« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Chauquo, une goutte d’art dans un océan de déchets

Chauquo, lors d'une exposition de ses œuvres au salon du véhicule d'aventure.

Chauquo, lors d'une exposition de ses œuvres au salon du véhicule d'aventure.

Dominique Chauvin, dit Chauquo, est un artiste pinseyeur : il récupère des objets trouvés sur les plages pour en faire des œuvres d’art au service de la nature et de l’humanité. Tel un Diogène contemporain, Chauquo cherche l’Homme et le trouve, parfois, au cours d’une de ses mille et une histoires à travers le monde. Portrait.

Entre l’océan et lui, c’est une longue histoire. Un lien viscéral, qui remonte à sa naissance même, puisque Dominique Chauvin a vu le jour entre deux sacs de ciment, sur le bac qui assurait le passage entre le continent et l’île d’Oléron, d’où il est originaire. « Ilien » par excellence, éduqué par une mère juive et un père basque, il a d’ailleurs grandi bercé par les récits des grands explorateurs du XIXe siècle : Monfreid et la croisière du haschich, les grandes expéditions des Anglais, les voyages de Théodore Monod… Des histoires qui ont stimulé une imagination déjà extrêmement fertile et l’ont amené très tôt à se découvrir un talent pour le dessin, au grand dam de son père, maçon.

« À mes cinq ans, j’ai reçu une truelle, un seau, un marteau et une brouette. L’idée, c’était de prendre sa suite. Mais je n’en avais rien à faire ». Dominique préférait s’enfermer au calme dans les toilettes, au fond du jardin, et dessiner des BD. D’où son surnom : « Le nom des chiottes en basque, c’est « chauquo ». Elles sont devenues mon tout premier atelier. » Un refuge, aussi, pour ce gamin battu par son paternel. « Pour m’apprendre à nager, il m’a attaché un poids au corps et m’a lancé dans les eaux du port, entre les bateaux. J’ai eu de la chance de ne pas y rester ! »

À 11 ans, il quitte l’île d’Oléron, seul, pour devenir domestique sur le continent. Son salaire ? Une chambre à côté de l’enclos à cochons. De cette enfance difficile, il a gardé le rejet de l’autorité. « J’ai aussi appris à tout faire moi-même. C’est une réponse au système qui t’amène à tout acheter en fonction de tes manques, notamment affectifs. Tu as besoin de quelque chose ? Tu le fabriques ! Cela t’oblige à faire attention à l’objet, à bien le traiter, à ne pas le jeter ou le bousiller. »

« J’ai démonté trois tonnes du mur de Berlin »

A 14 ans, nouvelle escale : il s’installe à Montmartre, dans la capitale, pour continuer la bande dessinée et commencer la peinture. « À cette époque, c’était déjà devenu un business. Les mecs commençaient à peindre à la chaine. Montmartre ne correspondait plus à l’idée que j’en avais, celle d’un fief du surréalisme et de l’impressionnisme. »

L'entrée de l'atelier de Chauquo.

L’entrée de l’atelier de Chauquo.

Chauquo est en effet un grand amateur du mouvement surréaliste. Une œuvre n’a de valeur, à ses yeux, que lorsqu’elle peut témoigner d’un engagement, d’un sens. Sa dimension esthétique, elle, n’est qu’une conséquence collatérale. « Tout comme l’argent », véritable arlésienne dans la vie de celui qui n’a jamais songé à devenir un artiste bankable. Il en a pourtant vu passer, des euros, mais le côté pécuniaire des choses lui passe vaguement au-dessus de la tête.

Il n’y a qu’à l’entendre évoquer les toiles de Basquiat, dont il n’aimait pas le style : « On m’en a filé des morceaux, je les ai redonnés aussitôt ». Elles valent aujourd’hui des millions. En 1989, à Berlin, il détruit joyeusement trois tonnes du Mur avec ses potes, dont il découpe des milliers de sucres. « Je n’en ai pas vendu un seul. Pourtant j’ai fait partie de ceux qui ont eu l’idée d’en faire des porte-clés. Ça s’est vendu des fortunes par la suite. C’est quand même fou pour un juif de ne jamais avoir gagné une thune ! », ironise-t-il, hilare.

« Les valeurs maritimes, un idéal de société »

Pendant un temps, il rejoindra le monde de l’entreprise et des assurances. Une parenthèse. « Mon ancien patron m’a payé pour que je parte. Ça m’a permis de voyager pendant trois ans à travers le monde. » Dans des lieux reculés, à la rencontre des Indiens d’Amazonie ou des Aborigènes d’Australie… « Je rêve d’en savoir autant qu’eux sur l’astronomie ! Les Aborigènes ont une lecture parfaite du ciel. Toutes les anciennes civilisations sont dépositaires de ces savoirs. Et pourtant, on les écrase ! », regrette celui qui, tel un Diogène de Sinope contemporain, ne cesse de chercher l’Homme, l’humain, qu’il espère trouver à chaque rencontre.

