« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Vivre la simplicité volontaire » : Une joyeuse galerie de dissidents contemporains

Vivre la Simplicité volontaire, Histoire et témoignages. Co-édité par l'Echappée et Le Pas de côté et coordonné par Cédric Biagini et Pierre Thiesset. Photo Alice Dubois

Vivre la Simplicité volontaire, Histoire et témoignages. Co-édité par l'Echappée et Le Pas de côté et coordonné par Cédric Biagini et Pierre Thiesset. Photo Alice Dubois

Depuis 2005, le journal La Décroissance recueille dans sa rubrique « Simplicité volontaire » les témoignages d’hommes et de femmes qui ont décidé de rompre avec le modèle imposé pour inventer d’autres alternatives et vivre loin des diktats de la consommation effrénée. Pour les fondateurs du journal, Bruno Clémentin et Vincent Cheynet, il était essentiel de « montrer d’autres chemins, hors des sentiers battus de la propagande médiatique ».

Très vite, la rubrique devient la préférée des lecteurs et la plus sollicitée. Considérant que ces entretiens méritaient d’exister sous une forme plus pérenne, Cédric Biagini et Pierre Thiesset, collaborateurs d’un temps à la rédaction, ont eu envie de les regrouper en un recueil. L’occasion de découvrir dans un même ouvrage la belle diversité de ces « déclassés volontaires ».

« Des voies à contre-courant, empruntées par des hommes et des femmes qui savent, avec une grande force d’esprit, se poser des limites matérielles pour exister dans la plénitude de toutes les autres dimensions : philosophiques, culturelles, artistiques, spirituelles… »

Vivre la simplicité volontaire, Histoires et témoignages.

Vivre la simplicité volontaire, Histoires et témoignages.

Installés en zone urbaine ou rurale, issus de tous horizons, les hommes et les femmes qui ont confié leur histoire au journal La Décroissance ont tous tourné le dos au modèle écrasant de la société de consommation pour appliquer les principes de la simplicité volontaire : une philosophie pratique selon laquelle la vie se trouve ailleurs que dans l’accumulation indéfinie et le « tout, tout de suite ». De la modération qui permet de se tenir « dans une juste mesure » au militantisme plus radical, tous sont indéniablement les témoins émouvants de la multitude des possibles. Car non, être objecteur de croissance ce n’est pas forcément élever des chèvres en Ardèche en écoutant de la musique Reggae. Qu’ils soient jeunes parents urbains refusant la productivité à tout prix, cadres supérieurs ayant un jour bifurqué, militants radicaux ou retraités n’ayant jamais connu l’abondance, ils témoignent aussi de la diversité des degrés d’engagement, bien loin des clichés médiatiquement entretenus de ces bobos qui vivraient en grande pompe leur « retour à la terre ». Une mise au point chère aux journalistes qui ont travaillé sur ces entretiens car il était aussi question de « vaincre la caricature et la moquerie ».

« Etre heureux avec peu »

C’est l’adage de Marion et Antoine, trentenaires installés avec leurs trois enfants en plein cœur de Paris. Pour ces citadins, il n’était pas question de couper franc avec le modèle mais plutôt de trouver des compromis, de ralentir un peu et d’envisager dans tels ou tels domaines une façon de faire à contre-courant. Ainsi, ils ont choisi de dire adieu à leur téléviseur et à leur voiture, et de privilégier la production locale pour se nourrir. Côté professionnel, ils ont préféré ne pas se surinvestir pour profiter au mieux de leur vie de famille et avoir du temps pour les nombreuses associations où ils sont engagés : scoutisme, Amap et club d’investissement alternatif. Marion, contrôleuse de gestion dans une multinationale, reconnaît que la situation est un peu « schizophrène » et avoue ne pas envisager cela toute sa vie. En mouvement, cherchant un équilibre entre vie parisienne et idéaux personnels, la vie de ce jeune couple est plutôt en phase de transition. Une vie urbaine heureuse et assumée que le couple essaye d’embellir chaque jour à sa façon en « cultivant la joie des plaisirs simples ».

Loin d’être un phénomène de mode, la modération qui caractérise les choix du couple prend sa source dans la notion ancienne de tempérance, profondément ancrée dans l’histoire de l’humanité. Comme le rappelle Pierre Thiesset dans Eloge de la simplicité, la tempérance est présente aussi bien au cœur des grandes religions monothéistes depuis leurs origines que dans les réflexions des penseurs et philosophes qui, depuis Confucius, l’ont célébrée comme une des plus hautes vertus.

Décidée rationnellement par certains, elle s’est à l’inverse imposée à d’autres dès la naissance. Nés dans une simplicité « involontaire », ces individus n’ont pas eu à se poser la question du déconditionnement et de la désaccoutumance. Vivant modestement, comme leurs parents et d’autres avant eux, ils n’ont cependant jamais voulu goûter à la société de consommation qu’ils ont vu émerger.

