« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Y’a Bon Awards » 2015 : le racisme se porte (toujours) bien

Philippe Val, lauréat de la catégorie « Le bon pedigree », pour cette phrase tirée de son livre, "Malaise dans l'inculture" (Grasset, 2015).

Pour la sixième fois, la cérémonie parodique des « Y’a Bon Awards » a primé les sorties racistes de l’année. Et la sélection a été rude ! Contre toute attente, les célèbres lauréats – Philippe Tessson, Natacha Polony, Alain Finkielkrault, Caroline Fourest, Michel Sapin et Philippe Val – ne sont pas venus chercher leur récompense sous forme de peau de banane…

Une peau de banane dorée. C’est avec ce trophée renvoyant à l’imaginaire colonial que les « Indivisibles », association antiraciste créée en 2007, pointe les dérapages des personnalités publiques. Jusqu’à présent, seul Christophe Barbier de « L’Express » a eu la témérité de chercher son prix aux « Y’a Bon Awards » (en 2013), sous les huées du public du Cabaret sauvage, où se déroule la cérémonie. Pour la petite histoire, cette peau de banane dorée trône désormais au bureau de l’éditorialiste, non loin de son écharpe rouge.

Cette année, c’est Matthieu Longatte – dont la séquence grinçante « Bonjour tristesse » est bien connue des Youtubeurs – qui a animé la cérémonie du 12 juin avec des punchlines bien senties : « Entre complices de l’islamisme, on se serre les coudes les copains ! » Un clin d’oeil au récent dossier de Marianne sur « Les complices de l’islamisme » qui visait la radio Beur FM mais aussi… les « Y’a Bon Awards ».

Twitter oblige, une nouvelle catégorie a aussi fait son apparition, « Le racisme en 140 caractères ». En 2013, en pleine chasse aux Roms, Natacha Polony avait tweeté : « Léonarda, de retour pour la fashion week » sur une photo de mendiante Rom du métro parisien. Une blague du meilleur goût qui lui a permis de remporter haut la main la peau de banane de cette catégorie.

Côté jury, Les Indivisibles ont, comme chaque année, misé sur le pluralisme : Bruno Gaccio, la blogueuse Grâce Ly, le rappeur Médine, le sociologue Marwan Mohammed, l’humoriste Blanche Gardin ou encore la réalisatrice Ovidie. Des acteurs de terrain, d’habitude peu audibles dans les médias, sont également intervenus. Parmi eux ? L’Association des jeunes chinois de France, Zonzon 93, La voix des Roms, ou le collectif « Urgence notre police assassine », créé après la mort de Amine Bentounsi (abattu par un policier en 2012 à Noisy-le-sec)… La cérémonie s’est d’ailleurs terminée par un compte-rendu du « Comité de soutien aux migrants de la Chapelle » sur le sort des migrants qui n’est toujours pas réglé. Derrière le rire, la gravité affleure.

Un contexte tendu

Cette sixième édition intervient d’ailleurs dans le contexte particulier post-7 janvier. « Comme le climat raciste s’est radicalisé notre but c’est de montrer qu’on fait front de manière ferme », explique Rokhaya Diallo, membre des Indivisibles. La même qui, le lendemain du drame, avait été sommée de s’excuser – comme l’ensemble des musulmans de France – sur les ondes de RTL par Ivan Riouffol, éditorialiste du Figaro. « On a été ciblés par des personnes comme Jeannette Boughrab qui ont voulu profiter du traumatisme du 7 janvier pour nous intimider, en nous faisant passer pour des complices de l’islamisme. Le lendemain des attaques, elle a déclaré qu’on était coupables de la mort des journalistes de Charlie Hebdo car on leur aurait soi-disant décerné des « Y’a Bon Awards ». Ce qui est faux. Je trouve incroyable qu’on puisse associer des actes de terrorisme à une cérémonie parodique. »

Y'a Bon Awards 2015

Effet boule de neige lié à cette polémique ? En tout cas, hormis les Inrocks, les médias généralistes ne se sont pas bousculés à la conférence de presse des « Y’a Bon ». « Les médias traditionnels parlent énormément de nous. Mais quand il s’agit de se déplacer pour voir notre production réelle, il n’y a plus personne ! On est très suivis par la presse communautaire. Curieusement les médias qui ont des positions critiques par rapport aux nôtres se contentent de ouï-dire et de recherches sur Google. Journalistiquement parlant, ça interroge! »

Sur le sujet, Julien Salingue, membre du jury et co-animateur de l’observatoire critique des médias Acrimed, a son analyse : « Il y a cette idée qu’on connaît déjà le discours des « Y a bon ». Mais il y existe aussi des formes d’autocensure. Je suis sûr que certains journalistes sont intéressés par cette initiative. Mais la pression est forte au sein des rédactions. Ça ne doit pas être simple. J’imagine un journaliste de Libé ou du Monde dire : « Si on parle de ça on va avoir des problèmes! On va éviter de se mouiller et prendre le risque de se faire « taxer de ». Alors qu’en réalité, c’est la pire des réponses!»

