« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Adieu divertissement… bonjour tristesse !

Matthieu Longatte - capture d'écran "Le Bonjour tristesse 9"

L’agressivité de son personnage plaît ou agace, au choix. Depuis deux ans, Matthieu Longatte, alias « Le Bonjour tristesse » sur Youtube, déverse sa mauvaise humeur parfois crasse sur une actu qui ne l’est pas moins. Maître de cérémonie des derniers « Y’a Bon Awards », ce comédien porte, mine de rien, des convictions fortes et un engagement sincère… à gauche toute. Rencontre avec un gars qui ira loin, les copains !

Contrairement à ce que beaucoup croient, le « Bonjour tristesse » vient de Paul Eluard, avant d’avoir été le titre du roman de Françoise Sagan en 1954…

Oui ! C’est un peu une usurpatrice du « Bonjour tristesse » ! [Rires] Non, même pas, parce que le bouquin s’ouvre sur ce poème de Paul Eluard. Il y a un vers en particulier que je trouve parfait : « Tu n’es pas tout à fait la misère car les lèvres les plus pauvres te dénoncent par un sourire ». J’ai commencé « Bonjour tristesse » avec la volonté de devenir auteur. Arrêter de n’être qu’un interprète, dans une position d’attente du désir d’autrui, et devenir indépendant en étant auteur. Même si je suis un feignant, je reconnais la valeur du travail ! Je voulais m’infliger une discipline d’écriture hebdomadaire. Je savais que si je ne me mettais pas la pression d’un public, je ne le ferais jamais. « Bonjour tristesse », c’était l’idée de se forcer à écrire chaque semaine pendant un an. Je ne pensais pas que ça marcherait !

Si tu en es venu là, c’était aussi en raison d’un manque au niveau de l’information, non ?

J’étais à un stade de ma vie où j’arrêtais de regarder les infos parce que ça me bouffait les nerfs pour rien ! Je commençais à me plaindre de ce qui se disait, de ce qui se faisait. J’allais finir par ressembler à ces complotistes qui passent leur journée à parler du sionisme alors que ça n’a aucun impact sur leur vie à eux ! Ou j’arrêtais les infos, ou je continuais en décidant d’en faire quelque chose d’artistique. Chose que j’ai faite.

Tu abordes surtout la politique, contrairement à nombre de tes confrères…

Les premiers épisodes le sont moins. Mais je savais que ça allait vite tourner autour du politique. De plus en plus de gens, dont les jeunes, sont dépolitisés. Je voulais incarner un français moyen avec une bouteille de vin. Au début il y avait du fromage. Il y a eu des livres. Ça fait partie de notre identité nationale. Je veux renvoyer cette identité à autre chose que ce à quoi on veut nous renvoyer, en particulier les politiques. Quelqu’un qui est fermé sur son identité. Qui veut qu’elle reste figée. Ça s’appelle une stagnation. Je crois qu’on peut ériger une figure de français moyen ouvert sur l’autre, bienveillant, un peu rigolo et vulgaire. L’idée était de montrer différemment l’image du français moyen. Et comme je savais que ça allait être très politique, d’avoir un langage très facile d’accès. Je voulais que la familiarité du personnage attire des gens habituellement indifférents à la politique.

D’où te vient cet intérêt pour la chose politique ?

Quand j’étais petit, les gens me photographiaient à la plage. Mais on ne me voyait pas, car j’étais caché derrière les journaux. « L’’Équipe », en particulier, parce que c’est un grand format. J’ai toujours beaucoup lu. Les débats d’adultes m’intéressaient. Après le dessert, je restais un peu plus longtemps que mes frères ou mes cousins pour écouter ce qu’ils disaient. J’aimais le côté enflammé quand mon père et mon oncle pétaient un plomb l’un sur l’autre. Je me souviens de l’affaire Balladur-Chirac qui renvoie à une des trahisons fondatrices de notre cher Nicolas Sarkozy ! Enfant, l’esthétique de Balladur me faisait beaucoup rire. Je trouvais qu’il avait une dégaine de nounours.

