Somalie : comment le trafic de charbon finance le terrorisme des Shebab

Une patrouille de soldats kenyans de l'AMISOM, dans le port somalien gorgé de charbon de Kisimayo, anciennement contrôlé par les Shebab. Photo Reuters

Une patrouille de soldats kenyans de l'AMISOM, dans le port somalien gorgé de charbon de Kisimayo, anciennement contrôlé par les Shebab. Photo Reuters

Voila à peine un mois que l’université de Garissa, au Kenya, a été attaquée. Un attentat profondément meurtrier – 148 victimes, déjà disparues des radars médiatiques -, qui marque le retour en force du groupe terroriste d’Al-Shabaab dans la corne de l’Afrique. Et pose la question de la responsabilité de nos alliés du Golfe persique, qui se fournissent, malgré l’interdiction de l’ONU, en charbon somalien… finançant, de fait, les futurs attentats des Shebab. Décryptage.

Depuis le début des années 90, on prend volontiers la Somalie comme exemple : celui d’un pays en proie à l’anarchie la plus complète. Bien que détrônée en 2014 de l’index des pays fragiles du Fund for Peace par le Soudan du Sud – manifestement prêt à prendre la relève pour les prochaines décennies -, la Somalie reste aujourd’hui l’un des États les plus corrompus et défaillants au monde. La guerre civile, qui a suivi la chute du dictateur Mohammed Siyaad Barre, a débouché en 2004 sur la prise de pouvoir de l’Union des tribunaux islamiques, avant qu’elle ne soit renversée deux ans plus tard par l’Éthiopie. De ces tribunaux islamiques, naîtra alors le mouvement terroriste Harakaat Al-Shabaab Al-Mujaahidiin, ou Al-Shabaab, qui ronge depuis une Somalie exsangue.

Tour d’horizon

Au nord-ouest, le Somaliland a fait sécession : la région profite du « faire-valoir » au sud pour apparaitre comme un étonnant îlot de stabilité. Si la communauté internationale ne reconnaît pas cette autorité comme un pays à part entière, le Somaliland tend néanmoins à devenir un interlocuteur valable pour les entreprises dans la région, et joue habilement de ses relations avec l’Éthiopie voisine, en quête d’un accès à la mer. Le reste de la « Somalie onusienne » est constitué du Puntland séparatiste au nord-est, de provinces au sud largement contrôlées par Al-Shabaab et d’une capitale, Mogadiscio, où siège le gouvernement fédéral d’Hassan Sheikh Mohamoud censé « gérer » le tout. Anciennement sous la coupe des Shebab, Mogadiscio a été libérée en 2011 par une intervention armée de l’AMISOM (Mission de l’Union Africaine en Somalie, sous mandat de l’ONU, environ 22 000 hommes), dont l’un des principaux contingents de soldats est kényan et occupe le sud du pays. Al-Shabaab invoquera d’ailleurs cet état de fait peu après l’attaque de l’université de Garissa pour se justifier.

La renaissance d’un groupe terroriste sur le déclin

Suite à la perte de Mogadiscio, à l’occupation militaire de l’AMISOM et à des conflits internes au mouvement, Al-Shabaab a vu ses sources de financement diminuer drastiquement. Tant et si bien que le Groupe d’observation de la Somalie et de l’Érythrée, mis en place par le conseil de sécurité de l’ONU, estimait en juin 2012 que l’organisation était « significativement affaiblie ». Dès lors, comment expliquer le retour du groupe terroriste dans les actualités mondiales ?