En manque d’océan, Chauquo débarque à Noirmoutier, en Vendée. C’est ici que ce sportif commence la compétition de planche à voile, pour passer un Brevet d’État. Une pratique qui l’amène à tisser un nouveau rapport aux déchets :

« À chaque fois que je défaisais ma voile sur la plage, je voyais des déchets arriver de partout. Au début, je les jetais. Et un jour, inconsciemment, j’ai commencé à me comporter comme un gamin, à jouer avec ceux qui attiraient mon attention. C’est là que le côté créatif commence. Je fais abstraction de mon pouvoir de décision sur l’objet, je le laisse me donner envie de faire quelque chose. Par exemple, c’est la forme du bois flotté qui m’a donnée envie de faire ces navires. Je vois déjà la forme du bateau soumis à la houle. »

Pourquoi des voiliers ? Parce que c’est le seul véhicule d’aventure à utiliser une énergie propre, à ne pas faire de bruit… Et qui permet, aussi, de développer des valeurs sociales humaines trop souvent oubliées : la solidarité, l’entraide, la complémentarité…

« C’est Éric Tabarly qui m’a appris tout ça. Il ne te gueulait pas dessus. Il te montrait simplement comment faire. Et si un jour tu te mettais en danger, tu pouvais être tranquille parce qu’il était là pour te sauver la peau. Ces valeurs maritimes devraient être l’idéal de notre société. »

En attendant, l’artiste continue de récupérer tout ce qu’il trouve et laisse ses découvertes lui inspirer une œuvre. Pour Chauquo, les déchets sur une plage ne sont en effet qu’un seul et même objet, arrivé en mille morceaux. À lui, ensuite, de reconstituer le puzzle.

Expulsé de Noirmoutier

Mais à Noirmoutier, son immense bateau-atelier ne plait ni aux riverains, ni aux autorités. Ses animaux se font empoisonner, on verse du sucre dans le réservoir de son camion… Jusqu’à ce que les pouvoirs publics l’expulsent. Le bateau-atelier, véritable œuvre d’art, finit découpé en morceaux, quand Chauquo, lui, atterrit dans son camion, réaménagé en chambre.

Quatre ans après, reparti de zéro, il (sur)vit désormais dans une yourte à Couëron. Et les projets foisonnent de nouveau : Chauquo, qui a repris ses activités d’artiste pinseyeur, fait de la formation dans les écoles et travaille sur une nouvelle initiative :

« Je veux lancer une dynamique sur la Loire avec le bac de Couëron. Un gros atelier itinérant autour de notre patrimoine ancien. De là, on fabriquera des toues de Loire avec des flotteurs faits de bouteilles en plastiques. On parcourra avec les enfants les chemins de halage, le long du fleuve, et on ramassera les déchets pour en faire quelque chose. »

Une palette et deux flotteurs en bouteilles de plastiques : le toue a déjà été testé par Chauquo sur la Loire.

Une palette et deux flotteurs faits de bouteilles en plastiques : le toue a déjà été testé par Chauquo sur la Loire.

Une décharge publique sur la côte française

Prochaine étape ? De petits catamarans pour aller sur les bords des plages, afin de récupérer les détritus et les valoriser à travers l’art. Mais Chauquo voit plus loin : en naviguant au large de la Normandie, il a découvert l’une des dernières décharges publiques de la côte française, qui date du lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « Une bombe à retardement pour les élus locaux », dont le pinseyeur aimerait récupérer le béton et le métal pour les travailler avec des ferronniers.

« On en fera d’énormes fleurs minérales. Toutes ces pièces magnifiques seront données à la ville du Havre pour les exposer sur ses remblais. On en créera pour toutes les villes de notre façade maritime qui ont subi la guerre. » Des communes autrefois jumelées à des cités de la côte est des États-Unis, où Chauquo se verrait bien exporter son programme… Avant de disparaître d’Europe. « Je n’ai qu’une envie : vivre en paréo et faire de la planche dans les récifs de corail sur des vagues transparentes », confie-t-il, lui qui commence à être fatigué de toujours devoir expliquer sa démarche. Fatigué des « je ne peux pas faire » qu’il entend tous les jours et d’une société avec laquelle il se sent en rupture. À tel point qu’il n’envisage d’avoir une descendance que si celle-ci est élevée par des Papous ou des Aborigènes. Chiche ?

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste - responsable de la rédaction.

1 commentaire

  1. proisy

    26 mars 2016 à 13 h 44 min

    Chauquo mon dom je viens d ‘écouter tes commentaires sur la liberté . Putaing ta pas changé ma fripouille toujours le meme j’ai transmis a THE DISSIDENT mes coordonnés tel j(aimerai bien que tu m’appel . Jai toujours des oeuvres et ton tabeaux
    a bientot peut etre
    gégé proisy d’issy les moulineaux

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