« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

A Lily, notre petite sœur des Somalies

« On la trouvait plutôt jolie Lily, elle arrivait des Somalies, dans un bateau plein d’émigrés qui venaient tous de leur plein gré, vider les poubelles à Paris… » nous chantait dans les années 70 un Pierre Perret, qui interpellait le peuple de France, sur la condition souvent miséreuse voire sordide que subissaient dans notre pays les immigrés, venus notamment d’Afrique et du Maghreb.

Bien de nos concitoyens d’alors fermaient pudiquement les yeux sur leur triste sort, indifférents aux atteintes à leur dignité, et à l’exploitation sans bornes dont ils faisaient l’objet. Il faudra bien d’autres voix, celle par exemple d’un François Béranger, qui secouera vigoureusement le cocotier de l’indifférence à leur égard, en chantant « Mamadou m’a dit », qui dénonce avec verve les injustices et les inégalités faites aux immigrés.

Quarante ans plus tard, tout aura empiré pour les migrants, notamment « clandestins », et bien des citoyen(ne)s européen(ne)s sont atterré(e)s par l’affaissement moral, éthique et humain dont font preuve nos sociétés et nos institutions. Sur un plan communautaire, l’Union européenne n’aura pas voulu mettre en œuvre la seule solution juste et acceptable qui vise à sauver des milliers de personnes d’une mort inéluctable. Près de 2000 morts depuis le début de l’année n’auront pas suffi pour bousculer les choses ; et un ministre italien des Affaires Etrangères d’interpeller vigoureusement l’UE, en soulignant « qu’elle est la première puissance économique mondiale et qu’il n’est pas possible qu’elle ne consacre QUE 3 millions d’euros par mois à l’aide aux migrants… ! »

« Nous avons mis en place la mission «  Triton », dont les moyens alloués ont été doublés », lui répond Bruxelles ; autrement dit, il est urgent d’attendre, et pour l’heur, gardez et accueillez vos migrants rescapés.

Cette réponse ne relève pas seulement d’une léthargie coupable, mais est la traduction d’un mix de cynisme, d’égoïsme et d’irresponsabilité qui caractérisent l’UE et ses Etats membres depuis trop longtemps. Ce repli, aux dires des politiciens et des experts autoproclamés, se justifierait en partie par la crainte d’une montée des populismes, allègrement nourrie et instrumentalisée par des partis politiques ouvertement ou implicitement racistes et xénophobes. Selon eux, toute nouvelle augmentation budgétaire, notamment affectée au dispositif Mare Nostrum « créerait immanquablement un appel d’air » pour les réfugiés du Moyen-Orient. Lesquels sont alors de facto délaissés dans des embarcations à la dérive dans les eaux internationales, condamnés à une mort programmée dans la Grande bleue, transformée comme le dénonce l’ONU en « un vaste cimetière » par l’UE.

L’hypocrisie confine à la supercherie, lorsque pour justifier ses manquements au devoir d’assistance et sa politique migratoire répressive, la majorité de ses responsables politiques veut faire croire que l’UE est confrontée à un afflux massif d’exilés, dont en réalité, seule une partie infime réussit à poser le pied sur son sol. En vérité, cette Europe des lumières bien falotes, recèle en son sein un racisme latent et pernicieux, un égoïsme foncier et une quasi absence de vision et de volonté politiques ; qui illustrent l’incapacité de ses dirigeants à mettre en place une organisation de la migration, et une véritable politique d’accueil, juste, généreuse et efficace à l’égard d’être humains exploités, opprimés, et démunis du strict viatique de survie.

Aujourd’hui, comme d’autres concitoyens, je ne reconnais plus ma France, et encore moins cette UE censée représenter et défendre les valeurs européennes, particulièrement nos grands principes humanistes. Nous sentons bien, à hauteur d’homme, dans notre paysage quotidien comme au tréfonds de nos sensibilités et de nos consciences, que l’humain se déshumanise, se déglingue à vue et que partout reviennent la misère et la mendicité, l’indifférence à l’autre, et leurs corollaires nauséabonds que sont le racisme, la xénophobie, la corruption et la violence qui infiltrent les plus jeunes esprits jusque dans les cours d’école…

Un camp de réfugié à Sangatte, France. Photo DR

Un camp de réfugié à Sangatte, France. Photo DR

Que voulons nous ? Une France et une Europe, exemptes de solidarité et de compassion, protectionnistes claquemurées, paralysées par la montée des populismes et qui laissent, passives, dans le plus grand cynisme, se noyer à nos portes des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes ?