« Les arbres refont de l’oxygène » 

C’est le cas de Paul, 77 ans, agriculteur savoyard depuis l’âge de 7 ans. Aujourd’hui encore, attaché à ce monde rural autonome dans lequel il est né, il continue à cultiver son jardin et à élever ses poules, canards et chèvres et à se déplacer à vélo. Face aux journalistes, il se souvient de l’époque pas si lointaine où la vie du village tournait autour du lavoir et du moulin et où lui et sa famille n’achetaient rien à part « du café, du chocolat, des ampoules électriques ». Les déchets étaient alors peu importants et personne n’avait l’habitude de jeter. Si l’argent le permettait et que la famille achetait une boite de sardines, celle-ci était enterrée sans cérémonie bien au fond du jardin. Malgré le dénuement matériel de son existence et les excès de la consommation à tout prix, Paul porte un regard résolument optimiste sur le futur. Non, l’humanité ne mourra pas de faim. L’augmentation de la population ne l’inquiète pas et si on lui parle d’épuisement des sources d’énergie, il reste confiant : « (…) quand il n’y aura plus ni pétrole ni gaz, on marchera au bois. Le bois poussera toujours. » Sans idéologie ni drapeau, loin des médias, Paul est le témoin d’une simplicité traditionnelle, ancrée dans les campagnes françaises et dénuée de toute revendication.

Et puis il y a ceux qui, nés ailleurs, sont partis à la recherche de cette simplicité radicale. Installés confortablement, gagnant bien leur vie, ils ont un jour décidé de s’échapper d’une société avec laquelle ils se sentaient en profonde contradiction. Reconversion professionnelle artisanale et créative qui renoue avec les savoir-faire d’antan, attrait pour les modes de vie ruraux, ils ont tourné le dos au travail salarié et ont préféré déserter pour œuvrer dans un métier plein de sens, créateur de liens.

« Moi ce qui me fait vivre, c’est la relation, l’échange »

Jean-Yves, ancien fabricant de meubles résidant à Seyssel en Haute-Savoie, fait partie de ceux qui ont bifurqué de façon brutale. Il a quitté famille, maison et voiture pour réaliser son rêve de toujours : travailler le bois et devenir sculpteur. « J’avais l’impression de passer à côté de ma vie », dit-il lorsqu’il évoque sa vie d’avant. Installé dans un atelier qu’il a aménagé sommairement, il observe les arbres avec son microscope et crée des pièces en bois à partir de ses découvertes. Depuis ce changement de vie, Jean-Yves vit intensément et ne se pose plus de question. Pour lui, le bonheur n’a rien à voir avec la possession matérielle. Allergique à l’argent, il ne vend plus ses réalisations, considérant que donner un prix à un travail artisanal ne veut rien dire. Avec 350 euros par mois, il fonctionne à l’entraide. « Moi je donne, je donne, énormément. Du coup, je reçois énormément. ». Son rêve ? Ne plus avoir de revenus du tout. Aujourd’hui il se refuse à vendre et à acheter quoi que ce soit, préférant se concentrer sur l’humain. « Et qu’est ce que le bonheur, si ce n’est d’avoir des amis, et d’être bien avec eux ? »

Pour certains, ce retour aux métiers d’autrefois est essentiel. Il permet de reconsidérer le rythme de l’existence et de se réapproprier sa propre vie. Pour d’autres enfin, le combat est militant et se distille dans un quotidien moins radical, au sein d’activités sociales et collectives, que ce soit en ville, en banlieue ou ailleurs. Impliqués dans de nombreuses luttes, de l’énergie nucléaire à la publicité en passant par les antennes relais, ils défendent aussi le féminisme, les sans-abris, le droit au logement. Entre juste modération et radicalité, ils se battent pour « une existence plus humaine, faite d’entraide, de fraternité et de dignité (…). »

« Ne pas coopérer avec tout ce qui humilie »

Cette phrase de Gandhi, Bernadette la connaît par cœur, et pour cause : elle résume tout à fait ses engagements et ses choix de vie. Grand-mère installée en Meurthe-et-Moselle, elle qui a connu la débâcle de la Seconde Guerre mondiale milite depuis plus de quarante ans sur tous les fronts. Depuis les stages de non-violence au Larzac, elle n’a eu de cesse de faire de la paix le centre de son engagement : elle a été professeur pour jeunes à la dérive, membre d’une association contre les sectes ou encore de mouvements de femmes pacifistes comme Résistance internationale des femmes à la guerre. Une idéologie non-violente qui l’a menée jusqu’aux mouvements européens contre le libéralisme et Aux amis de la Terre. Écologie, pacifisme et féminisme, tout se tient. Proche des amis du MAN (Mouvement pour une alternative non-violente) et du MOC (Mouvement des objecteurs de croissance), elle refuse toujours la consommation déraisonnée. Elle qui ne jette jamais un gramme de nourriture reste implacable devant la dictature de la consommation : « J’en vois qui achètent des robes tous les ans : à quoi ça rime ? » Auprès de ses petits-enfants, elle prend ses propres parents pour exemple et les met en garde contre le pouvoir et la démesure vendue par le capitalisme : « Je leur dis que dans un monde de barbarie, il faut essayer de faire son trou sans être barbare soi-même ».

Au total, ce sont une cinquantaine de témoignages qui sont à découvrir. Ils racontent la richesse des parcours de ceux qui ont choisi la simplicité comme art de vivre. Bon nombre d’alternatives existent bel et bien et certains en ont fait leur réalité, avec joie et humilité, quoi qu’en disent les médias. Une minorité certes, mais qui mène une bataille essentielle. Un ouvrage inspirant qui rend un émouvant hommage à ces citoyens engagés que les auteurs considèrent comme « de véritables héros de notre temps ».

Vivre la Simplicité volontaire, Histoire et témoignages. Coordonné par Cédric Biagini et Pierre Thiesset. Co-édition L’Echappée et Le Pas de côté. 300 pages. 22 euros.

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

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