Matthieu Longatte © Cédric Roux

Il faut rappeler que tu viens du milieu de l’improvisation à Trappes, où se trouve l’école de Jamel Debbouze…

L’improvisation théâtrale s’est bien ancrée dans les Yvelines. J’ai fait partie des Juniors de Trappes. A la fin des années 90, il y a eu un championnat de France. Trappes l’a remporté deux fois d’affilée. On était amateurs, mais c’était hyper professionnalisant parce qu’il y avait de supers joueurs et encadrants. L’exigence était réelle, avec des entraînements deux fois par semaines. On n’a perdu qu’un match : la finale de notre championnat de France à nous !

Tout le monde ne le sait pas mais tu es aussi au générique de « Donoma » (2010), le fameux film indépendant de Djinns Carrénard, officiellement tourné avec 150 euros…

En fait, il a coûté zéro euro ! Je le sais parce que j’étais là ! Quand on a été sélectionnés à Cannes et qu’on disait que ça a été fait avec zéro euro les gens comprenaient 1 Million ! Ils ne pouvaient pas se faire à l’idée qu’un film n’a rien coûté. Il a fallu donner un chiffre. On s’est creusés la tête pour voir quelles dépenses on avait eu. Il y avait un costard, qui ne figure même pas dans le film puisque la scène a été coupée au montage ! La caméra et les deux micro-cravates appartenaient déjà à l’association. En soit, le film n’a rien coûté.

C’est par l’impro que j’ai rencontré Djinns Carrénard. Trois ans après, il m’a proposé un rôle dans « Donoma ». Ça a été une aventure humaine importante. J’aime bien les gens, qui dans l’art, les associations, la politique parfois, ont la volonté de faire bouger les lignes. Oscar Wilde disait: « Les jeunes sont toujours prêts à donner à leurs aînés le bénéfice de leur inexpérience. » Je crois à ça. Si la jeunesse, avec sa candeur, sa virginité de la vie, n’amène pas quelque chose de différent du système établi, c’est triste ! Ça veut dire qu’on n’est pas vraiment des jeunes ! Carrénard a prouvé qu’on pouvait ne pas se faire avaler par la machine. Il a réalisé son film lui-même en s’organisant pour la production et la distribution, et il a fait 30 000 entrées. Ça peut paraître dérisoire. Mais en France beaucoup de films réalisés avec 10 millions d’euros ne font pas autant d’entrées !

Comment t’es-tu distingué des autres vidéos d’humour qui fleurissent sur Youtube ?

J’ai pas mal appris auprès des indépendants. Je ne voulais dépendre de personne. Je savais que ce serait assez difficile de faire une vidéo par semaine. Comme je ne sais pas monter, je ne voulais pas engager un monteur. Ça aurait décalé le rythme. Il y avait cette volonté, dans la même sève que « Donoma », de se dire: « Après tout l’esthétique ce n’est pas le plus important. Si je suis pertinent dans l’écriture et que je fais rire, les gens occulteront ça. » Ça donne même un cachet, ce côté « dégueu ». Si je changeais pour quelque chose de plus clean, je me ferais insulter !

Tes références sont éclectiques, de Sacha Baron Cohen à Dave Chapelle en passant par… Didier Super !

Je n’ai pas besoin d’être d’accord avec le message. J’aime bien les gens comme le Comte de Bouderbala, Nora Hamzawi, Fabrice Eboué, Thomas Ngijol. Même si ça ne me fait pas toujours rire, je leur accorde le fait d’avoir une réelle identité. Ce qui m’énerve, ce sont les artistes qui disent toujours la même chose. Je trouve infiniment triste la place qu’occupe l’humour ethnique. Les arabes qui font des blagues sur les arabes. Les asiatiques qui prennent des accents. Ça commence à m’insupporter. Je n’arrive plus à les différencier. Que ce soit ce qui est dit ou leur positionnement artistique, on a l’impression que tout le monde est interchangeable. On est dans le produit, le consumérisme. Le plus triste, ce n’est pas qu’ils existent. Ce n’est même pas de leur faute. Ils sont prêts pour être artistes à faire des concessions que je ne suis pas prêt à faire. Ce qui est triste c’est que le public suive. Je ne trouve ça ni drôle ni intéressant. 

Où puises-tu tes infos ?

