« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Réapprendre à jouir du monde…

Le lac Walden près duquel Henry David Thoreau s'installa en 1845. Photo DR

Le lac Walden près duquel Henry David Thoreau s'installa en 1845. Photo DR

Il y a des jours comme ça, un peu particuliers, empreints d’une forme d’opacité légère, où l’on se sent en creux, un peu las, un peu mélancolique et détaché, où l’on se prend à rêver d’une trêve, d’un retrait, loin de tout et de tous, soustrait aux tyrannies de la société et à l’emprise des institutions, protégé de la folie des hommes et des brouhahas du monde, et où face à l’incommensurable usure des êtres et des choses, l’on se prend à espérer d’un temps sans contraintes, d’un temps de l’amour, de l’attention, de l’oisiveté réceptive aux sortilèges et aux merveilles que nous offre la nature, et qui nous procure cette joie intense de percevoir le monde par tous ses sens et de se sentir ainsi pleinement, simplement chez soi.

Qui n’a pas ressenti en effet peu ou prou, dans sa vie d’adulte, ce trouble désir de retrouver cet état d’enfance, de recueillement et de grâce, qui mène à cet « étrange frisson de délices sauvages »1, d’animalité, qui s’offre à qui s’ouvre et s’enfouit au plus profond des éléments, immergé parmi les bêtes, les herbes folles, les arbres et les mousses ? Qui n’a rêvé, imaginé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, d’être libéré de toute contrainte sociale, de toute soumission, de toute sujétion et d’aller libre au gré des vents, de ses envies, de ses désirs ?

Rêver, imaginer, contempler, sont des puissants moteurs de l’esprit, qui peuvent contribuer à nourrir  pleinement notre réflexion et notre conscience, et nous pousser à passer à l’acte, à des formes d’autonomie et d’émancipation, qui relèvent le plus souvent du courage de la subversion, et témoignent d’une volonté de rester debout, de résister face au mal organisé, armé d’une puissante conviction intérieure, dont un Henri David Thoreau en est une illustration exemplaire.

Henry David Thoreau. Colorisation Dana Keller

Henry David Thoreau. Colorisation Dana Keller

Voyons plutôt : jeune instituteur, Thoreau, malgré sa vocation d’enseignant, démissionnera parce qu’il refusera d’utiliser les punitions corporelles dont on imagine mal aujourd’hui la violence et la cruauté en 1837. Quelques années plus tard, retiré dans sa cabane à Walden, il proteste contre la guerre du Mexique, dénonce vigoureusement l’esclavage et refuse en conséquence de payer l’impôt dû à son État le Massachussetts, six années durant. Arrêté, écroué et libéré, il n’aura de cesse, sa vie durant, de militer en homme libre pour une extension au domaine politique du processus de conquête de l’autonomie, dont son essai « La désobéissance civile »2 en est l’emblème.

Y aurait il un secret, une mystérieuse alchimie qui poussent certains êtres à prendre leur destin en main, à résister par une détermination inflexible aux oppressions de la société, à offrir ainsi par leur subversion exemplaire un électrochoc salutaire destiné à réveiller ceux qui sont aliénés par les conventions, les habitudes, et un désespoir muet dont la plupart ne sont pas conscients ? Nul ne peut répondre, mais on sait qu’un Tolstoï, un Gandhi ou un Martin Luther King furent frappés par l’anticonformiste Thoreau, et se sont réclamés de son action de désobéissance civile, mus comme lui par cette volonté de s’inscrire dans la mémoire du monde, montrant ainsi aux hommes qu’il existe des possibles et des possibilités de s’améliorer et de résister, envers et contre tout ce qui porte atteinte à la dignité, à la liberté.

En ces temps mauvais de relents d’antisémitisme, de racisme et de recours sécuritaire, il apparaît fort à propos de rappeler que le Danemark pendant la deuxième guerre mondiale trouva en Thoreau un inspirateur pour la mise en œuvre de sa résistance silencieuse et non moins efficace face à l’oppresseur nazi. En effet, son essai largement diffusé auprès de la population, eût pour conséquence salutaire de voir fleurir sur un très grand nombre de boutonnières l’insigne infamante de l’étoile juive, y compris sur celle du roi. Dans la même veine, il convient de rappeler que l’essai de Thoreau fut interdit d’estrade entre 1917 et 1940, et qu’au lendemain de la guerre un tristement célèbre sénateur Joseph McCarthy réussit à faire mettre à l’index celui-ci dans toutes les bibliothèques américaines à l’étranger où il figurait.

