« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Françoise Verchère : juste quelqu’un de bien !

Enseignante, maire de Bouguenais et maman de plusieurs enfants, conseillère générale de Loire-Atlantique chargée de l’environnement, cela faisait près de 40 ans que Françoise Verchère accumulait les responsabilités depuis sa commune du sud de l’agglomération nantaise. Connue à présent pour sa dissidence institutionnelle sur le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, elle revient avec The Dissident sur son expérience politique et l’analyse de la société et de la vie qu’elle en a tiré.

The Dissident : Vous avez été enseignante avant d’être élue maire de Bouguenais. Pourquoi avoir choisi de travailler dans l’éducation ?

Françoise Verchère : Je pense que je ne l’ai pas choisi vraiment. J’ai fait des études qu’on dit brillantes et je n’avais pas d’idées de métiers. Je pensais en intégrant Normale Sup que j’aurais des opportunités, des pistes… C’est là que j’ai compris que, comme le disait Bourdieu, « quand on n’est pas héritier, on n’est pas héritier » ! Je venais d’un milieu populaire où on ne savait même pas ce qu’était Normale Sup. J’aurais plutôt dû faire l’ENA, mais je ne connaissais pas. A ma sortie des études, il n’y avait plus de postes d’enseignement dans le supérieur, du coup je me suis retrouvée prof de collège. Là j’ai eu un problème intellectuel car je ne pensais pas avoir été formée pour ça. Cela dit, j’aime beaucoup la transmission et j’ai pris du plaisir à transmettre. J’ai ensuite été ouverte à la proposition d’entrer dans la vie publique. J’ai un esprit assez éclectique, et la vie publique, notamment la gestion d’une commune, est passionnante parce qu’on voit plein de choses. N’étant pas parfaitement épanouie dans mon boulot, j’ai trouvé que c’était un très bon contrepoint. J’ai fait 22 années d’enseignement avant d’être élue.

J’ai tout de même tenu à rester enseignante pendant mes différents mandats.. Cela me paraissait important de ne pas être coupée d’un milieu professionnel, d’avoir une hiérarchie, des collègues. Sinon on est trop vite enfermé. Le pouvoir est quelque chose de très dangereux et porte en lui le germe de la dérive. Quand on est à la tête d’une ville comme c’était mon cas, on se sent très vite devenir le chef. Je voulais être enseignante en même temps.

Comment avez-vous vécu vos premiers mandats ?

J’étais très jeune, j’avais 27 ans. Ce fut d’abord une aventure intellectuelle passionnante car je découvrais la vie d’une commune, les problèmes concrets des citoyens, la différence entre l’intérêt particulier et l’intérêt général. La vie en vrai vous oblige à questionner tout ce que vous aviez comme idées auparavant. Ce fut un très grand enrichissement intellectuel. J’ai également adoré avoir du pouvoir sur les choses : créer une médiathèque, un centre culturel, ouvrir la culture à des communes très modestes, protéger des espaces naturels ; Je suis comme les autres ! J’ai eu besoin moi aussi de marquer mon territoire. Au début, j’étais impliquée pour ouvrir à une population beaucoup plus modeste et défavorisée la culture, le sport.. Et après, très vite, les préoccupations environnementales et de préservation de l’espace sont arrivées dans une prise de conscience un peu générale. Mes mandats furent une vraie satisfaction, même s’il faut rester très humble. L’héritage de ce qu’on fait dans une commune est exactement comme l’héritage familial : une génération l’amasse et une autre le disperse. Ce n’est jamais acquis.

Avez-vous eu des déceptions pendant votre carrière d’élue à la tête de Bouguenais ?

Ma plus grande déception est que je pense avoir raté la transmission. J’ai quitté la mairie aimée et regretté par la population, car à l’époque je pensais qu’il ne fallait pas faire le mandat de trop, même si j’aurais pu être réélue extrêmement facilement. J’ai donc transmis à quelqu’un qui, je pensais, s’inscrirait dans la continuité comme je l’ai fait, et malheureusement, sur l’affaire de l’aéroport entre autres, ça a complètement cassé. Il y a beaucoup de valeurs sur lesquelles on avait fondé notre action à la commune, qui ont été bazardées dans les six ans qui ont suivi. Ça, c’est dur.

Ça ne vous donne pas envie d’y revenir ?

