« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Devenir des personnes les unes pour les autres

personnes-autrui

Une certaine vulgate libérale a tendance à penser la société comme un agrégat d’individus, d’entités isolées les unes des autres et qui n’entretiendraient entre elles que des relations contractuelles.

L’homme se réduirait à un homo œconomicus disposant d’une liberté sans limite et entretenant avec ses semblables des relations essentiellement intéressées et s’inscrivant dans une visée principalement utilitariste. Une telle conception de l’homme apparaît encore aujourd’hui, pour de nombreux esprits, comme foncièrement réaliste dans la mesure où elle réduit les rapports humains à de froids calculs dans lesquels aucune vertu morale n’interviendrait et qui ne se construirait sur aucune base idéale, voire idéaliste.

C’est cette prétention à rendre compte de la réalité concrète des relations humaines que nous voudrions interroger ici en remettant en question la pertinence de la notion d’individu ainsi conçue, pour lui opposer une certaine conception de la personne qui nous apparaît en dernier ressort mieux à même de rendre compte de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus concret. En effet, l’individu tel qu’il est conçu par une certaine idéologie libérale n’est-il pas, contrairement à ce que prétendent les défenseurs de cette notion, une pure abstraction ?

Socialité et altérité

Penser l’homme uniquement comme un individu, n’est-ce pas oublier deux éléments constitutifs fondamentaux de la condition humaine, la socialité et l’altérité ?

Penser l’homme comme une pure individualité c’est, d’une part, oublier qu’il n’est pas dans la nature, et par conséquent dans la société, comme « un empire dans un empire », pour reprendre une expression de Spinoza, et qu’il est déterminé par tout un ensemble de causes externes dont il ne peut se libérer que par la connaissance des mécanismes et des processus auxquels il est soumis. L’homme est d’abord un être relié et qui n’existe que par les liens qui l’unissent au monde qui l’entoure, à la société dont il fait partie et par conséquent aux autres hommes.

D’autre part, l’homme ne se constitue pas seulement par sa relation aux autres, qui pourraient encore ici être considérés comme d’autres individus, mais par sa relation à l’autre. C’est-à-dire par les relations qu’un sujet entretient avec d’autres sujets. C’est par ma relation à autrui que je me constitue, non pas comme individu, mais comme personne. C’est par les liens qui m’unissent à celui qui tout en étant mon semblable est aussi celui dont je diffère, celui qui bien que semblable m’échappe sans cesse, celui sous le regard duquel je prends conscience de moi-même, que je deviens proprement humain. C’est dans le rapport à l’autre que l’enfant prend conscience de lui-même et qu’il acquiert ainsi sa dignité de personne. L’enfant sauvage est-il une personne tant qu’il n’a pas été recueilli et reconnu par d’autres hommes ? Faire l’impasse sur la dimension intersubjective de la condition humaine c’est passer à côté de ce qu’il y a précisément en elle de plus concret. Je ne peux faire abstraction d’autrui.

Individus ou personnes ?

Se pose alors la question de savoir ce qui fait la personne humaine. Tout être humain est-il par définition une personne ? Ou ne devient-il une personne qu’à partir du moment où il se reconnaît et est reconnu comme tel ? Nous verrons en reprenant certains éléments de l’histoire de la notion de personne que ces deux conceptions de la personne se rejoignent et s’opposent, d’un côté la conception substantielle de la personne et de l’autre la conception relationnelle qui suppose que l’on ne nait pas personne, mais qu’on le devient par la relation que l’on entretient avec autrui. Elles se rejoignent, par exemple, chez un auteur comme Boèce qui tout en définissant un certain nombre de caractéristiques essentielles à la personne ouvre le chemin qui conduira à la conception relationnelle par son analyse de la trinité. En effet si Dieu est à la fois une seule personne composée de ces trois personnes que sont le Père, le Fils et le Saint Esprit, c’est parce que chacune d’entre elles n’existe qu’en tant qu’elle est en relation avec les autres et c’est cette relation qui fait à la fois leur personnalité ainsi que la totalité de Dieu lui-même.