Je m’informe beaucoup sur Médiapart, Courrier International, Le Monde diplomatique, qui sont à mes yeux des journaux sous-cotés et complémentaires dans ma grille de lecture de l’information. Je trouve qu’Edwy Plenel a gagné son pari. C’est fascinant de voir que personne ne croyait à Médiapart et à quel point la profession n’était pas solidaire de sa démarche. Beaucoup de journalistes qui sont dans leur niche – dans tous les sens du terme – n’aiment pas qu’on veuille faire bouger les lignes. Courrier International m’aide beaucoup à sortir de l’ethnocentrisme, l’axe critique franco-français. Il y a des articles écrits par des étrangers sur des sujets qui nous concernent. Le Diplo est un des rares médias à ne pas ostraciser une vision économique de gauche, respectée dans l’univers économique, mais complètement écartée de la sphère médiatique. Il y a des choses qui se tiennent intellectuellement, qu’on soit ou non gauchiste. Ce sont des articles fouillés ; même si c’est un contenu un peu moins accessible que d’autres journaux. Je suis aussi abonné à tous les sites d’information mainstream sur Twitter et je navigue de l’un à l’autre. Je fais des favoris avant d’aller dans le fond des articles quand je passe à l’écriture, en fin de semaine. 

De fait, on voit dans tes vidéos que ton coeur bat à gauche…

J’ai une idéologie de gauche. Savoir si cette idéologie existe encore dans le paysage politique actuel, c’est un autre débat ! Tout le monde est un peu à la ramasse ! Il y a des tentatives intéressantes comme les propositions de « Nouvelle donne ». Je vote vraiment à l’élection. Ça m’est arrivé de voter blanc. Je choisis en fonction du scrutin. Ce que ne font pas assez les français. Je ne vais pas voter pareil pour les municipales ou les européennes. J’essaie de m’intéresser un minimum au programme. On a élu quelqu’un sur un programme très à gauche : François Hollande, qui semble incapable de l’appliquer. C’était le cas en 1981, mais je n’étais pas né. Reste à savoir si c’est un problème de volonté personnelle, de lobbying ou de dépendance au pouvoir économique. En tout cas, ça me gêne. Quand on voit si peu de différence entre Sarkozy, qui a été élu avec une idéologie proche de l’extrême-droite, et François Hollande, censé être un homme de gauche, élu avec un programme proche de l’extrême-gauche… Ça me donne envie de tout jeter à la poubelle.

Tu as présenté le 12 juin la cérémonie des « Y’a bon awards », qui « récompense » les sorties racistes. Faut-il y voir une communauté d’idées avec l’association des « Indivisibles », qui organise l’événement ?

C’était assez naturel. Je me base aussi sur l’humain. J’ai été contacté il y a plus d’un an par Amadou Ka, le président des Indivisibles, et Adil El Ouadehe, le trésorier. J’ai eu confiance dans la sincérité de leur engagement. On s’était dit alors : « Un jour, on réfléchira à faire quelque chose ensemble. » Globalement, on attaque les mêmes personnes. Je n’avais pas besoin de me tordre pour le faire ! Pour moi, l’engagement n’est pas un calcul. Je trouvais ça cool qu’on propose à un Blanc de le faire. La comédienne Blanche Gardin l’avait déjà fait auparavant. Le but des Indivisibles, c’est de rassembler tout le monde sur le sujet des stigmatisations des minorités, dont tout le monde pâtit au final. Cette atmosphère anxiogène, que les médias participent beaucoup à créer, pèse sur la cohésion sociale. Je dénonce par l’humour les dérapages racistes. Je renvoie à la gueule des gens la merde qu’ils envoient à la société. Les « Y’ a Bon Awards » sont sur un postulat d’ironie et de dérision plus léger que le mien. Malgré ça, ils subissent des attaques inexplicables. J’avais envie de leur exprimer mon soutien. Quand on voit qui les attaque (Jeannette Boughrab ou Caroline Fourest), je n’ai pas besoin de fouiller dans les archives de l’association pour savoir que je me sens plus proche d’eux !

Quelles sont ces attaques ?