Le mouvement dispose en fait de sources de financements variées. Si la perte du contrôle des frontières au sud de la Somalie représente certainement un lourd manque à gagner, Al-Shabaab tire l’essentiel de ses recettes des exportations de charbon de bois. Un élément connu par le conseil de sécurité de l’ONU, dont la résolution 2036, votée en février 2012, élargissait le mandat, ainsi que les effectifs de l’AMISOM, et interdisait l’importation du charbon somalien. Problème : dans les faits, cette résolution n’est toujours pas respectée par l’ensemble des membres de l’ONU. En octobre 2012, lors de la reconquête du port de Kisimayo, les troupes de l’AMISOM ont ainsi découvert près de 4 millions de sacs de charbon, d’une valeur totale d’environ 40 millions d’USD (36,7 millions d’euros) , prêts à être embarqués.

Enrichir des terroristes tout en détruisant l’environnement

D’où vient ce charbon ? Du bois, et donc des forêts. En février 2013, une étude conjointe de membres du Centre de recherche de la commission européenne, de l’université de Twente et de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), a ainsi tenté d’identifier à travers une imagerie satellite à très haute résolution, les sites de production de charbon de bois sur une zone difficile d’accès.

Zone d'étude dans le sud de la Somalie, le long de la rivière Juba. Crédit image DigitalGlobe

Zone d’étude dans le sud de la Somalie, le long de la rivière Juba, autour de la ville de Jilib. Crédit image DigitalGlobe

Conclusion ? Environ 6200 sites ont été recensés dans la région en 2013. Et la couverture forestière aurait quant à elle perdu 5% de sa surface. Une donnée qu’il faut toutefois relativiser, estiment les chercheurs, dans la mesure où les habitants de la région ont eux aussi besoin de cette ressource pour cuire leur nourriture. Ils produisent ainsi leur propre charbon.

Distribution des sites de production de charbon de bois sur la zone étudiée. Crédit image DigitalGlobe

Distribution des sites de production de charbon de bois sur la zone étudiée. Crédit image DigitalGlobe

Selon un rapport de l’UNEP (Programme des Nations Unies pour l’Environnement), les Shebab s’approvisionnent également en charbon depuis la République démocratique du Congo, connue pour ses innombrables richesses naturelles, autant que les crimes de guerre qui rythment la vie du pays. L’est du Congo est littéralement pillé par des milices locales, qui revendent ensuite leurs marchandises à l’étranger. En France, vous retrouverez sans doute de leurs minerais dans votre smart phone. En Somalie, c’est leur charbon que l’on voit aux ports de Baraawe ou de Kisimayo, prêt à prendre la mer en direction des Émirats Arabes Unis, de l’Arabie Saoudite, du Yémen, d’Oman ou du Liban. Ces États-membres de l’ONU, qui ne respectent pas la résolution 2036 du conseil de sécurité, financent ainsi les activités terroristes d’Al-Shabaab, qui eux-mêmes financent les activités d’autres terroristes au Congo.

Au total, les Shebab capteraient un tiers des revenus créés en Somalie par l’exportation du charbon de bois, soit 38 à 56 millions de dollars par an (34,9 à 51,5 millions d’euros).

Sans compter que tous ces camions et navires gorgés de charbon, qui arrivent par des routes et repartent par des ports contrôlés par Al-Shabaab, versent des taxes aux check-points et rapportent de juteuses recettes (8 à 18 millions de dollars par an sur les axes routiers les plus utilisés pour le trafic de charbon, selon l’UNEP).

Le commerce illégal de charbon de bois d'Al-Shabaab. Source UNEP

Le commerce illégal de charbon de bois d’Al-Shabaab. Source UNEP

L’influence des Shebab en Afrique de l’est

Des revenus qui contribuent à l’essor du groupe terroriste en Afrique de l’Est, puisqu’ils sont ensuite réinvestis dans des armes destinées à ses 5000 combattants, mais aussi dans du matériel pour fabriquer des bombes artisanales et éventuellement organiser des attaques-suicides. En cela, Al-Shabaab a appris d’Al-Qaeda, auquel il est affilié, l’intérêt de mener une guerre asymétrique : pour eux, mieux vaut effectivement refuser la confrontation avec des armées supérieures en nombre et bien mieux équipées, pour privilégier des opérations ponctuelles de guérilla et de terrorisme.

