« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Bastien ou la mécanique du cœur

Bastien, chanteur de rue et joueur d'orgue de Barbarie à Fontenay-le-Comte. Photo The Dissident

Bastien, chanteur de rue et joueur d'orgue de Barbarie à Fontenay-le-Comte. Photo The Dissident

Chanteur de rue, joueur d’orgue de Barbarie, scout, biffin, poète… Il est un peu tout ça à la fois, Bastien. Mais se définit avant tout comme un homme « en dehors », qui ne ferait pas totalement partie de notre société. À Fontenay-le-Comte (Vendée), cet outsider partage son temps entre performances musicales et quête de coins paisibles pour se ressourcer. Une vie faite de chansons, de liberté et d’histoires savoureuses.

« Quand nous chanterons le temps des cerises
Et gai rossignol et merle moqueur
Seront tous en fête !
Les belles auront la folie en tête
Et les amoureux du soleil au cœur,
Quand nous chanterons le temps des cerises
Sifflera bien mieux le merle moqueur. »

Cet après-midi là, le soleil tape sur la tranquille commune de L’Orbrie (85). Seul tinte le clapotis d’une petite rivière quand, dans un pré environnant, se mettent subitement à résonner des mélodies d’un autre temps. Au loin, un type entonne les paroles du Temps des cerises, écrites par le communard Jean-Baptiste Clément. « Qu’est-ce qui peut bien amener le bonhomme à pousser la chansonnette en pleine pampa sud-vendéenne ? », serait tenté de se demander le promeneur curieux. Une question qui l’amènerait sans doute à rencontrer, autour d’une bouteille de pinard, Bastien, Fontenaisien de 25 ans, chanteur de rue et joueur d’orgue de Barbarie.

Venu avec son chien passer un peu de bon temps au bord de l’eau, le jeune homme traîne avec lui une étonnante machine portative. Pour les profanes, un orgue de Barbarie, c’est surtout une sorte de boite à musique pluri-centenaire, dans laquelle une mécanique bien huilée lit des morceaux de papiers perforés. Pour le puriste, en revanche, cet étonnant appareil fait partie des automatophones, ces instruments qui, justement, produisent de la musique à l’aide de procédés mécaniques. Quant à Bastien, il y voit également une machine à créer la surprise :

« L’orgue de Barbarie amène les gens à réveiller des souvenirs [tapis] au fond d’eux-mêmes, dans ce qu’ils n’attendent pas. Tout le monde a entendu Mon amant de Saint-Jean, d’Édith Piaf. J’ai connu des gamins de sept ans, des Manouches, des Roms, qui s’arrêtaient dans la rue, reconnaissaient la chanson, puis chantaient avec moi. »

Son répertoire remonte jusqu’aux années 1930 et aux chansons réalistes de Fréhel, Damia, Berthe Silva et bien d’autres. Des morceaux qui, à ses yeux, incarnent l’image romantique de la France, celle de l’avant-guerre, de l’entre-deux guerres et des Trente Glorieuses, où la vie paraissait simple et la solidarité, réelle. Une solidarité qui ne s’est peut-être pas tout à fait perdue : lorsqu’il chante dans la rue, Bastien sent qu’elle est encore là, enfouie en chacune des âmes qui l’écoutent, et qu’il existe une communauté à laquelle chacun peut appartenir.

Un biffin philosophe devenu poète de rue

Cette vision du monde, Bastien la doit sans doute aux expériences, innombrables, qu’il a déjà tiré de sa courte vie. Né en Vendée de parents catholiques, il doit une bonne part de son éducation à ses nombreuses années de scoutisme. « J’ai commencé à 8 ans et j’y mets les pieds encore régulièrement ». Il y a, dans ce mouvement, trois piliers fondamentaux : la franchise, le dévouement et la pureté. Et puis il y a la loi scout, aussi : scout est l’ami de tous et le frère de tout autre scout, scout aime les plantes, la nature et les animaux, etc. « Le plus important, c’est la promesse. Aux alentours de 13-14 ans, on t’engage à promettre : sur mon honneur et avec la grâce de Dieu, je m’engage à servir de mon mieux Dieu, l’Église, la patrie et l’Europe, à aimer mon prochain en toute circonstance et à observer la loi scout. »

L’école, pour lui, est alors synonyme d’internat. À cette époque, il envisage d’abord une carrière militaire dans l’armée française. Par amour, il partira finalement à Rennes étudier la philosophie à la faculté – qu’il a trouvé insupportable, puis à l’Institut de Philosophie Comparée de Paris, d’où il sera renvoyé car jugé « intenable ». Pour gagner sa vie, il devient donc biffin, récupérant des objets abandonnés dans la rue pour le revendre aux Puces.