Si différentes approches de la notion de personne sont possibles, c’est aussi parce que cette notion tire son origine de plusieurs sources. Ces sources sont, comme nous avons pu l’évoquer précédemment, la philosophie et la théologie, mais il ne faut pas non plus oublier le droit qui distingue entre les choses et les personnes ce qui fait que, dans le droit français en tout cas, on ne peut faire d’une personne (soi-même ou une autre personne, partiellement ou en totalité) une marchandise (problème du commerce des organes ou de la GPA, par exemple).

De la personne à la dignité

Quoi qu’il en soit, toutes ces définitions qu’elles soient philosophiques, théologiques ou juridiques, aboutissent toutes à l’idée selon laquelle la personne est ce qui est digne de respect parce qu’elle possède une dignité. Par dignité, il faut d’abord entendre une distinction, ce terme emprunté au vocabulaire aristocratique s’est peu à peu démocratisé pour désigner ce qui, au moins pour l’homme lui-même, fait de l’homme un être distinct du reste des choses dans la nature, un être qui a pour lui-même plus de valeur que n’importe quoi d’autre, c’est ce qui fait, en un certain sens, le caractère sacré de la personne.

La question que je poserai est donc la suivante : à penser l’homme uniquement comme un individu et à vouloir penser la société uniquement comme un agrégat d’individus, à vouloir penser les relations sociales uniquement de manière interindividuelle ne risque-t-on pas, sinon de réifier l’être humain, de le réduire à l’état de chose, en tout cas de le traiter comme tel, et d’oublier ce qui fait la singularité de chacun ainsi que son altérité ?

Traiter l’homme uniquement comme un individu, c’est oublier que nous sommes tous, quel que soit notre statut social et notre position hiérarchique dépendant les uns des autres et par là même vulnérable, comme nous l’enseigne aujourd’hui l’éthique du care. C’est pourquoi, il faut peut-être également réduire la part faite à l’autonomie dans la définition de la personne humaine et y introduire cette dimension de vulnérabilité afin de se donner les moyens de penser nos rapports sociaux plus humainement.

La limitation par autrui

C’est pourquoi, il me semble également important de remettre en question la trop grande place faite à la notion de concurrence dans notre société pour lui substituer celle d’émulation. En effet, la concurrence nous impose de percevoir l’autre comme une limite à notre puissance, à notre capacité d’agir et de nous affirmer, elle nous incite à percevoir l’autre comme la cause de notre faiblesse et ne peut donc générer en nous qu’une certaine forme de tristesse (si l’on entend par tristesse la définition qu’en donne Spinoza, le sentiment que je ressens lorsque ma puissance décline) et de haine de l’autre (la haine – toujours selon Spinoza – étant une tristesse qu’accompagne la représentation de sa cause). Dans la concurrence il faut donc pour être le meilleur, non seulement se dépasser, mais aussi diminuer la puissance de l’autre, car l’idéologie de la concurrence confond pouvoir et puissance. Mais n’est-ce pas un signe de faiblesse que de se sentir puissant uniquement en exerçant un pouvoir sur autrui et en réduisant ou contrôlant sa puissance d’être et d’agir ?

En revanche, l’émulation implique un rapport à autrui plus positif et aussi plus joyeux, en devenant plus puissant je m’efforce aussi d’accroître la puissance des autres, car l’émulation repose sur la prise de conscience d’une indispensable solidarité entre les hommes, sur la compréhension du fait que ma puissance s’accroît d’autant qu’augmente celle des autres hommes. « Rien n’est plus utile à un homme qu’un autre homme » écrit Spinoza dans l’Éthique.

C’est par cette prise de conscience de la dimension essentiellement relationnelle de la personne humaine que peuvent se constituer des réseaux de sens. Si sens signifie à la fois signification et direction, il ne peut y avoir de sens que là où il y a relation, relation entre un signifiant et un signifié, relations entre des sujets et les objectifs qu’ils poursuivent en commun.