Non parce que je ne veux pas devenir comme les autres, dire « ma commune, mes habitants, mon budget, moi ». Il y a toujours une part de soi-même qui regrette, parce qu’on pourrait impulser tel ou tel projet. J’ai ce regret par exemple de ne pas avoir fait prendre à la ville le chemin des communes en résilience, qui changent de modèle. En même temps, je reste persuadée que prolonger des mandats dans le temps pendant trop longtemps, c’est mauvais. Le pouvoir est un poison.

Avez-vous ressenti l’usure du pouvoir ?

Oui ! J’ai ressenti de la fatigue vis à vis des citoyens. En tant que maire, on est tout à la fois : assistante sociale, consolateur, protecteur, celui qui dit non, etc. C’est très usant humainement. J’ai senti que je perdais une forme d’écoute et de patience, avec les citoyens comme avec les autres élus. Par exemple, avec un nouveau mandat, si vous faites une équipe et que vous voulez placer les gens au même niveau d’informations, de connaissances, et donc de possibilités de débattre, il faut passer beaucoup de temps à expliquer comment tout cela fonctionne. Je sentais que je perdais de cette patience nécessaire et que j’étais pressée qu’ils comprennent pour pouvoir continuer à agir et faire ce que moi je voulais. Et ça ce n’est pas bon. Ou alors il ne faut pas être démocrate.

Quand ce sentiment s’est-il manifesté ?

C’est arrivé tard. Je pense avoir très bien fonctionné jusqu’en 2005-2006. Après mon mari est décédé. On avait décidé que la vie politique devrait s’arrêter en 2008, donc j’ai beaucoup travaillé entre 2005 et 2008 pour occuper le vide, mais je sentais que j’étais fatiguée. Il y avait cette usure, et intellectuellement je savais qu’il ne fallait pas se professionnaliser. On peut avoir des principes, et puis il y a la vie quotidienne. J’étais aimée par les habitants, tout le monde avait envie que je continue, y compris une part de moi-même. Mais on ne peut pas penser que le pouvoir se partage et finalement s’y installer. Donc je me suis arrêtée. Avec le recul, je pense que j’ai bien fait. J’ai choisi de n’enchainer qu’un mandat centré sur l’environnement à l’échelle du département, ce qui me paraissait être une ouverture différente. Ce fut un échec, notamment à cause du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes.

Quelle est votre vision de maire élue et réélue à trois reprises en ce qui concerne les aspirations et les besoins du citoyen ?

Vaste question ! J’ai été élue d’une commune très particulière qui fut dirigée par François Autain, un maire PSU (Parti socialiste unifié) qui a toujours travaillé avec les citoyens. Cela faisait partie de l’ADN de l’équipe municipale, avec les limites de la démocratie participative : quand vous avez 200 personnes lors d’une réunion publique sur une population totale de 13 000 habitants, c’est déjà un grand succès. On a toujours eu une grande proximité avec les habitants. Au début on en prend plein la tête, parce que la première demande du Français, c’est le trou dans le trottoir devant sa porte, le bus qui ne le prend pas là et qu’il doit aller chercher plus loin, ou bien le bus qui justement s’arrête devant chez lui et qui fait du bruit, les voitures qui vont trop vite y compris la sienne, l’absence de stationnements devant l’école car ce serait mieux de déposer les enfants en drive, etc. Les premières réactions du Français « moyen » quand il arrive en réunion publique, ce sont principalement des questions assez égoïstes. Cela dit, ce que j’ai toujours remarqué, c’est que passée la première vague de récriminations, plus vous expliquez aux gens, plus vous leur montrez la complexité des enjeux, et plus ils comprennent. Il faut faire le pari de l’intelligence collective et ne pas négliger les problèmes particuliers. J’ai toujours dit que j’essaierais de régler tous les problèmes particuliers, pourvu qu’ils ne s’opposent pas à l’intérêt général. C’est un passage extrêmement compliqué à faire mais qui est possible. Pour le faire comprendre aux gens, il faut leur donner les clés. Si vous leur parlez seulement comme à des clients : « mais oui je vais boucher le trou devant votre porte ; ils demanderont toujours autre chose. C’est comme ça que certains politiciens se font une clientèle.

On peut les amener à faire des choses, à réfléchir à l’idée de la vie, à penser la globalité. Je l’ai vu fonctionner, mais cette démocratie-là est extrêmement chronophage.

