« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

La Bouquerie fleurie : la vie rêvée de Céline Hawrylko

Céline Hawrylko

C’est au cœur de la Bourgogne, entre champs et collines, que Céline Hawrylko a fondé La Bouquerie fleurie. Une maison en paille construite de ses mains, des boucs en liberté, des plantes médicinales cueillies chaque matin, des enfants initiés au respect du monde…  C’est beaucoup, mais c’est tout ça La Bouquerie ! The Dissident vous  emmène à la découverte de cette ferme pédagogique…

Elle aurait pu finir chef de rang dans un grand restaurant, responsable d’un centre de loisirs ou guide de randonnée pédestre… Mais Céline Hawrylko n’a pas voulu d’une vie « dans les cadres ». Un jour, fatiguée par le manque de respect et la violence des échanges humains, elle a décidé de tout quitter pour « revenir à l’essentiel ».

« Comment j’ai fait ? J’ai fait, c’est tout ! » Voilà ce que répond en riant Céline, la peau tannée par le soleil et les yeux d’un bleu abyssal, alors que nous restons stupéfaits devant la maison qu’elle a construite de ses mains. Un lieu où elle nous accueille avec une hospitalité et une gentillesse dont nous avions perdu l’habitude…

« Ne jamais s’arrêter »

« J’ai toujours bricolé »  avoue-t-elle plus tard, autour d’un café maison. « À partir du moment où c’était clair pour moi, je me suis lancée ! La chose la plus importante, c’est de ne jamais s’arrêter : pas de weekend, pas de vacances. Construire sa maison demande de la rigueur. Par tous les temps et même épuisé, faut y aller ! »

Deux ans pendant lesquels Céline vit dans une caravane stationnée sur son terrain, situé à la lisière de Colombier-en-Brionnais. « Si tu es trop bien installé pendant les travaux, tu peux mettre dix ans à les finir ! », s’amuse-t-elle.

Quand elle ne sait plus comment avancer, ou que les travaux deviennent trop lourds pour ses deux bras ? Elle surfe sur les sites web d’auto constructeurs, fait appel aux copains – qui filent souvent un coup de main – et fouille dans les bouquins …

Maison écologique de la Bouquerie © Céline Hawrylko

Maison écologique de la Bouquerie © Céline Hawrylko

Une maison confortable et écologique

Car l’essentiel, pour Céline, est de réduire au maximum l’impact de sa maison sur l’environnement. Elle décide donc de construire selon la technique GREB, qui allie une structure bois, un isolant botte de paille et un enduit coulé pour la construction de parois isolantes.

« La plante était la base de la maison : paille, liège, bois etc. Du coup, tout en découlait naturellement : le traitement des eaux par les plantes, l’installation de toilettes sèches par conscience de la rareté de l’eau potable… » À l’intérieur, la maison est spacieuse : plus de 90m2, baie vitrée, baignoire et même dressing… On est bien loin de la cabane de jardin !

Une installation qui, d’ailleurs, n’est pas passée inaperçue dans le village. Curieux, les riverains sont venus voir sa bâtisse, d’autant que la presse locale suivait l’avancée des travaux, achevés en 2012 « Vous êtes une femme et vous construisez une maison ? », a-t-elle entendu maintes fois. Jusqu’au jour où le toit a été posé, et l’admiration des hommes du village, définitive. « Comme dans beaucoup de campagnes, ils aiment les gens qui bossent. Quand ils ont compris qui j’étais, ils ont accepté. »

Mais bâtir son habitat n’était que la première pierre de son projet. Car Céline avait une autre ambition pour La Bouquerie Fleurie, toute aussi exigeante : créer un lieu de sensibilisation et d’éducation à la nature pour les enfants.

