« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Réfugiés de La Chapelle : au marché de la misère

Bernard Louiset, directeur de supermarché, distribue le diner avec des restes © Justin Raymond

Ils ont connu la faim, la crasse, le froid. Aujourd’hui expulsés, les quatre cents migrants réfugiés sous le métro aérien de La Chapelle (Paris 18e) ont survécu pendant des mois grâce au « système D ». The Dissident a vécu avec eux les derniers jours de cette économie de la débrouille, parfois surprenante d’inventivité… Reportage.

« Monsieur, Monsieur, s’il te plaît… Monsieur… Pour manger ! » La vitre de la voiture arrêtée au feu se ferme sous le nez de Houcine. Une fois de plus. Dégouté, le garçon rejoint le trottoir. Les voitures repartent, et avec elles, le brouhaha de la circulation. La cacophonie de pots d’échappement reprend jusqu’à ce que le feu repasse au rouge et que le calme retombe. À son tour, un autre jeune du camp de migrants de La Chapelle part alors au charbon : « Monsieur… s’il te plaît, pour manger ! » Ici, le temps s’égrène au rythme du clac clac régulier du métro aérien, circulant sur ce qui sert de toit aux habitants du bidonville. Si la plupart sont arrivés au début du printemps, les premiers réfugiés sont installés ici depuis l’été 2014.

De l’autre côté de la voie, sur le trottoir longeant le camp, un touriste enjambe un petit panier où traînent quelques pièces jaunes et rouges. Son téléphone pointé vers les dizaines de tentes amassées, il avance, sourire aux lèvres, comme émerveillé par ce spectacle. Alors qu’il s’apprête à enjamber le deuxième pot de pièces, Houcine l’interpelle en arabe. L’homme baisse son téléphone et, faisant mine de ne pas le voir, préfère tracer sa route.

Camp de La Chapelle au matin de l'expulsion, 5h15 - © Louis Witter

Il est 5h15, 30 minutes avant le début de l’expulsion, personne n’est au courant sur le camp © Louis Witter

« Ici, on partage tout ! »

Dès qu’on s’approche des tentes, hésitant, les occupants des lieux nous accostent : « Vous êtes journaliste ? –Oui. – Viens ! Viens t’asseoir mon frère, pose tes questions ! » Un premier contact agréablement déstabilisant. Une ambiance chaleureuse, voire fraternelle, s’installe rapidement. Houcine se présente le premier. Lui vit sur le camp depuis quatre mois. Parti d’Algérie pour rejoindre l’Espagne en 2012, il a fini par gagner Toulouse il y a un an. Pour survivre, il enchaîne alors les petits boulots, « jardinier, maçon, peintre… Tu vois ce que ça veut dire maçon ? », demande-t-il, soucieux de bien se faire comprendre.

Une crise de toux l’interrompt brusquement. Lui, puis son copain Fady, se mettent à cracher leurs poumons, clope au bec. « Moi je suis venu pour : travail, famille, studio. Basta ! », confie Houcine en frottant ses mains, usées et constellées de petites plaies non pansées. Ses ongles, eux, sont longs, noirs. Une balafre traverse son visage. Il pointe la cicatrice du doigt : « Tu vois ça ? Je me suis fait agresser à Barbès. 450€, téléphone, carte d’identité et passeport algériens… »

Oummah a fui la guerre en Libye © Louis Witter / janvier 2015

Oummah a fui la guerre en Libye et est arrivé en janvier sur le camp de La Chapelle © Louis Witter

Clac ! Clac ! Sursaut. Au passage du métro, aucun d’entre eux ne bouge; ils se mettent même à rire, goguenards.  Lorsque l’un des trois inséparables revient avec quelques piècettes, Fady s’empare du modeste magot, prend la pièce d’un euro, et distribue le reste. « Ici on partage tout. Manger, argent… tout ! », lance-t-il fièrement. Très à l’aise avec le français, c’est lui qui traduit les phrases de Houcine, où se mêlent arabe, anglais, espagnol et italien.

