« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Jean-Pierre Mocky, tonton flingueur !

Jean-Pierre Mocky en 2015 © Julien Le Gros

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Connu pour ses colères homériques, le réalisateur Jean-Pierre Mocky a pris son ticket pour l’underground il y a vingt ans. Aujourd’hui, ses films ne passent plus guère que dans son cinéma parisien, le Desperado. Et ça ne risque pas de s’arranger ! Dans son dernier livre, « Je vais encore me faire des amis ! », le réalisateur dézingue à la sulfateuse le milieu du cinéma, le sacro-saint Ministère de la culture… et Cannes, qu’il considère comme une mascarade. Rencontre avec un cinéaste écorché, excessif et passionnant.

Avec vos cent films, dont certains ont bousculé les moeurs, vous considérez-vous comme un dissident?

Ce n’est pas par plaisir que je suis dissident ! Au départ, j’étais acteur au Conservatoire avec Bruno Crémer, Annie Girardot, Philippe Noiret, Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo et Jean Rochefort. À partir de 1959, j’ai estimé qu’on ne me donnait pas des rôles assez intéressants. Je me suis tourné vers la mise en scène avec « La tête contre les murs »1. En 1969, j’ai pris la place d’Alain Delon, qui devait jouer le rôle principal de mon film « Solo ». Je suis devenu acteur de mes propres films, tout en faisant jouer Bourvil, Michel Serrault, Catherine Deneuve, Jacques Villeret… À Paris, j’étais programmé dans cinquante salles. « Y a t-il un français dans la salle? » ou « À mort l’arbitre » ont fait dix millions de spectateurs. J’étais un metteur en scène payé cher. En 1995, brusquement, cette situation a changé.

Pourquoi ?

J’ai débuté le cinéma très jeune, avec des producteurs beaucoup plus âgés que moi. La plupart ont disparu ou ont pris leur retraite. Les jeunes producteurs ne me connaissaient pas. Chaque fois que je faisais un film, même avec une vedette, je n’arrivais plus à retrouver les normes du cinéma, avec un budget confortable. Je me suis retrouvé dans un ghetto.

Le cinéma a changé. Auparavant, un distributeur donnait de l’argent pour la publicité parce qu’il avait le film pendant sept ans. Il avait le temps de le ressortir, de le vendre à la télévision… Là, un film pouvait sortir en DVD au bout de six mois, et être diffusé sur Canal + au bout de onze. Résultat : les distributeurs n’investissaient que sur un an, ne donnaient plus d’argent pour la pub, et ne prenaient plus que les copies. Il fallait quasiment rajouter le prix du film pour le sortir ! En 1994, j’ai donc acheté un premier cinéma, le Brady, que j’ai revendu en 2011 au profit d’un deuxième, le Desperado. Je suis devenu dissident par la force des choses. Et j’ai financé mes films d’une manière totalement différente, sans distributeur ni publicité!

Comment faites-vous ?  

Depuis 1995, j’ai fait trente films plus ou moins inconnus. On peut les trouver en DVD ou en VOD. J’en vends beaucoup pendant les fêtes. Ils sont exploités dans des pays étrangers : Japon, États-Unis, Amérique du Sud, Italie… Mon système est corporatif. Les acteurs ne sont pas payés, ils touchent un pourcentage. Mes films ont des devis très bas et je les sors dans ma salle. J’ai un réseau d’une quarantaine de salles en France qui les prennent automatiquement. Quarante au lieu de quatre-cent ! Cette économie là me met en dehors des normes de production. Ça fait vingt ans que je n’ai plus d’affichage publicitaire.

Je ne suis pas le seul. Jean-Luc Godard fabrique des films indépendants, avec de l’argent suisse. Il a lui aussi une toute petite diffusion, plutôt intellectuelle, de gens qui gardent le syndrome Godard. Ce public disparaît peu à peu. On a du mal à avoir le même destin que François Ozon ou Jacques Audiard, qui sont dans le système. Même Dupontel, qui était un indépendant, est arrivé à rentrer dans le circuit habituel, avec un producteur, un distributeur, une télévision.