« Je ramassais surtout les vêtements dans les poubelles, le dimanche autour de Belleville, lorsque les gens faisaient du ménage dans leur garde-robe. Je vendais tout ça dans certaines fripes à Saint-Ouen. Là-bas, je récupérais d’autres vêtements de meilleure qualité pour les revendre à Montmartre. Si bien qu’à la fin, j’avais presque ouvert une friperie dans mon appartement. »

Parallèlement à son audacieuse entreprise, Bastien poursuit toutefois son apprentissage de la philosophie, à l’écart des écoles, cette fois-ci. C’est là qu’il découvre la pensée de Berkeley : « esse est percipi aut percipere » (être, c’est être perçu ou percevoir).

« D’une certaine manière, tout ce qu’on ne voit pas, n’existe pas, analyse-t-il. Berkeley a complètement métamorphosé ma vision du réel. Du moment qu’on perçoit, on existe. Son argument est une sorte de sournoiserie, car tu peux avoir la conviction de l’existence des choses, des êtres, de tout ce que tu veux, il t’amène une contradiction qui vient loger le doute en toi. Et quand tu as sapé le fondement du réel, il ne te reste que la fiction. »

C’est ainsi que Bastien s’est acheté une machine à écrire Remington à 25€ et s’est improvisé poète de rue. Une manière, selon lui, de reconstruire le monde autour du paysage rêvé. Pendant un temps, il avait donc pris l’habitude de s’installer sur le pavé, tandis que les passants lui donnaient un thème sur lequel enchaîner des strophes. Le tout en cinq minutes.

« Quand on te demande d’écrire sur le sifflotement, ce n’est pas évident. Mais je n’ai jamais manqué d’inspiration. En retour, la plupart du temps, les gens me donnaient environ 20€. J’en écrivais cinq et ma journée était faite. On s’amusait bien, quoi. »

L’orgue de Barbarie, instrument de la liberté d’un « en dehors »

C’est là, sur son bout de trottoir, qu’il découvre l’orgue de barbarie. L’instrument l’inspire, il finit par craquer. Depuis qu’il a acheté le sien, Bastien mène sa vie comme il l’entend. « Je fais parfois de gros cachets. Mais ce n’est pas le plus important. Du moment que tu as trouvé le moyen de jouer n’importe où, n’importe quand et dans n’importe quelles conditions, l’argent devient vraiment secondaire. »

Au fil du temps, son orgue de Barbarie est devenu l’incarnation d’une liberté presque totale. L’artiste n’a qu’à trouver un endroit où s’installer dans la rue, mettre en branle son automatophone et entamer une chanson à gorge déployée, pour que les passants se laissent transporter. Pénétrant, durant un court instant, un rêve accueillant, celui de Bastien. « Ce rêve, c’est un idéal de voyage, de découverte de l’autre, de rencontres, de liberté. Cette liberté-là, du moment que tu la transpires, elle devient exemplaire. Or il n’y a que l’exemple qui puisse influencer les autres. »

« Qui est prêt à reconnaître comme héros celui qui a tout abandonné ? »

En musique, Bastien espère ainsi amener ses pairs vers plus de solidarité, même si la société qui l’entoure le laisse perplexe.

« Je n’ai pas le sentiment d’en faire complètement partie, confie-t-il. Bien sûr, elle m’influence. Mais je suis plutôt un « en dehors », comme les anarchistes du XIXe ou du début du XXe siècle. Le but est de se forger un projet à soi, de le mettre en œuvre et, si possible, qu’il atteigne le monde qui nous entoure. »

Pour lui, il existe nombre de héros anonymes, des personnes « d’en dehors » capables de montrer ce fameux exemple. Mais, estime le chanteur, le vrai héros doit cependant être reconnu de tous : doté d’une aura charismatique, il parvient à mettre tout le monde d’accord, se révèle exemplaire et, surtout, fait des choix justes et sains… Tout en étant porteur d’un idéal. Des figures rares, en somme. « Aujourd’hui, avec le capitalisme et la quantité de problèmes nouveaux absolument inintéressants qu’on nous a créés, il est difficile d’en trouver. Qui est prêt à reconnaitre comme héros celui qui a tout abandonné ? »

En attendant, lui a pris le risque la liberté. Ce qui ne l’empêche pas, derrière les chansons qu’il interprète joyeusement, d’avoir peur de l’avenir. Car Bastien s’attend à une catastrophe écologique, inévitable et sans fin, ainsi qu’à un désastre politique, tout aussi inéluctable. « Autant à certains moments l’individualisme a pu être une réponse, autant là c’est le chaos. On court à notre perte », lâche-t-il dans un rire nerveux. Son futur à lui ? Il le voit avec son chien, en train de cultiver des salades à Fontenay, isolé. Il y recevra ses amis, des gens de passage, tous ceux qui voudront bien s’arrêter chez lui. Il leur jouera sans doute un peu d’accordéon, d’orgue de Barbarie… Ou peut-être leur chantera-t-il a cappella La Butte rouge, de Gaston Montéhus. Mais surtout, il reformera avec eux une communauté d’hommes libres et simples.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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