À la recherche de la vie bonne

C’est en prenant conscience de cette nécessaire solidarité que nous pouvons créer les conditions de la vie bonne, de la vie pleinement humaine qui mérite d’être vécue, dans tous les domaines de la vie sociale et principalement dans le travail et les échanges.

Ne traiter les hommes comme des individus, c’est peut-être aussi donner dans cette confusion que dénonce André Comte Sponville, et qui consiste à penser que l’économie et la politique peuvent se suffire à eux-mêmes et tenir lieu de morale et d’éthique. L’économie, ce n’est rien d’autre, principalement dans le système capitaliste libéral, qu’un jeu de forces amorales entre des intérêts particuliers qui cherchent à faire le maximum de profit. Il n’y a pas de mal à cela, mais il n’y a pas de bien non plus, ou plutôt ce n’est ni nécessairement mal – il est préférable pour qu’une entreprise prospère qu’elle fasse du profit – mais ce n’est pas nécessairement bien non plus – faire du profit en faisant travailler des enfants n’apparaît pas comme un signe évident de moralité.

Cependant, à moins de prendre au sérieux la métaphore de la main invisible, l’économie ne peut suffire à maintenir une véritable cohésion sociale, c’est pourquoi il faut aussi de la politique. Si le « vivre ensemble » se réduit à l’activité économique, il risque fort de ne pas faire long feu et la concurrence des intérêts particuliers risque fort de nous conduire à une situation voisine de l’état de guerre de tous contre tous et de chacun contre chacun, état dans lequel « l’homme est un loup pour l’homme », pour reprendre la formule de Plaute, « homo homini lupus », « l’homme est un loup pour l’homme », rendue célèbre par Thomas Hobbes.

Aussi, aux lois du marché faut-il ajouter les lois de l’Etat afin que les premières ne deviennent pas contre-productives et puissent contribuer au bien commun. Alors que l’économie est mue par la recherche de l’intérêt particulier, la politique recherche quant à elle l’intérêt général. Puisque les hommes ne sont pas spontanément vertueux, il faut créer les conditions, établir des institutions adaptées à leur nature pour qu’ils puissent se comporter comme s’ils l’étaient.

Cependant, il n’y a là ni morale, ni éthique, car c’est toujours l’intérêt qui anime l’économie et la politique, qu’il soit particulier ou général ne change rien à l’affaire. Or, un monde qui ne serait réglé que par l’économie et la politique, un monde dans lequel l’économie et la politique tiendraient lieu de morale ou d’éthique, manquerait cruellement d’humanité, on a pu le constater dans l’Histoire. Les méfaits du capitalisme naissant au XIXème siècle – on peut difficilement soutenir aujourd’hui que la condition ouvrière décrite par Zola avait quelque chose de profondément humain – ou de l’utopie communiste au XXème nous montrent que le monde humain ne peut être commandé ni par les seules lois de l’économie, ni par la seule politique, même si économie et politique sont toutes deux absolument nécessaires, ce qui relève de l’évidence.

Par conséquent, si nous voulons vivre humainement les uns avec les autres, il faut qu’à l’économie et la politique se joignent la morale et l’éthique, c’est-à-dire pour reprendre la classification en quatre ordres d’André Comte Sponville le sentiment du devoir pour la morale et l’amour pour l’éthique – personnellement, je préférerais employer le terme de sollicitude (le souci de l’autre) que celui d’amour pour caractériser l’éthique. Si, en effet, les hommes ne sont pas spontanément vertueux, et si pour cette raison il faut instaurer des lois, cela n’empêche pas qu’ils puissent le devenir et ce ne serait certainement pas un mal qu’ils le deviennent. Seulement, pour cela, ils ne peuvent pas se contenter de se percevoir les uns et les autres comme des individus, mais doivent se  considérer comme des personnes, c’est-à-dire comme des êtres qui ont les uns pour les autres plus de valeur que n’importe quoi d’autre.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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