Dans une interview pour The Dissident, à la question de faire usage de démocratie participative pour trancher sur le sujet de l’aéroport de Notre Dame des Landes, le président du Conseil général M. Grosvalet déclarait que, selon lui, la France est une démocratie représentative et non pas une démocratie à la Suisse, et qu’en cela consulter l’avis des citoyens reviendrait à remettre en cause son élection.

Tout à fait. Les futurs élus ne seront représentatifs que d’une infime minorité de la population parce qu’on enlèvera les abstentionnistes, puis ceux qui n’auront pas voté pour eux. Au final les vainqueurs représenteront peut-être 20% des citoyens. Mais ils considèrent que c’est la règle du jeu. Si les citoyens ne se sont pas déplacés, c’est leur faute. Or, s’il y a une telle désaffection, c’est selon moi la faute des politiques, pas celle du peuple.

Quel est le combat, la priorité à mener ? La 6eme république, la Constitution ?

Je pense qu’il faut en effet une modification institutionnelle. J’ai relu récemment le texte de Simone Weil, la philosophe, pour la suppression des partis politiques et c’est terrible qu’à mon âge, après 40 ans de vie politique dans des partis, j’en arrive à me dire qu’elle avait raison et qu’il y a une autre voie à chercher. Peut-être que dans les luttes dissidentes qui émergent en marge de la politique traditionnelle, il y a des formes d’organisations et de combats très différentes. Il y en a qui sont plus radicaux et prônent l’abandon des structures. Personnellement, je ne vois pas d’autre modèle aujourd’hui, donc je pense qu’on pourrait a minima bâtir une 6eme république pour tenter déjà de retrouver le lien entre les citoyens et la démocratie représentative, ce qui n’est pas gagné. En tout cas, aujourd’hui, ce lien est coupé et il ne peut pas y avoir comblement du fossé entre élus et citoyens s’il n’y a pas de nouvelles règles du jeu sur l’élection : pas de cumul de mandats, pas de professionnalisation, inéligibilité en cas de problèmes avec la justice, etc. Des questions de morale ! Je crois beaucoup à ce que Georges Orwell appelait la « common decency ». C’est ça dont les gens ont besoin : des valeurs minimales qui font qu’on peut vivre en société, telles que l’honnêteté, la confiance, la droiture, toutes ces choses perdues aujourd’hui. Si les gens ne vont pas voter ou le font de manière contestataire, c’est parce que ce sont ces valeurs de base qui ne sont plus du tout présentes dans notre démocratie représentative. On serait dans une démocratie à la nordique, ça serait un peu mieux !

Vous aviez quitté le Parti Socialiste pour devenir sans étiquette bien que proche des mouvements écologistes, puis finalement vous avez pris votre carte au Parti de Gauche (PG) de Jean-Luc Mélenchon lors de sa création en 2008. Le PG vous satisfait-il malgré les travaux de Simone Weil ?

Je pense que le problème n’est pas le programme d’un parti. Oui, aujourd’hui je suis en phase avec ce que le PG déclare comme société ou comme idéal. En revanche, là où ça ne marche plus du tout, c’est le mode de fonctionnement du parti politique. Quel que soit le parti, ce mode reproduit toujours les mêmes tares, c’est à dire que l’appartenance au groupe implique d’être d’accord avec tous les points qu’affirme le parti, d’être adversaire des autres quoiqu’il arrive. C’est ce que Simone Weil explique : il faudrait que le point commun entre les gens soit le sens de la justice, de la droiture et la recherche de la vérité. C’est ça le problème de l’appartenance.

Edgar Morin reprend l’idée des conseils de quartier qu’avait imaginé Simone Weil. Quelqu’un comme Françoise Verchère, après avoir quitté le Conseil général de Loire-Atlantique, pourrait faire partie des initiateurs d’une telle initiative.