Ou bien saurons nous être à la hauteur de notre histoire, celle d’une France « douce terre d’accueil » qui sut se montrer généreuse, forte et fraternelle dans l’adversité ? Qui sut être fidèle à ses valeurs d’hospitalité et de partage, courageuse dans les moments les plus sombres, protégeant les siens et accueillant des générations de réfugiés, d’immigrés, d’étrangers dont la plupart rêvaient d’y faire ou refaire une vie, dans la dignité, dans l’honneur et « l’estime de soi » recouvrés ; habités qu’ils étaient par l’espérance et l’intime conviction que leur projet de vie vaudrait la peine d’être réalisé.

Au delà d’une « immigration raisonnable et choisie » que prônent aujourd’hui certains, tout migrant devrait recevoir l’accompagnement nécessaire de l’UE, de l’Etat et de la société civile, pour faire en sorte qu’il puisse se sentir capable de se former, de prendre ou reprendre un cours d’existence décent, dans toutes les sphères du « vivre ensemble ». Lui épargner ainsi, de près ou de loin, toutes les situations d’humiliation et de souffrances dont on connaît a posteriori les désastres, au plan individuel comme au plan collectif.

Avoir confiance en soi, être bien informé et lucide sur l’évolution du monde, reste un bon moyen de ne pas éprouver le besoin d’édifier de nouveaux murs entre soi et l’Autre, tout en ayant bien en tête que « ce qui constitue une Nation », comme l’écrivait Ernest Renan : « Ce n’est pas de parler la même langue, ou d’appartenir à un groupe ethnographique commun » , mais c’est « d’avoir fait ensemble de grandes choses dans le passé et de vouloir encore en faire dans l’avenir. »

Pour sortir de la honte et retrouver l’honneur et les vertus de l’hospitalité, la France et l’Europe n’ont nul besoin de division et de haine, mais de justice et de fraternité et, comme le souligne le sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman, « tout ce qui peut se passer quelque part, touche et affecte la vie et l’avenir des gens partout ailleurs. »

On ne peut s’abstraire du malheur du monde en se repliant sur son Aventin, ni faire son bonheur sans prendre soin les uns des autres. C’est l’une des conditions incontournables de survie décente de notre humanité, et de l’humanité. Ici et ailleurs dans le monde.

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

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Lily - Pierre Perret


On la trouvait plutôt jolie, Lily

Elle arrivait des Somalies Lily

Dans un bateau plein d´émigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris

Elle croyait qu´on était égaux Lily

Au pays de Voltaire et d´Hugo Lily

Mais pour Debussy en revanche

Il faut deux noires pour une blanche

Ça fait un sacré distinguo

Elle aimait tant la liberté Lily

Elle rêvait de fraternité Lily

Un hôtelier rue Secrétan

Lui a précisé en arrivant

Qu´on ne recevait que des Blancs


Elle a déchargé des cageots Lily

Elle s´est tapé les sales boulots Lily

Elle crie pour vendre des choux-fleurs

Dans la rue ses frères de couleur

L´accompagnent au marteau-piqueur

Et quand on l´appelait Blanche-Neige Lily

Elle se laissait plus prendre au piège Lily

Elle trouvait ça très amusant

Même s´il fallait serrer les dents

Ils auraient été trop contents

Elle aima un beau blond frisé Lily

Qui était tout prêt à l´épouser Lily

Mais la belle-famille lui dit nous

Ne sommes pas racistes pour deux sous

Mais on veut pas de ça chez nous




Mais on veut pas de ça chez nous


Elle a essayé l´Amérique Lily

Ce grand pays démocratique Lily

Elle aurait pas cru sans le voir

Que la couleur du désespoir

Là-bas aussi ce fût le noir

Mais dans un meeting à Memphis Lily

Elle a vu Angela Davis Lily

Qui lui dit viens ma petite sœur

En s´unissant on a moins peur

Des loups qui guettent le trappeur

Et c´est pour conjurer sa peur Lily

Qu´elle lève aussi un poing rageur Lily

Au milieu de tous ces gugus

Qui foutent le feu aux autobus

Interdits aux gens de couleur


Mais dans ton combat quotidien Lily

Tu connaîtras un type bien Lily

Et l´enfant qui naîtra un jour

Aura la couleur de l´amour

Contre laquelle on ne peut rien


On la trouvait plutôt jolie, Lily

Elle arrivait des Somalies Lily

Dans un bateau plein d´émigrés

Qui venaient tous de leur plein gré

Vider les poubelles à Paris.



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