine à Beyrouth. Après le Koweït, on est allé en Algérie où il a travaillé pour la Sonatrach. Puis nous sommes allés au Liban où cette fois-ci il a travaillé pour l’institut géographique national. Vint ensuite la Jordanie, l’Arabie Saoudite, et c’est à ce moment-là que je suis arrivée en France pour faire mes études.

Pour fuir l’Arabie ?

L’Arabie Saoudite, c’est un contexte particulier. Il y a la ségrégation, pas de mixité dans les écoles et donc il était hors de question pour mes parents que j’aille dans une école exclusivement féminine. D’autre part, il y a la question de la religion : l’Arabie Saoudite impose 4h de Coran par jour, donc c’était exclu. Ils tolèrent les écoles étrangères jusqu’en 3ème, mais après il faut soit intégrer le système saoudien, soit partir.

Quelles sont les valeurs européennes qui vous ont marquées ?

A la base, je suis contre tous les nationalismes, qui selon moi peuvent être extrêmement dangereux. Il n’en demeure pas moins qu’il faut une base à un moment donné, tout en étant très vigilant sur les garde-fous que l’on met par rapport à ce nationalisme, car il peut virer très facilement vers l’extrême. Par rapport aux valeurs, étant donné que je parle trois langues depuis ma naissance –français, anglais, arabe-, je pense que dans ma construction mentale je suis extrêmement réceptive à tout un tas de gouvernances, de philosophies ou d’éthiques. Je n’ai pas de cloison par rapport à une origine. Je suis aussi très nourrie des valeurs que l’Orient apporte, même si aujourd’hui elles sont un peu déformées par les situations de dictature qu’il y a dans les pays arabes. Mais il reste toujours Averroès, Ibn Khaldoun, etc. Après, par rapport à l’Europe, ce qui est intéressant, c’est cette espèce de décloisonnement frontalier qui devrait à mon avis servir de modèle. Souvent, je dis que la période des mandats a été une catastrophe pour le monde arabe parce qu’elle a amené une chose dont on ne parle pas assez, ce sont les frontières. Quand on était sous l’Empire Ottoman, il n’y avait pas de frontières entre la Syrie, le Liban, la Palestine, la Jordanie, l’Arabie… Même s’il y avait des spécificités régionales évidentes, il y avait une liberté de circulation. Les frontières et la montée des nationalismes de l’Europe, exportées sur les anciens territoires ottomans, ont amené ce cloisonnement et un système de regroupement ethnique. D’ailleurs ce que l’on voit en Syrie en est une des conséquences directes : les Français ont établi un état des Alaouites, ils ont donné le sandjak d’Alexandrette à la Turquie, etc. Aujourd’hui, l’Europe se reconstruit d’une autre manière, forte de son histoire, mais peut-être qu’il faudrait qu’elle aille plus loin, notamment en matière de politique internationale.

Commettre un livre tel que L’histoire occultée des Palestiniens, n’est-ce pas une manière de réparer une injustice ?

Tout à fait, c’est une lutte pour la reconnaissance par le biais de l’histoire. Celle-ci a toujours été écrite par les vainqueurs. La particularité de cet ouvrage est que j’ai voulu redonner la parole aux historiens palestiniens pour qu’ils puissent parler de leur version des choses. Le problème en France est qu’on est toujours dans une vision coloniale. Je l’ai moi-même vécu. Il y a cinq ou six ans, quand je faisais des conférences dans les institutions, on me disait : « Ah, mais vous avez des origines palestiniennes, on ne peut pas vous laisser parler toute seule, il faut faire venir un Israélien ». Alors même que j’ai fait mes études en France ! Il y avait toujours cette idée de faire appel à un Israélien pour se porter caution de ce que j’allais dire ou pas. C’est comme si on vous disait que vous ne pouvez pas parler de l’histoire de la France sans amener un Allemand à vos côtés ! Ce livre a aussi pour but de redonner une date par rapport à la première expulsion des Palestiniens qu’on appelle la Nakba, la catastrophe. Trop souvent les gens, y compris les Palestiniens, la mettent en parallèle avec la création de l’Etat d’Israël. En réalité, le 15 mai 1948, c’est bien la création d’Israël et le début de la première guerre israélo-arabe, mais l’expulsion n’est pas une conséquence de la guerre, ce que pourtant aujourd’hui Israël et les Occidentaux continuent de relayer. Cette expulsion était un projet murement réfléchi dès la fin du XIXe siècle, parce qu’il est inhérent au projet sioniste lui-même et qu’il va être progressivement mis en place à partir de 1947 avec le plan Daleth.