Dérapages de gauche à droite

Ce qui fait en effet la particularité de cette cérémonie, c’est qu’elle ne brocarde pas seulement les habituels « méchants » du racisme comme le Front National de Marine Le Pen ou Égalité et réconciliation, l’association d’Alain Soral. Des personnages qui ont été jugés « hors catégorie »… car, estiment les organisateurs, ils n’ont plus rien à prouver dans le business de l’intolérance. Cette année, la plupart des lauréats sont donc des personnalités classées « à gauche », à priori « moins soupçonnables » : Philippe Val, Caroline Fourest, Michel Sapin… À droite, on retrouve le journaliste Philippe Tesson – et son : « C’est pas les musulmans qui foutent la merde? » – mais aussi Natacha Polony et Alain Finkielkrault, un « chouchou » multi-oscarisé des « Y’a Bon ».

«  C’est important qu’on ne passe pas notre temps à s’énerver tous seuls en entendant des propos racistes dans les médias, estime Julien Salingue. Cette cérémonie c’est l’occasion de montrer que sur l’année, il y a une vraie continuité de paroles racistes chez les politiques ou les éditorialistes. Il n’y a pas une frontière étanche entre le racisme évident, le plus trash, du style de Philippe Tesson, et des petites piques plus insidieuses. Ça fait partie d’un tout. Récemment je regardais le tennis. Un commentateur sportif a enchaîné des clichés, de jeux de mots racistes sur un joueur japonais : « le Japonais n’a pas de sushi, le mène à la baguette, rit jaune… » Ça passait tranquille. On entendait des rires gras sur le plateau. C’est Y’a bon banania. Ça peut paraître très banal. Mais c’est dans la banalité que se cache le racisme le plus latent.»

Quant à Matthieu Longatte, sous son rire nerveux, la révolte gronde devant l’ampleur des propos racistes : « Les musulmans et les Roms sont les deux communautés qui ont bon dos en ce moment ! Un des dérapages les plus graves de l’année dernière, même si ce n’est pas le plus violent dans les termes employés, c’est celui de Roger Cukierman, président du Conseil Représentatif des associations juives de France (Crif): « Toutes les violences sur des juifs sont commises par de jeunes musulmans ». En tant que représentant d’une association antiraciste, c’est grave de dénoncer la stigmatisation de la population juive en en stigmatisant une autre. Il faut pénaliser ces propos. J’espère que quelqu’un l’a attaqué. Ce n’est peut-être pas trop tard. On ne peut pas être à ce point pompier pyromane. Zemmour a fait le tour des « Y’a bon awards ». Quand, dans un journal italien, il envisage de déporter 5 millions de musulmans, c’est pareil ! Si on remplaçait « les musulmans » par « les juifs » et « les chrétiens », non seulement il aurait des procès, mais en plus on ne l’inviterait plus nulle part. Le maire de Cholet Gilles Bourdouleix a déclaré que les pompiers étaient intervenus trop vite lors de l’incendie d’un campement Rom. À mes yeux, ça mérite presque de la prison ferme. » Un chose est sûre : on n’a pas fini d’entendre parler de la banane d’or…

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

2 Comments

  1. Michel Chenu

    16 septembre 2015 à 15 h 54 min

    une légère erreur sur le maire de Cholet, la citation n’est pas de lui mais d’un autre maire pas mieux inspiré… Bourdouleix est bien moins ‘ligth’ sur le sujet, lui a commis bien pire, il a carrément dit qu’hitler en avais peut être pas tué assez !!!… et c’est chronique chez lui les débordements sur les roms !!! même Estrosi c’est offusqué de tels intolérables, c’est dire!!! Bourdouleix doit être un des rares élus condamné à de l’apologie de crimes contre l’humanité, le pire est qu’avec de telles casseroles il est incompréhensible qu’il ait été réélu par une majorité des Choletais (sans doute un échantillon Reichprésentatif)

  2. Thibaud

    26 octobre 2015 à 19 h 37 min

    Mouai, je découvre votre site dissident qui apparait finalement comme très politiquement correct…
    Cet article le confirme, ce genre de cérémonie, c’est juste une grosse fiesta pour célébrer l’antiracisme et le vivre ensemble, forcer à l’autocensure…
    Rions du racisme, disons les vérités, y’a surement que comme ça qu’on apaisera tout ça.
    L’important ce ne sont pas les dits, ce sont les faits, quant à classer Le pen dans la catégorie des « plus rien à prouver », je trouve cela complètement grotesque et représentatif de cet amalgame permanent de patriote = facho / aimer et vouloir préserver sa culture = raciste / Aller contre la doxa = réac’…
    Bref, tout de même bonne continuation à vous, cordialement,
    Un non binaire.

    P.S : Oui,

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