Jeannette Boughrab a expliqué que Les Indivisibles étaient coupables de ce qui s’est passé à Charlie Hebdo, avant de prétendre que Luz, le dessinateur de Charlie Hebdo, avait fini le travail des frères Kouachi. Il faut assumer de dire ce genre de saloperies. Je pense qu’on n’a pas fini d’en entendre sur elle. On a eu de nouveaux éléments. Pour moi, c’est du domaine de la charogne. Elle a de quoi rendre jaloux des vautours ! Je n’arrive pas à m’expliquer que les médias n’aient pas eu l’éthique de la remettre face à ses propos. Quand je pense que ce genre de personnes siège au Conseil d’État, j’ai un peu mal à ma France !

Tu es allé manifester pour les migrants qui ont été évacués à Paris, à la Chapelle. C’est un problème qui te tient à cœur ?

Matthieu Longatte, rassemblement pour les migrants © Hager Barkati

Matthieu Longatte, rassemblement pour les migrants de La Chapelle © Heger Barkati

Une amie était présente dès le premier jour. Le tissu associatif a été complètement démissionnaire. Seules quelques associations et un élu étaient présents. Ce sont les habitants du quartier qui ont recueilli les gens, leur ont fait prendre des douches. Ma pote a accueilli quinze mineurs chez elle. Le lendemain, les associations d’État ont dit qu’ils n’avaient pas de place et se sont contentés de donner un papier à ces mineurs, qui leur disait d’aller à Créteil. Sauf que ce sont des personnes qui ne parlent pas français, ont peur de la police, n’ont pas d’argent. On leur dit de se démerder pour aller à l’autre bout de l’Île-de-France. Les associations ont aussi refusé un petit de quatorze ans parce qu’il avait la galle. Des citoyens lambda sont prêts à l’accueillir malgré sa maladie. Les associations d’État qu’on subventionne et qui sont censées le gérer le foutent à la rue !

J’ai été aussi assez affligé par le niveau du débat. Si la gauche et Anne Hidalgo considèrent que c’est traiter des êtres humains avec humanité, c’est que je ne suis pas de gauche ! Sur un plateau I-Télé, il y avait un face à face entre un mec de gauche et un mec de droite. C’était seulement pour pouvoir se regarder dans les yeux car ils tenaient exactement le même discours ! Mais ce qui a été rassurant, c’est la mobilisation citoyenne. Le président de l’association du « Bois Dormoy » a accueilli plus d’une centaine de migrants et a repoussé la police en leur disant qu’il avait autorisé ces gens à entrer dans ses locaux. On peut toujours regarder le verre à moitié vide ou à moitié plein. Du côté des institutions, il était complètement vide ! 

Arrives-tu à vivre de ton art ?

Je suis un handicapé pathologique de l’administratif. J’ai mis six mois avant d’activer la monétisation sur mes vidéos ! On gagne environ 700 euros par million de vues. Tu ne fais pas ta vie avec ça. Mais il ne faut pas se plaindre non plus. C’est un peu de l’argent qui tombe du ciel. J’ai été auteur pour des chaînes. Je suis en abandon de poste de mon boulot étudiant de vendeur. Je suis aux prudhommes et je mets à profit mes connaissances juridiques pour faire appliquer le droit à une multinationale ! J’ai toujours bossé depuis mes dix-huit ans. S’il faut retourner au charbon, j’irai. Ce qui fait mon attrait aux yeux des gens, c’est que ça se sent que j’en ai rien à foutre d’être un artiste ! Ne pas être en recherche de tout ce qui est inutile dans l’art me permet de conserver une certaine intégrité. Quand je regardais les artistes je disais: « Quoi que je fasse de ma vie, elle sera toujours plus artistique que ces gens là. » Ils sont moins artistes que n’importe quelle personne qui s’amuse en faisant son boulot dans un supermarché. Je monte ma société pour garder mon indépendance et négocier plus facilement ma liberté avec de grosses boîtes. J’ai signé pour faire un spectacle, sur lequel j’ai commencé à travailler, qui devrait être au théâtre le République, à Paris, en 2016.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

1 commentaire

  1. diego luis miguel campello

    21 août 2015 à 6 h 30 min

    bien garçon..!!….

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