« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Ce que solidarité veut dire

Chacun se souvient de la phrase de Michel Rocard, alors qu’il était Premier Ministre, « nous ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde ». Cette formule a longtemps servi de prétexte à notre égoïsme, et il a fallu rappeler la précision apportée ensuite par Michel Rocard pour mettre fin à un usage de sa parole qui en trahissait le sens. En effet, pour éviter une telle interprétation l’ancien Premier Ministre a été ensuite conduit à la compléter ainsi : « mais nous devons y prendre notre part ».

Autrement dit, il faut que les pays les plus riches partagent leurs responsabilités relativement aux plus pauvres et aux plus vulnérables. Aussi, pour manifester leur solidarité envers les plus démunis, les mieux lotis doivent-ils s’entraider dans l’aide qu’ils apportent à ceux qui ne bénéficient pas des mêmes conditions de vie qu’eux. C’est aussi cela la solidarité, venir en aide à ceux qui souffrent et venir en aide à ceux qui aident ceux qui souffrent. Dans l’idée de solidarité, il y a l’idée de solidité. Être solidaire, c’est tenir ensemble, être reliés les uns aux autres de telle sorte que le tout que l’on forme reste uni. Ainsi, dira-t-on que toutes les pierres qui permettent à une voute de tenir sont solidaires les unes des autres. Il suffit que l’une se désolidarise pour que l’édifice s’effondre. Il semblerait qu’il en aille ainsi aujourd’hui de notre humanité. Dans un univers mondialisé, si nous ne trouvons pas les moyens de nous venir en aide et de remédier aux injustices qui nous séparent, notre monde risque fort d’imploser et nul ne sait ce qu’il en adviendra.

Être solidaire, ce n’est pas simplement être généreux ou charitable, c’est d’abord se sentir appartenir à une même humanité et comprendre qu’aujourd’hui, les peuples ne peuvent plus vivre les uns à côté des autres ou les uns contre les autres, mais les uns avec les autres. Or, il semblerait que nous fonctionnions encore aujourd’hui selon les schémas de l’ancien monde, qui ne sont plus adaptés à la réalité nouvelle, qui, grâce à l’évolution des moyens de communication, dans le temps comme dans l’espace, a réduit la taille de notre planète. Ce sont ces schémas qui semblent présider aujourd’hui à la manière dont nous traitons la question des migrants, ces hommes et ces femmes qui risquent leur vie pour fuir la misère et la guerre en se laissant abuser par des passeurs qui ne font qu’accroître leur misère en leur faisant croire qu’ils trouveront dans les pays occidentaux un eldorado qui, dans la réalité, se traduit souvent par d’autres formes de misère et de violence.

De la mise en place d’un accueil véritablement humain des migrants

Il ne s’agit pas ici de jouer les donneurs de leçons et de prétendre trouver une solution miracle à un problème dont l’ampleur semble dépasser la plupart de nos dirigeants. Il n’empêche que l’impression qui se dégage de ce que nous percevons de cette question au travers des médias est celle de l’improvisation et de l’absence totale d’anticipation de la part de la communauté internationale, et plus particulièrement des pays européens. Il semblerait que, malgré les réunions des responsables européens pour traiter ce sujet, chacun des pays, sur les côtes desquels débarquent ces hommes et ces femmes, soit condamné à se « débrouiller » comme il peut pour leur venir en aide. Dans de telles conditions, cette aide ne peut être que déficiente et entraîner des conséquences désastreuses pour les uns et les autres.

Il apparaît donc nécessaire de mettre en place une politique européenne et internationale adaptée pour permettre un accueil véritablement humain de ces migrants, pour lutter contre les filières mises en place par les passeurs et surtout pour agir afin de contribuer au règlement des problèmes qui conduisent ces gens à quitter leur terre alors que leur seul désir est d’y vivre en paix.

Or, précisément, le paradoxe de la mondialisation, c’est qu’au lieu de favoriser d’authentiques échanges entre les hommes, celle-ci suscite la peur face à un monde en pleine mutation, elle conduit les individus à se replier sur eux-mêmes et à craindre l’autre, l’étranger qui est à nos portes et en qui on ne voit plus qu’un envahisseur remettant en question nos modes de vie. Aussi, plutôt que d’organiser l’accueil de ceux qui voient dans nos pays un refuge ou un asile, nous les rejetons tout en sachant pertinemment qu’il est impossible de les renvoyer chez eux. C’est pourquoi les autorités oscillent sans cesse entre la prise en charge ou la répression, lorsqu’elles sentent que l’opinion publique manifeste son hostilité envers ces populations. On démantèle ici un campement manu militari, histoire de bien faire comprendre que l’État n’est pas laxiste, en sachant de facto qu’il se reconstituera quelques centaines de mètres ou quelques kilomètres plus loin, parce que tout simplement, ces populations n’ont pas d’autres solutions et que nous ne leur proposons aucune alternative.

Redécouvrir ce que solidarité veut dire

Aussi, la question est-elle de savoir s’il est possible de faire preuve de solidarité envers ces populations migrantes, si ceux d’entre nous qui sont les mieux lotis sont incapables d’être solidaires dans l’aide qu’ils pourraient accorder aux plus démunis.

Ce n’est pas seulement une question de morale, c’est aussi une question politique essentielle. À l’ère de la mondialisation, qui n’est pas seulement économique et ne se réduit pas au seul grand marché, dont curieusement, on nous vante les vertus, sans pour autant s’interroger sur la nécessité d’une régulation et d’une politique sociale mondialisée, il n’est pas possible de contenir totalement les mouvements de populations.

Il est donc urgent de réfléchir à la meilleure méthode pour les accompagner et pour permettre l’intégration des personnes venues de pays étrangers plutôt que de les condamner à une errance qui leur donne le sentiment d’être rejetés et fragilise notre tissu social.

Il importe donc que nous redécouvrions ce que solidarité veut dire, que les responsables politiques redécouvrent eux aussi le sens de ce mot et ne se contentent de faire de ce problème un sujet de débat purement électoraliste, et qu’au lieu de suivre l’opinion comme ils ont trop souvent tendance à le faire, ils n’hésitent pas à la remettre en question pour défendre cette nécessaire solidarité sans laquelle aucune humanité n’est possible.

Certains qualifieront cette analyse d’utopique, mais y a-t-il une autre solution ? Les rapports humains sont certes des rapports de force, mais rapport de force ne signifie pas nécessairement antagonisme, les forces peuvent aussi se conjuguer pour justement produire une véritable solidarité. Si l’humanité ne parvient pas, d’une manière ou d’une autre, à réaliser cette conjonction de forces pour former un ensemble capable de mettre sa puissance au service de tous, l’issue risque d’être fatale et d’aboutir aux pires catastrophes dont nous voyons malheureusement aujourd’hui certains signes avant-coureurs.

Eric Delassus
Eric Delassus - Professeur agrégé et docteur en philosophie, je m'intéresse principalement à la pensée de Spinoza et à ses applications dans le traitement de questions contemporaines (éthique médicale, relations humaines dans le monde du travail, etc.).

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