Malheureusement nous sommes dans un monde où tout cela est bien verrouillé. Les partis politiques au pouvoir ont compris qu’il fallait aussi être sur le terrain de la démocratie participative. Les conseils de quartier, ça existe déjà ! Il y a peu de pouvoir, beaucoup d’organisation, un enrobage extraordinaire qui vous fait croire que vous allez pouvoir parler de choses importantes, mais en fait vous n’aurez comme possibilité de décider que la couleur de la peinture du bâtiment qu’on va vous expliquer nécessaire à votre bonheur futur. Une connaissance travaillant sur des pays dit « en voie de développement », disait que les conseils de quartier et la citoyenneté active fonctionnent dans les cas de crises où les gens ont un besoin réel, une urgence, comme les budgets participatifs à Porto Alegre au Brésil. Mais c’est parce qu’ils avaient des problèmes terribles à régler. Dans nos sociétés un plus à l’aise, malgré la misère et la fragmentation, on est très organisés et les problèmes majeurs n’apparaissent pas aux citoyens. Du coup on peut organiser de la pseudo démocratie participative, ce que ne se privent pas de faire les gens au pouvoir. Aujourd’hui vous lancez la piste d’un atelier citoyen, on vous répondra que ça existe dans toutes les villes ! Les conseils de quartiers, les CCQ, les conseils de vieux, les conseils de jeunes.. Tout ça, c’est pourtant de l’enrobage, de la cosmétique.

Vous faites allusion dans votre abécédaire à la condition des femmes dans la politique, qui met en avant un monde organisé uniquement pour des hommes. Comment cela se manifeste-t-il au quotidien ?

A l’origine, je n’ai pas souffert dans mon milieu familial et professionnel de cette distorsion entre hommes et femmes. J’ai toujours vu mon père faire du ménage ou du repassage, de même que le milieu enseignant est également un milieu très mixte où il n’y a pas de grosses différences entre les sexes. Dans le monde politique en revanche, j’ai bien compris que ce n’était pas la même chose ! Quand je suis arrivée à 27 ans et un bébé, j’étais adjointe dans la mairie de Bouguenais et on m’expliquait que les réunions entre élus avaient lieu à 19h. « En fait, vous ne mangez jamais chez vous ! », leur ai-je répondu. Ils arrivent au boulot à 18h30, font la réunion à 19h, sortent à 21h30, boivent un coup et quand ils rentrent chez eux à 22h, les enfants sont couchés tandis que bobonne les attend avec le plat au chaud. Quand je leur ai fait remarqué, le maire de l’époque s’est rendu compte que c’était vrai et a fait changer ces habitudes. C’était une chance que d’avoir M. Autain.

Après j’ai constaté qu’effectivement, on ne vit pas dans le même espace-temps. Cela influe à mon avis sur la manière dont ils font la politique. Les hommes n’ont jamais de problèmes de temps, donc ils peuvent parler. A l’infini. Et redire ce que l’autre a dit mais autrement pour marquer son territoire.

Mais ils vous prenaient quand même au sérieux ?

Bien sûr, ils me prenaient au sérieux parce que de toute façon, sur le fond des dossiers, ils ne pouvaient pas me prendre pour une rigolote. En revanche, ils ne trouvaient pas gênant que je doive m’en aller en pleine réunion parce qu’ils causaient trop longtemps. Il y a eu aussi des réflexions sexistes. J’avoue que quand j’étais en plein boulot, avec mes enfants, ma vie professionnelle et ma mairie, je ne peux pas dire que j’allais chez le coiffeur toutes les semaines. Je ne peux pas dire non plus que je me suis habillée très chic, très classe. Il s’est donc raconté des choses dans les couloirs : pas bien coiffée, pas maquillée, pas femme quoi ! Ca pèse. Je l’ai vu aussi avec mes élues femmes –mes élues, vous voyez comme le défaut reste. J’ai essayé de faire rentrer des jeunes femmes dans mes équipes. Pratiquement toujours, elles n’ont pas recommencé. Elles ont parfois lâché prise avant la fin du mandat. Elle n’y arrivaient pas, parce que pour être élue et faire de la démocratie effective, il faut du temps et c’est très difficilement compatible avec une vie de famille, surtout lorsque les femmes font déjà à peu près tout chez elle. Là-dessus, la parité on l’a pratiqué, mais les femmes se sont épuisées. Ce sont les seules qui me disaient « je ne suis pas capable d’être élue ». Jamais un homme ne me l’a dit. Elles ont peur de ne pas bien faire. Quand quelque chose tourne mal, elles se disent qu’elles ne peuvent pas continuer, que c’est trop dur. Pour moi cela reste un des problèmes de notre démocratie. La loi sur la parité n’a pas réglé ça.