Vous parlez également du massacre de Qibya…

Oui, je termine la première grosse vague d’expulsion en 1953, car à cette époque, on commence à avoir les photos de presse. C’est ainsi que des images du massacre de Qibya sont apparues dans les médias. Il y a eu du coup une pression internationale qui s’est exercée sur Israël, et qui l’exhortait à stopper son action. Ils ont été contraints d’arrêter, en tout cas d’expulser beaucoup moins… Avant de reprendre de manière massive en 1967. Le fait de redonner toutes ces dates montre bien que ces expulsions ne sont pas liées à la guerre et qu’il y a un objectif d’épuration ethnique tel que le dit Ilan Pappé, un historien Israélien. C’était ça l’objectif du livre : parler du nœud gordien de la question palestinienne, c’est-à-dire ces expulsions, d’autant plus qu’Israël aujourd’hui ne reconnait toujours pas ses responsabilités dans ce processus. Pour le gouvernement israélien, ce sont les pays arabes qui ont encouragé les Palestiniens à quitter leur territoire. Or il y a eu des recherches qui ont été faites à la fin des années 70 par des historiens et qui ont consisté à analyser toutes les émissions de la BBC sur le sujet. Il a été ainsi démontré qu’il n’y a jamais eu d’appel des pays arabes à quitter le territoire palestinien, mais au contraire à résister et à rester sur place. Et il n’y aura pas d’avancée sur le conflit israélo-palestinien tant qu’il n’y aura pas cette reconnaissance. Le processus colonial israélien existe, c’est d’ailleurs le seul état membre des Nations Unies qui n’a pas de carte rattachée à son nom, puisqu’il s’agrandit de jour en jour.

La thématique abordée dans votre ouvrage est très délicate. Avez-vous eu des difficultés à trouver un éditeur ?

L'histoire occultée des Palestiniens.

L’histoire occultée des Palestiniens.

C’était assez compliqué, en effet. Comme je faisais beaucoup de conférences en tant qu’historienne, un éditeur m’avait demandé de faire un livre pour une collection qui s’appelait « A rebours » et qui se voulait un peu différente. Je leur ai proposé mon sujet, il était très content, mais à la veille du rendu du manuscrit il a eu vraisemblablement des pressions. Au final, il m’a dit que ce n’était pas possible, que c’était trop polémique, puis il a annulé le contrat. Après ça, j’ai eu un contact avec une autre éditrice, qui a eu le manuscrit en main et le trouvait super. Elle était prête à le publier, la date pour l’impression était fixée. Au moment de l’envoi final du manuscrit, tout a été stoppé sans qu’elle ne me donne de raisons. Je pense que le problème venait cette fois du distributeur de sa maison d’édition, qui est très pro-sioniste et qui a dû dire non. J’ai eu par la suite un contact avec Privat et je leur ai dit cette fois-ci ce qui allait se passer, qu’ils allaient avoir des pressions soit par les distributeurs, soit par d’autres personnes. Cela faisait déjà deux ans que le manuscrit était prêt et que j’attendais de trouver quelqu’un pour le publier. Le directeur de Privat et le responsable de la collection « Histoire » ont décidé qu’ils prendraient le risque de la publication. Il m’a dit qu’ils sortaient les sacs de sable !

La photographie de couverture de votre livre ne montre que des femmes. Avez-vous porté un éclairage particulier sur leur rôle dans la société palestinienne ?