Mais revenons en à notre actualité ; où en sommes nous aujourd’hui et en quoi l’esprit, la démarche d’un Thoreau et de ses héritiers, peuvent nous aider à mieux envisager et construire les digues et les outils qui arrêteront les processus de destruction de la nature et de l’homme et nous ouvriront pleinement à leur beauté et à leur liberté ?

Une partie de la réponse se trouve en nous, en notre capacité à se retrouver, à desserrer l’étau des conventions et de la répétition, à remettre en question l’illusion de croire par exemple qu’être constamment connecté suffise à être relié concrètement à l’autre, et à nous abstraire ainsi de notre responsabilité vis-à-vis d’autrui.

Raoul Vaneigem

Raoul Vaneigem

A provoquer aussi des transgressions dans nos vies qui nourrissent la folie et le rêve, à imaginer tels un Whitman, un Guinzberg ou un Kerouac, qu’un autre monde est possible, et qu’il faille tenter de recouvrer cette innocence, en refusant comme ils l’ont fait les bases d’une civilisation pourrie, polluée, aliénante, et si minable aujourd’hui, qu’une partie de nos enfants la rejette avec raison, force et détermination.

A réfléchir aussi la réflexion révolutionnaire d’un Pasolini3, d’un Guy Debord4, d’un Castoriadis ou d’un Habermas5 sur la perversité et les méfaits sociaux de l’emprise de la société marchande sur nos vies, laquelle s’est insidieusement et progressivement installée dans nos replis les plus intimes, jusqu’à satiété toujours recommencée.

A se remémorer des pensées prémonitoires d’un Raoul Vaneigem6 qui soulignait dans son « Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations », que «  ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux là ont dans la bouche un cadavre. »

Notre vie quotidienne ? Quelle est-elle aujourd’hui pour celles et ceux confrontés de plein fouet à la violence multiforme, sociale, écologique, politique, dont les plus fragiles sont les premières victimes ? Quelle est-elle par exemple pour celles et ceux qui souffrent de cette crise environnementale et de ce néo-capitalisme vert, que fustigeaient déjà un René Char ou un Debord, ce néo-capitalisme qui « scelle l’alliance lucrative entre la finance et la nature » ?

Guy Debord

Guy Debord

Des auteurs, des philosophes, des artistes tentent de nous offrir actuellement des éléments de compréhension, des pistes, des concepts, dont ceux de la philosophe Corine Pelluchon, auteur d’un récent grand livre de philosophie de l’environnement7  que je vous invite grandement à lire, qui pose les questionnements pertinents sur les racines de la crise environnementale, certes à travers la remise en cause de la société libérale en ses modes de gestion économique et politique, mais aussi sur celle de notre subjectivité en crise, qui pose clairement les rapports que les hommes soutiennent entre eux et avec la nature, et où, selon l’auteur, seule une autre philosophie de l’existence pourrait prétendre à lui apporter une solution. Il s’agit là rien de moins que d’apprendre à penser que de réapprendre à vivre, et ainsi, je la cite « à devoir réapprendre à jouir du monde ».

Jouir du monde, mais de quel monde, et avec qui ? Jouir en catimini d’un monde ancien à la dérive irréversible, yeux baissés, tête enfouie dans le sable d’un désert qui croît ? Ou bien s’associer en tant qu’individu et citoyen à l’élaboration d’un nouveau contrat social, en inscrivant fermement dans son implication et ses objectifs, les questions relatives au pouvoir et à la liberté « de jouir », reliées à celles de l’éthique, notamment celle de l’éthique de responsabilité, qui ne peuvent en aucun cas se dissocier ?

Se confier courageusement à la liberté comme le préconisait Victor Hugo, se fera d’autant d’autant plus et d’autant mieux que chacun(e) d’entre nous saura se faire inlassablement le passeur de celles et ceux qui hier et aujourd’hui nous aident par leur courage et leur grande humanité à construire des hommes et des citoyens libres, dignes et responsables, et sachant méditer cette injonction de l’exilé Victor Hugo : « Tout ce qui augmente la liberté, augmente la responsabilité. »

1 Henry David Thoreau, Walden ou la Vie dans les bois, 1864.

2 Henry David Thoreau, La Désobéissance civile, 1849.

3 Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, Flammarion, 1976.

4 Guy Debord, La société du spectacle, Gallimard, 1967.

5 Jürgen Habermas, De l’éthique de la discussion, Flammarion, 1991.

6 Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, Gallimard, 1967.

7 Corine Pelluchon, Les Nourritures. Philosophie du corps politique, Le Seuil, 2015.

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

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