Selon vous, un politique est-il un citoyen ? Quelle est la définition d’un citoyen ?

Dans mon livre, j’explique que l’expression « société civile » m’horripile car elle me renvoie à la question : que sont les élus ? Je suis quelqu’un de la société civile. Cette séparation m’a toujours beaucoup perturbée. Après, qu’est-ce que c’est qu’un citoyen ? Au sens grec du terme, c’est très limité puisque les femmes sont exclues. Le citoyen de demain, ce serait quelqu’un en prise avec sa vie et de réelles possibilités de choix. Je constate que dans la société dans laquelle on est, on fait croire à tout le monde qu’on est libre de tout choisir : sa destination de vacances, son boulot, sa femme, son mari, etc. En réalité je pense que c’est faux. Je crois que nous sommes dans une société de contraintes extrêmement fortes en termes de temps, d’activités que l’on peut faire ou non, etc. La vraie citoyenneté, ce serait de se réapproprier sa vie, son temps, le sens de son activité.

Je suis effrayée de voir combien aujourd’hui, pour beaucoup de gens, il y a une séparation entre le travail qui est utilitaire et qu’il faut faire pour gagner sa vie, et la vraie vie. C’est dans plein de couches sociales. Par exemple, beaucoup d’enseignants sont très malheureux dans leur profession, et donc la vraie vie c’est les vacances, le sport, les associations. Plein de choses intéressantes, mais ce n’est plus le boulot. Un découpeur de poulet dans une usine Doux ou je ne sais quoi, quel est le sens de son travail ? C’est de gagner de l’argent pour vivre. Et la vraie vie est à côté. Je crois que cela est un problème de fonds humain. Les hommes ne sont pas faits pour vivre une telle dichotomie.

Alice Nkom, une avocate camerounaise qui défend la cause des homosexuels en Afrique, a dit qu’avant d’être des citoyens, nous sommes d’abord des hommes. Or, être un homme, c’est être en capacité de choisir son projet de vie.

Tout à fait, mais la société ce n’est pas ça du tout. Il faut attendre la retraite pour faire ce dont on a envie ! C’est un truc de dingue. C’est peut-être lié à l’urbanisation galopante aussi. Les agriculteurs ont eux toujours cette imbrication entre la vie et le travail. Il n’y a pas de séparation. Ça a des contraintes aussi, mais leur vie c’est leur boulot, parce qu’ils l’ont voulu. Si on regarde la société, j’ai l’impression que seule une minorité de gens ont un projet de vie. Beaucoup d’autres sont dans la dichotomie et se rendent malheureux.

Pour ma part, même en étant dans la génération d’après mai 68, j’ai intégré tout de suite que ce n’est pas dans les objets qu’on trouvait le bonheur. J’ai lu Les Choses de Pérec pour le comprendre. De nos jours, on fait croire que le bonheur est dans les choses, que pour les acquérir il faut travailler, et ce de plus en plus. Les gens sont donc perpétuellement malheureux. Le niveau de bonheur n’a rien à voir avec le niveau d’équipement en télévisions. Je suis assez désillusionnée sur le fait que la lutte contre la société de consommation, que je croyais plutôt bien enclenchée, ne l’est en fait pas tant que ça.

Êtes-vous optimiste pour la suite ?

Pour quelle suite ? En ce moment, très honnêtement, je ne suis pas très optimiste. Je vois des signes d’espoir à la plus petite des échelles, c’est à dire des gens qui décident individuellement de changer de vie. Des gens qui décident de quitter le système ou de faire des choses différentes, de construire leur maison eux-mêmes, de retrouver une certaine autonomie alimentaire, etc. Mais en même temps, je vois s’apesantir le couvercle. Je ne sais pas ce qui va l’emporter.

Pensez-vous que des nouveaux médias comme The Dissident sont une source de créativité allant dans le sens d’un nouveau projet de société ?