Oui, c’est aussi l’une des particularités de mon livre. C’est un sujet auquel je suis sensible, d’abord en tant que femme, et aussi pour la liberté des femmes en général et le respect qui leur est dû. Le gros problème aujourd’hui est qu’on a une lecture biaisée du monde arabe parce qu’il y a beaucoup de femmes voilées qui sont apparues ces dernières années et qui n’existaient pas avant. Quand j’habitais en Arabie Saoudite dans les années 70 et que je racontais ensuite en France ma vie dans ce pays, les gens ne me croyaient pas. Les femmes n’y avaient aucun droit, ni de travailler, ni de conduire, elles étaient lapidées, on coupait les têtes et les mains sur la place publique, et personne ne le croyait. On n’y fait pas non plus écho aujourd’hui alors que ça continue. Les droits de l’homme là-bas, on en parle pas, parce qu’évidemment il y a des intérêts économiques et militaires qui priment sur le reste. Au final, il y a une wahhabisation et une salafisation des sociétés arabes avec de plus en plus de voiles. Si vous prenez une photo de la Palestine dans les années 40-50, il n’y avait pas ce genre de choses. Donc, j’ai fait une place pour montrer d’abord que les femmes ont eu un rôle dès le début, aux côtés et aussi de manière indépendante des hommes, dans la société palestinienne par rapport au projet sioniste, mais pas seulement. Il est aussi question de revendications féministes par rapport à leur rôle dans une société méditerranéenne patriarcale comme on a dans toute la Méditerranée. Quant à la photo de couverture, c’est une photo de famille qui date de 1936. J’ai trouvé important de montrer ces quatre femmes et la façon dont elles étaient habillées.

Ce sont des oranges qu’elles ont dans les mains ?

Oui, ce sont des oranges, c’est à Jaffa. Aujourd’hui il n’y a plus d’oranger là-bas. Les israéliens les ont utilisés comme propagande pour montrer que c’était eux qui les avaient amené, ce qui est totalement faux. En réalité, il n’y a maintenant plus un seul oranger à Jaffa, ils ont tout rasé. Donc elles sont avec des oranges, elles sont sereines, et finalement on voit qu’elles sont libres.

Actuellement, en Palestine, comment vivent les intellectuels ? Peuvent-ils faire entendre leur voix ?

Les universités sont très actives à Ramallah et Naplouse en Cisjordanie, qui est une grande ville très dynamique et très ouverte. Il y a aussi d’autres universités à Gaza. Donc, la production intellectuelle existe et est très importante. Pour être tout à fait juste, il y a aussi une stagnation qui est liée à l’occupation parce que tout l’objectif des Israéliens depuis une vingtaine d’années, ça a été de casser l’éducation des Palestiniens. Ils se sont rendus compte que c’était la population la plus éduquée du monde arabe, et que cette éducation était finalement une arme. Ils ont donc mis en place des check point qui empêchent les enfants d’aller à l’école ou les étudiants à l’université. Il y a eu un recul dans certaines matières, comme par exemple la sociologie. Circuler est devenu tellement complexe que cela entraine une déstructuration de la capacité d’analyser la société. Les intellectuels palestiniens sont cependant présents, et produisent une littérature écrite de très bonne qualité, mais hélas très peu traduits en français.

Ils sont peu traduits en français pour des questions de pressions ?

Il y a en effet la question de la pression, mais aussi de l’autocensure en France. A domaine égale, on préfèrera peut-être davantage traduire un Israélien parce qu’il représentera plus les valeurs européennes. Pour donner un exemple, quand j’ai donné les noms des politiciens et intellectuels palestiniens des années 20 ou 30, les éditeurs m’ont dit : « Ça sert à quoi de donner les noms ? On ne les connait pas ». Forcément, on ne risque pas de les connaître si personne ne donne leurs noms !

Qui connait, en France, les artistes et les créateurs palestiniens ?

Très peu de personnes, mais en même temps il y en a quelques-uns qui sont renommés maintenant. J’ai régulièrement organisé des concerts, je travaille aussi dans le domaine du cinéma, étant en collaboration depuis plusieurs années avec une réalisatrice palestinienne. On fait des documentaires, nous en avons d’ailleurs un qui est en cours de montage et qui va sortir cet automne. On est aussi en lien avec des réalisateurs palestiniens de fictions comme Elia Suleiman ou Michel Khleifi qui a réalisé Noces en Galilée. C’est de la création humaine, c’est d’ailleurs Mahmoud Darwich qui disait que « nous aussi nous aimons vivre ». On n’est pas là pour souffrir ! On transmet un message qui est certes dramatique, mais les Palestiniens ont un sens de l‘humour terrible. Un ami palestinien vient par exemple de monter un spectacle qui va tourner en France et qui s’appelle En panne, où il montre comment le processus de paix est en panne avec beaucoup d’humour. Il y a aussi du théâtre avec beaucoup de représentations dont une qui se joue actuellement à la Maison des Métallos. Cela permet de toucher d’autres gens.

Pour aller plus loin : L’histoire occultée des Palestiniens, par Sandrine Mansour-Mérien, éd. Privat collection histoire, 17 €.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

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