« Les photos, c’est dix par tête »

D’un coup, voyant l’appareil photo sorti, Houcine l’attrape et le remet dans le sac sis à mes côtés : « Les photos c’est après, on a tout le temps ». Alors que la discussion continue, il me reprend l’appareil photo des mains, et le dépose à nouveau dans la sacoche. Fady me glisse à l’oreille : « Les photos c’est dix par tête. Dix, dix, dix », en montrant ses deux amis du doigt. Perplexité…

Voyant qu’ils ne tireront aucun bénéfice de cette opération, deux d’entre eux retournent faire la manche. « Travailler », comme dit Houcine. Reste un sentiment de gêne face à cette spontanéité qui n’en n’est pas vraiment, face à ces jeunes qui pensent avoir fait leur part du contrat…

Service d'un plat au poulet le 28 juin, par Bertrand Louiset © Justin Raymond

Service d’un plat au poulet le 28 mai, par Bertrand Louiset © Justin Raymond

Deux femmes entrent dans le campement. Dans leurs mains, un grand plat de couscous. Une vingtaine de personnes se rue autour et commence à manger. « Surtout les femmes et les enfants ! », crie l’une des deux donatrices. Avec Houcine, nous nous rendons au cœur du campement, jusqu’à la tente qu’il partage avec un autre jeune Maghrébin. Autour, des mères sont posées devant ces logements de fortune, leurs enfants dans les bras. Les petits jouent. On parle, on rit. Des groupes se forment en fonction des langues pratiquées.

« C’est les journalistes qui donnent le plus »

Rapidement, on m’interpelle en allemand. Après qu’il eût vérifié qu’il s’adressait bien à un journaliste, un type, la trentaine, commence à dérouler un flux impressionnant d’informations sur sa vie, ses origines, ses galères… Moins d’une minute plus tard, il tente sa chance :  « Vous n’avez pas un peu d’argent ou un ticket resto ? », demande-t-il avant de tourner les talons. Sensation de déjà-vu face à cette situation qui, d’ailleurs, se reproduira plusieurs fois. Une chose est sûre : le discours est rôdé, comme s’il connaissait les questions avant même qu’elles ne soient posées…

« Faut pas l’écouter », me lance discrètement l’un des migrants, profitant du brouhaha. Rapidement,  il m’explique : « C’est les journalistes qui nous donnent le plus d’argent. Tout à l’heure, l’une nous a donné cinq tickets restaurant. » Il ajoute : « Beaucoup, beaucoup de journalistes depuis deux semaines ».

Dans le dédale de la métropole parisienne, certains n’ont, semble-t-il,  plus rien d’autre à vendre que leur histoire… Ou leur image. Un jeune du camp s’écarte du rang, et se dresse devant la bannière « Solidarité avec les migrants. » Voyant l’appareil photo, il prend la pose, appelle un ami et recommence plusieurs fois. Puis finit par demander, à l’écart : « Mon frère, je t’ai fait faire des belles photos, donne-moi 10 euros. Cinq ! Cinq euros ».

Photo prise durant le shooting improvisé devant le camp le 28 juin © Justin Raymond

Photo prise durant le shooting improvisé devant le camp le 28 mai © Justin Raymond

L’économie de la débrouille

Pour survivre, chacun a son astuce, Karim, lui, a trouvé « une petite femme sur un site de rencontre ». En pointant du doigt ses affaires, il liste, tout sourire : « La veste, les chaussures, le téléphone, le pantalon, même les cheveux [ndlr : bien coupés et coiffés], c’est elle qui paye. Le soir, elle veut que je dorme chez elle, et la journée je vais prendre la douche là bas. Moi, je suis bien sur le camp. »

Diop, lui, est en France depuis huit ans. Il est arrivé sur le camp après s’être retrouvé à la rue à cause de sa femme qui lui aurait « tout pris ». « Ici, ce n’est pas vivable. On a faim tout le temps. On a mal au crâne avec le train qui passe en dessous, les voitures qui n’arrêtent pas et le métro qu’on entend toutes les deux minutes de 5h du matin à 1h le soir. Les gens ici sont déprimés. En plus, toutes les nuits, la police passe avec les lumières et la sirène à fond, alors qu’il n’y a pas d’autres voitures. Ils éteignent tout dès qu’ils ont passé le camp, et recommencent sans arrêt. »

Il a réussi à trouver une place sur un canapé au milieu du camp. C’est Houcine qui le lui a cédé, quand Diop lui a soigné le pied le premier jour : « c’est grâce à lui que je marche aujourd’hui ». L’entraide, « c’est obligé » dirait Karim. Pour Houcine, « ici on est tous des frères. On partage parce qu’on est tous les mêmes. » 

Diop sur son lit de fortune le 28 juin © Justin Raymond

Diop sur son lit de fortune le 28 mai © Justin Raymond

Pendant que Diop discute, assis sur son canapé, nous sommes interrompus plusieurs fois. « Ils n’arrêtent pas de me dire de te demander de l’argent, tous », s’excuse-t-il. Pas question pour lui « d’embêter les gens », d’autant qu’il se sent coupable de sa situation. Alors il survit grâce à l’aide des associations et des passants qui apportent à manger. Une solidarité qui s’est installée depuis l’arrivée des premières tentes sur le camp en fin 2014, et largement relayée par les associations (Emmaüs, France terre d’asile, Un repas pour tous…) depuis quelques mois.