Ça me parait important. Je vois bien qu’ici, les médias classiques locaux, que ce soit France 3 ou Ouest France/Presse Océan, sont au service des projets des politiques. Et ça fait longtemps ! S’il n’y avait pas ailleurs des médias différents, alternatifs, qui mettent en réseau, on serait déjà morts sous le rouleau compresseur. On a accédé à une forme de visibilité et de lisibilité de ce qui arrivait. Au début on se bat contre un projet. Ce n’est que petit à petit, grâce aux informations qui apparaissent, que tout ça est organisé, que cela fait partie de la stratégie financière du pays, qu’il faut des grands projets pour que le capital ait du rendement. C’est comme ça qu’on voit les conflits d’intérêts. C’est nous qui expliquons aux journaux traditionnels qu’ils devraient s’intéresser à telle ou telle information ! J’ai passé tout le mois de septembre à dire aux médias nationaux qui me téléphonaient pour avoir des infos sur la ZAD, qu’ils devaient aller voir à Sivens parce que cela faisait un mois qu’ils déboisaient et que des gens résistaient et faisaient des grèves de la faim sans que personne n’en parle.

Sauriez-vous résumer les valeurs qui vous ont accompagnées durant votre parcours politique en quelques mots ?

Je l’ai un peu fait dans mon dernier discours au conseil général, en mode « Facebook » pour être certaine de me faire comprendre. (elle sort son discours et cite)

« (…) J’aime la pensée socratique qui accouche par la réflexion de la vérité. Je n’aime pas la pseudo-pensée en 140 caractères de tweet. J’aime la complexité des hommes et des choses. Je n’aime pas que cette complexité devienne de l’impuissance ou un alibi pour ne rien changer et ne pas s’attaquer à l’injustice. J’aime les valeurs ringardes que sont l’honnêteté, la fidélité à ses convictions, la concordance des paroles et des actes, la reconnaissance. Et je n’aime pas l’inverse. J’aime la décence commune chère à Georges Orwell, c’est à dire la morale simple et humaine des gens ordinaires et je n’aime pas la morgue et l’indécence des maitres du monde. J’aime la devise romaine aurea mediocritas qui signifie « la juste mesure est d’or ». Mais j’aime aussi la passion, parce que c’est la passion qui brise les chaines. J’aime la biodiversité fabuleuse du vivant, du triton jusqu’à l’éléphant, mais j’accepterais une perte de la biodiversité humaine parce que s’il y avait moins de méchants, de salauds et de cons, ça irait mieux. (…) »

(elle repose son discours sur la table) C’était mon adieu aujourd’hui même au Conseil général.

Comment voyez-vous votre avenir à présent ?

J’arrête totalement la politique au sens partitaire, représentatif. Je resterai bien sur engagée sur la défense des valeurs auxquelles je crois, ainsi que sur Notre-Dame-des-Landes parce que malheureusement c’est un sujet qui me parait cristalliser tout ce que je hais : le mensonge, la manipulation, la destruction du vivant, etc. Je ne peux plus les voir tous ces mecs de plus de 65 ans qui déclarent penser l’avenir de nos petits-enfants ! Bien que j’aie perdu beaucoup d’illusion­s, je ne peux pas me résigner à laisser le monde aller vers le pire et à laisser les prédateurs toujours plus voraces. Je suis malgré moi obligée de continuer la lutte. C’est parfois ce que je me dis, parce que comme tout un chacun, j’aspirerais plutôt à une vie plus calme, à cultiver mon jardin, à effectivement être entourée de mes amis et à profiter de la beauté du monde tant qu’elle existe. Qu’il est doux lorsque le navire est secoué par les flots d’être sur le rivage et de le regarder s’agiter ! Je n’arriverai jamais à être épicurienne, je crois.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste - responsable de la rédaction.

4 Comments

  1. ROUGÉ Patrick

    25 janvier 2015 à 15 h 06 min

    Bien trop rare ce rapport aux gens , à la politique, au pouvoir.Si seulement pouvait naître un mouvement porteur de ces valeurs et mettant en place un fonctionnement vraiment démocratique!

  2. Nicolas

    9 septembre 2015 à 16 h 09 min

    Bravo 🙂

  3. Eric BENECH

    6 mars 2016 à 22 h 35 min

    Justement dit ! Heureusement qu’il y a des belles personnes comme vous. Vous nous montrez le chemin. MERCI.

  4. Gluard

    10 mars 2016 à 21 h 29 min

    Je suis ravi d’avoir fait votre connaissance, Mme Verchère, par l’intermédiaire de ce webmag d’information politique « libre et indépendant » dont je viens de découvrir également l’existence.
    Au plaisir de vous rencontrer à nouveau…
    Eric,
    « singulier et pluriel »

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