Depuis 2012, les Shebab bénéficient en outre de l’allégeance du Centre de la jeunesse musulmane (Muslim Youth Centre en anglais, ensuite renommé al-Hijra), une cellule terroriste kenyane notamment impliquée dans des attaques à Nairobi, la capitale du Kenya, et dans l’enrôlement de jeunes au service d’Al-Shabaab. Al-Hijra aurait par ailleurs pris part à l’assaut du centre commercial Westgate à Nairobi en 2013.

En Tanzanie, le Centre de la jeunesse musulmane Ansar (Ansar Muslim Youth Centre en anglais) a également prêté allégeance aux Shebab, auxquels il fournit des fonds et des hommes. Enfin, le Groupe d’observation de la Somalie et de l’Érythrée avait mis en avant dans son rapport de 2011 les liens étroits entre le gouvernement d’Érythrée et les terroristes. Les deux entités nourrissent en effet la même hostilité envers l’Éthiopie (les premiers parce qu’elle prend part à la mission de l’AMISOM, les seconds parce que l’Ethiopie représente un « frère ennemi »), et leur alliance ne fait que renforcer la position d’Al-Shabaab dans la corne de l’Afrique.

Dénoncer la duplicité des clients des Shebab pour couper le cordon de la bourse

Le groupe terroriste dispose ainsi d’une manne financière non négligeable en exportant illégalement du charbon vers des États du Golfe persique. Un commerce dont les recettes lui permettent de s’armer et d’être opérationnel pour programmer des attaques de plus en plus meurtrières. À cela, s’ajoute également un enracinement régional qui offre à Al-Shabaab une diversité de points d’ancrage et de potentiels espaces de développements en Erythrée, au Kenya et en Tanzanie.

L’option militaire semblant peu efficace pour remporter une victoire définitive contre le groupe terroriste – le 1er septembre 2014, lors d’une frappe stratégique, les États-Unis ont tué le leader du mouvement Ahmed Godane, ce qui n’a pas empêché l’attaque de Garissa quelques mois plus tard -, reste donc à s’attaquer au « nerf de la guerre ». Et l’apparente impunité dont jouissent les États clients des Shebab a de quoi étonner. Si une dénonciation publique des choix opérés par les Émirats-Arabes-Unis ou l’Arabie Saoudite semble relever de l’utopie, le Kenya pourrait cependant multiplier les efforts diplomatiques en direction du Golfe pour obtenir gain de cause. Ou bien profiter de ses onéreux investissements dans le lobbying aux États-Unis pour obtenir de la Maison Blanche un soutien sur cette cruciale problématique. Sans quoi le commerce des Shebab continuera de prospérer et, avec lui, le terrorisme en Afrique de l’est.

Article publié le 25 avril 2015

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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La Somalie selon la CIA


RÉPUBLIQUE FÉDÉRALE DE SOMALIE


Nom du chef de l’État


Hassan Sheikh Mohamud, depuis le 10 septembre 2012


Superficie


637 657 km²


Population 


10,4 millions (estimation, juillet 2014)


Répartition ethnique


85% de Somalis, 15% de Bantous et autres, environ 30 000 Arabes


Langues


Somali (officielle), Arabe (officielle), Italien, Anglais


Religion(s)


100% d’islam sunnite


Nombre de déplacés internes (en 2015)


1,1 million


PIB (en 2010)


5,4 milliards d’euros


Principaux acheteurs des exportations somaliennes (en 2013)


Émirats Arabes Unis (50,1%), Yémen (16,5%), Oman (12,6%), Inde (4,8%)


Principaux fournisseurs des importations somaliennes (en 2013)


Djibouti (24,6%), Kenya (12,8%), Inde (9,6%), Chine (7,6%), Pakistan (5,8%)


Source : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/so.html


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