Une ferme pédagogique, loin des « usines à gosses »

Ancienne animatrice et directrice d’un centre de loisirs, elle a longtemps travaillé avec les enfants. Une proximité qui lui a donné envie de créer un lieu d’accueil, « un endroit vrai où l’enfant est vraiment pris en compte». « J’ai toujours dit que le jour où je n’aurais plus le temps de répondre à un enfant dans mon travail, je quitterai celui-ci. C’est ce que j’ai fait !» confie-t-elle.

Lasse de ce qu’elle appelle ces « usines à gosses », où l’humain s’efface au prix de la rentabilité, elle a souhaité rendre aux enfants leur innocence, dans un lieu où ils pourraient s’épanouir. Aujourd’hui, elle accueille ainsi les gamins des écoles ou des centres sociaux pour des journées de découvertes et de sensibilisation à la nature.

Au programme  ?  Des ateliers aux noms évocateurs : « petit bâtisseur », « petit cueilleur », « petit maraîcher », « petit randonneur caprin »… Et une foule d’activités qui ont pour ambition de leur apprendre le respect de la vie : visite des serres, cueillette et séchage de fleurs sauvages et médicinales… Sans oublier la balade avec un bouc de randonnée !

Car la ferme pédagogique accueille bon nombre d’animaux à quatre pattes, dont une majorité de boucs, un surprenant troupeau… qui a inspiré à Céline le nom du lieu.

Céline l'herbaliste © Céline Hawrylko

Céline l’herbaliste © Céline Hawrylko

« Les animaux ont la même innocence que les enfants »

Il faut la voir, Céline, parfaite meneuse de troupeau au milieu de ceux qu’elle appelle « [s]es bébés ». « Je me demandais comment susciter l’intérêt des enfants à la marche, c’est comme ça qu’est née l’idée de la ‘rando bouc’ , se souvient-elle.

« On pense que le bouc est agressif, ce qui est faux. La preuve ! J’avais aussi envie de prendre des races de troupeaux restreints pour sensibiliser sur leur disparition. » Alors que les bêtes sont encore jeunes, Céline travaille en douceur pour pouvoir les atteler un jour. « Il reste encore beaucoup de travail à accomplir », souligne-t-elle, soucieuse de prodiguer une éducation « respectueuse de l’animal. »

Des boucs majestueux, qui ne sont pas les seuls résidents des lieux. Plus il y en a, et plus Céline est ravie : des chats et des chiens, des grenouilles, quelques mésanges venues faire leur nid dans la boîte aux lettres… Autrefois, il y avait même des ânes. Une grande ménagerie préservée où chacun est choyé comme s’il était le dernier de son espèce. « Les animaux, c’est comme les enfants : ils n’ont rien demandé », estime Céline en regardant Rumex, un bouc qui a quelques soucis de santé et qu’elle soigne en alternant vétérinaire et soins aux plantes sauvages.

© Céline Hawrylko

© Céline Hawrylko

« Toute seule, c’est dur… mais c’est un choix »

Parfois, certains s’en vont, atteints par la maladie. Dans le jardin, quelques pierres ont été dressées en souvenir des disparus : Maxou, Lulu et Brooklyn. Dernièrement c’est Hisky, l’un des cornus, qui n’a pas survécu à une infection. Son portrait est accroché au mur, à côté de tous les autres. La bonne nouvelle, c’est que les boucs ont fricoté : la petite Racine est née il y a quelques semaines !

Organisant ses journées en fonction du soleil, Céline, levée dès l’aube, passe son temps au contact de la terre. Sur le terrain, il y a sans cesse à faire : un enclos à construire, des tranchées à creuser pour l’irrigation, des serres à monter ou à démonter, et parfois du gros œuvre… « Je dois travailler à l’extérieur pour que La Bouquerie vive. Eh oui, toute seule c’est dur, mais c’est un choix. » Il y a les animaux qui ont besoin de sa présence et de ses soins, les cultivars à ramasser. Mais aussi la cueillette, le travail des plantes et des fleurs…

« Un jour, j’ai marché sur une gentiane bleue »

Certifiée par l’École lyonnaise des plantes médicinales, Céline a obtenu son diplôme d’herbaliste en 2012. En route pour le cueillage du matin, elle se souvient : « Un jour, en randonnée, j’ai marché sur une gentiane bleue. Je me suis faite incendiée par le formateur ! Quand il m’a expliqué la rareté de cette fleur et ce que je venais de faire, j’ai eu un déclic ».