Une solidarité citoyenne s’est créée

Un homme s’approche du camp, tout le monde semble le reconnaître. Une excitation monte. « Lui, tous les jours il prend cinq personnes pour aller au restaurant. C’est un musulman ! Note bien ça », demande Fady en pointant du doigt mon cahier de notes. Ce monsieur, c’est Abdelhafid Benzerrouk. « J’emmène cinq personnes au restaurant marocain tous les jours depuis deux semaines, oui. Parce que moi, je travaille sur les rails juste en dessous, deux heures par nuit. Et c’est déjà dur avec le froid et les conditions. Alors je me dis qu’eux c’est tous les jours, toutes les nuits. »

Fady (au milieu) pose avec un de ses amis (à gauche) et Abdelhafid Benzerrouk (à droite) qui les emmène manger

Fady (au milieu) avec Abdelhafid Benzerrouk (à droite) qui les emmène manger © Justin Raymond

Une queue commence à se former le long des barrières, sur une cinquantaine de mètres. Organisés, calmes, patients bien qu’affamés, les réfugiés ont vu arriver le camion de Bertrand Louiset ; « un musulman », insiste Fady. Il descend du camion deux grosses marmites et des dizaines de petites barquettes jetables. « Je suis directeur d’un supermarché et, depuis 20 ans et en dépit de la réglementation, je donne les invendus à des SDF. Mais là, je suis un peu conforté dans mon action parce que depuis une semaine il n’est plus obligatoire de mettre les produits périmés au container avec de la Javel dessus. […] Hier j’ai amené des produits crus, des fruits des légumes, mais aujourd’hui comme j’avais des poulets, je les ai cuisinés ce matin pour leur amener. »

Depuis l’expulsion le 2 juin, des nouvelles formes de solidarité ont émergé. Puisqu’en dépit des promesses de la mairie de Paris et de Pierre Henry, le directeur de France terre d’asile, tous les migrants n’ont pas été relogés.

Réunis en petits groupes, les migrants sont désormais éparpillés dans Paris. Pour Houcine, Fady, Diop et les autres, le système D continue. Si certains peuvent compter sur les habitants du 18e arrondissement, qui continuent de soutenir et d’accueillir les réfugiés à la rue, Karim, lui, compte rejoindre Bordeaux dans les prochains jours. Chez une autre « petite femme rencontrée sur internet », précise-t-il. Yussef, un mauritanien parlant dix-sept langues (démonstration à l’appui), choisira pour sa part l’Allemagne, « beaucoup plus accueillante que la France », selon lui.

En attendant, la mairie a tout de même tenu l’un des ses engagements : les migrants ne pourront plus s’installer sous le métro de La Chapelle. En lieu et place du campement, un « barrage » a été construit. Cacher la misère plutôt que la combattre, une politique qui s’avère peu efficace puisqu’une centaine de réfugiés sont aujourd’hui toujours dans les rues de Paris. Malgré les efforts des autorités mobilisées pour tenter de dissoudre cette micro société, tout laisse à penser qu’un nouveau camp pourrait s’installer à Paris dans les prochains jours. Comme le dit Yussef : « Ils nous expulsent ici, c’est pas grave, il y a plein de ponts à Paris ».

Trop de monde autour de Bertrand Louiset qui recule pour reformer une file © Justin Raymond

Trop de monde autour de Bertrand Louiset qui recule pour reformer une file © Justin Raymond

Une main à la plume, l’autre à l’objectif, un œil fermé, l’autre dans le viseur pour mieux contempler ce monde qui part à vau-l’eau, Justin chaloupe de ville en ville à la recherche de l’actu qui dérange. Étudiant, il a commencé le journalisme avec Moto Journal, TSA ou encore Radio Campus.

1 commentaire

  1. veronique

    11 juin 2015 à 22 h 40 min

    Merci pour cet article, c’est beau cette solidarité qu’on perd dans nos sociétés mais le prix est cher payé:une expulsion qui les remet sur la route pour la énième fois et séparés de leurs compagnons d’infortune … c’est bien de parler d’eux

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