Vous a-t-on oublié pour autant ?  

Les gens savent que je ne suis pas mort parce que je fais beaucoup d’apparitions à la télévision ! À partir du moment où il n’y a plus d’affiches, on croit que vous avez disparu de la circulation ! Des gens du peuple m’ont dit : « Monsieur Mocky, ça fait longtemps que vous n’avez pas fait de film ! » Ils ne savent même pas que je continue à travailler !

Avec tout ça, je suis devenu une espèce de monument d’indépendance. On est peu comme ça, en France. Il y en a davantage en Amérique. Je suis très voisin de Gus Van Sant, de mon ami Quentin Tarentino, de Robert Rodriguez. J’étais déjà ami avec Roger Corman et John Cassavetes. Toute une série de gens détachés des grandes productions de George Lucas, Spielberg, Scorsese. En Italie, en Angleterre, en Allemagne, la situation a aussi évolué. C’étaient des pays extrêmement vivaces au moment des Visconti. Aujourd’hui, il y a un désert. Il n’y a plus que Nanni Morretti !

Que vous flinguez dans votre livre ! Et ce n’est pas le seul à en prendre pour son grade !

Je ne nie pas le talent de réalisateurs comme Mickael Haenecke, Jacques Audiard, les frères Dardenne, les frères Larrieu, ou Theo Angelopoulos avant eux…

Dernier livre de J-P Mocky

Dernier livre de J-P Mocky

Mais ce sont des monuments de prétention. Ce que je leur reproche, c’est d’être des « bêtes de festival ». Ils travaillent pour une gloire qui n’est pas la bonne. Lorsqu’ils conçoivent un film, ils ne font pas ce qui leur plaît foncièrement ; ils visent les festivals, et ménagent la chèvre ou le chou pour que ça plaise à tout le monde. Leur attitude me rappelle celle des technocrates sortis des grandes écoles, ceux qui font la France. C’est une catégorie supérieure. Je ne supporte pas qu’un artiste se croie supérieur à un autre. Je suis plutôt du côté des autodidactes. De la qualité de l’individu par rapport à ce qu’il veut faire.

Les films des frères Dardenne sont bons, mais il y a une prétention dans le choix du sujet. Celui sur cette syndicaliste qui cherche de l’argent [« Deux jours, une nuit », ndlr]… Ce sont des sujets « putes ». Cette année à Cannes, tout le monde a parlé de « La loi du marché ». Une imposture ! On prend des sujets actuels très graves qui touchent beaucoup de gens, comme le chômage, pour en faire des films. L’art, c’est faire ce qu’on a envie. Pas de se dire : « Je vais prendre ça c’est dans le vent! ».

Je suis particulièrement touché par les camps de concentration parce que j’y ai perdu des proches. Quand un producteur fait un film sur les camps ou le handicap pour gagner de l’argent, ça me répugne. Ça crée un phénomène de remords chez le spectateur, qui se sent obligé d’aller au cinéma comme on va à l’église. Ce genre de films me révoltent, car je sais qu’à la base, des types se sont assis autour d’une table en planifiant de faire un max de spectateurs ! Au cinéma comme en politique, on essaie d’attraper les masses. Choisir des sujets putains pour faire du fric ! Il y a des films artistiques qui triomphent sans recourir à ce genre de recette.

« De rouille et d’os » [de Jacques Audiard, ndlr], c’est bien. Mais à ce moment-là, il faut reverser une partie de l’argent à des oeuvres. Ne pas s’acheter une Porsche avec un film qui parle des infirmes. Le producteur d’« Intouchables » a fait 200 millions € de bénéfices. Combien a t-il donné aux associations d’infirmes ? Mystère et boule de gomme ! Il devrait y avoir une charte qui stipule : « Mon film parle des orphelins. S’il marche, je m’engage à reverser une partie des bénéfices à des associations. »

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Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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