Si elle a toujours aimé le grand air, c’est cette expérience qui lui a fait prendre conscience « qu’il y a une nature autour de nous ». Aujourd’hui, elle a d’ailleurs fait de la cueillette des plantes et des fleurs sauvages l’une des activités centrales de la Bouquerie. Son projet ?  Sensibilisation, partage, respect, qualité et soins. « Tout cela à mon tout petit niveau et avec mes toutes petites connaissances… », dit-elle avec une modestie qui force le respect.

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La cueillette quotidienne

« Je suis une cueilleuse, pas une productrice ! » 

Son panier sous le bras, Céline nous emmène à la cueillette. Et raconte : « Je fonctionne à l’inverse du monde actuel, car je suis dans une démarche de conseil et je travaille au cas par cas, sur de petites quantités. De toute façon, Mère nature nous offre quatre saisons sur un cycle d’un an, alors pourquoi faire plus ? »

Produire au nom de la rentabilité économique ? Pas du tout sa tasse de thé. « Je suis une cueilleuse, pas une productrice ! C’est pour cela que je ne veux pas entrer dans un cadre agricole ». Alors que nous poursuivons notre marche, Céline a les yeux qui brillent. « Quand je vois arriver les cotylédons (les deux premières feuilles des plantes quand elles naissent), que la graine est encore sur ces feuilles, et je regarde la plante à la loupe… quel bonheur ! »

Elle poursuit : « Quand je partage ça avec un enfant et que j’arrive à susciter un intérêt auprès de celui-ci, c’est l’apothéose. Qu’ils goûtent l’ortie fraîche et se rendent compte qu’en fait, celle-ci n’est pas agressive mais constitue une grande plante médicinale pour l’homme et l’animal, c’est génial. »

Serre de la Bouquerie © Céline Hawrylko

Serre de la Bouquerie © Céline Hawrylko

Calendula, millepertuis et mauve musquée

Jour après jour, Céline cueille ce que la nature lui offre. « Je ne traite pas les plantes. Si elles poussent, elles poussent. Sinon, c’est qu’il y a sûrement une bonne raison. Mère nature sait ce qu’elle a à faire ». S’appuyant sur les connaissances populaires et traditionnelles, elle perpétue des savoir-faire utilisés depuis la nuit des temps.

Du laboratoire séchoir à la cuisine, elle utilise les plantes pour faire des tisanes, des macérats, des huiles et même de la gelée de fleurs. Une production qu’elle vend sur les marchés ou par correspondance. « J’évite les huiles essentielles qui demandent un rendement énorme de plantes, mais aussi les plantes qui ne viennent pas de la région. Pourquoi allez chercher ailleurs ce que l’on trouve à côté de nous ? »

Alors que nous redescendons vers la maison, suivis par Camomille et Loupe, les deux carlins, Céline nous précise : « Ici, j’ai tout créé avec mon argent personnel, je n’ai aucune subvention. Je ne veux rien demander car je refuse de rentrer dans le système… Enfin pour l’instant !  Mais si mon projet intéresse, je ne refuse pas les dons ! »

Bien loin du système, effectivement, Céline veut pouvoir se rappeler chaque matin pourquoi la Bouquerie fleurie existe. Pour que les hommes et les femmes de demain n’oublient jamais la Terre qui les porte. Bien loin des stéréotypes, femme libre et engagée, Céline Hawrylko est sans conteste le plus bel exemple de sobriété heureuse qu’il nous a été donné de rencontrer.

> La Bouquerie Fleurie
La Dépendue  – 71800 Colombier-en-Brionnais

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

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