« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« Sans A » : les sans-abri à la Une

Brigitte © Sans A

Brigitte © Sans A

Rendre visible les invisibles : tel est le pari de « Sans A », un jeune site d’information dédié aux personnes sans-abri. Une initiative aussi nécessaire que réussie, qui mérite le coup d’œil.

Pour la plupart des gens, ils sont d’abord des « Sans A ». Sans-abri, sans argent, sans avenir…  Sans attention, aussi. Des invisibles auxquels une poignée de jeunes citoyens a entrepris de donner la parole à travers un site d’information, « Sans A ». L’idée de ce média associatif ? Partir à la rencontre de celles et ceux qui ont atterri à la rue, et partager leur histoire sur la Toile. « Nous voulons rendre visibles les invisibles. Et informer les gens sur les problématiques liées à la précarité », explique Martin Besson, 20 ans, à l’origine du projet.

Vivre à la rue dans la 6ème puissance mondiale 

Étudiant en journalisme, le jeune homme s’intéresse depuis longtemps à cette question. « J’ai toujours été proche des personnes sans-abri ou asociales. Il y a quelques années, quand j’allais aux cours Hattemer, rue de Londres [à Paris, ndlr], j’ai rencontré plusieurs personnes à la rue, dont Guy, avec qui j’ai eu de longues discussions. Il avait beaucoup de choses à dire, c’était très intéressant, se rappelle Martin. Je me suis toujours demandé comment on en arrivait là, en 2015, dans la sixième puissance mondiale ».

Stephane - (c) Sans A

Stephane – (c) Sans A

Parce qu’il veut « aider » les gens en grande précarité, il imagine d’abord un site qui permettrait de répertorier les personnes à la rue, avec leurs savoir-faire et leurs compétences, comme une sorte de site de rencontres solidaire. Très vite, il abandonne l’idée. Décide de partager durant une semaine le quotidien des SDF. Écourte rapidement son expérience, tant elle se révèle éprouvante. Et lance finalement « Sans A_», en mars 2014.

« Eux, ils nous donnent la parole »

« Sans A_ s’inscrit dans la lutte contre l’exclusion, contre les préjugés entourant les personnes vivants dans la précarité », explique l’équipe, où se retrouve hommes et femmes de tous horizons. Photographes, journalistes, professionnels de la communication, artistes : ils sont aujourd’hui une cinquantaine de bénévoles à faire vivre le site. « Nous ne sommes pas un média militant, mais un média d’information. Au lecteur, ensuite, de se faire sa propre opinion », insiste Martin. Ce qu’on y trouve ? Des dessins de presse, des photos, mais surtout une galerie de portraits. Où l’on découvre le parcours de Jean-Pierre, Sylphide, Dimitri, Kaker et les autres…

« Les gens n’acceptent pas toujours d’être photographiés ou interviewés, car ils ont leur fierté et craignent d’être reconnus par leurs proches. Mais généralement, nous sommes très bien accueillis. Une fois, nous discutions avec Yves quand une association est venue nous demander, avec une certaine arrogance : « C’est vraiment utile, « Sans A » ? » Yves s’est emporté : « C’est vous qui ne servez à rien ! Eux, ils nous donnent la parole » », raconte Martin. Une parole qui, pour se libérer, implique de créer du lien, d’instaurer une relation de confiance. Et de composer avec certains aléas : la mobilité accrue des sans-abris, le rapport distendu au temps, les personnalités psychotiques, les addictions à l’alcool ou aux drogues…

Mussa, au pied de la Cité de la Mode, à Paris - (c) Sans A

Mussa, au pied de la Cité de la Mode, à Paris – (c) Sans A

« Suite à son témoignage, des gens sont venus la voir »

« Il n’y a pas UN exemple type du sans-abri. L’image du clochard des années 80, affalé contre un mur, n’est plus toujours vraie. Beaucoup de gens se retrouvent sans-abri après une période de chômage, de maladie… », poursuit Martin. Des hommes et des femmes que la rue transforme en ombres anonymes, et auxquels Sans A rend une part d’humanité. Indéniablement, l’approche est sensible, et l’esthétique, soignée. Un travail aussi rare que salvateur, où se dessinent en filigrane des destins chaotiques. « L’histoire de Brigitte [photo de Une, ndlr] m’a mis un sacré coup. Ça m’a vraiment bouleversé », confie Martin, à propos de cette mère que la vie, et notamment la prison, semblent avoir brisée.

Les coups durs, les affres de la rue (agressions, détresse psychologique, isolement)… Et l’espoir, parfois. Celui de Dimitri par exemple, un « vagabond » saltimbanque d’une vingtaine d’année qui aspire à s’acheter un camion aménagé. Celui de Jean-Marc, aussi, qui tient en s’accrochant à l’idée de retourner à Madagascar. Ou le rêve de Brigitte qui, lorsqu’elle ne sombre pas dans le désespoir, espère encore revoir ses enfants, en Normandie. « Elle était très contente qu’on montre son témoignage. Suite à ça, des gens sont venus la voir, lui parler. Ça crée du lien », constate Martin.

Pourvu que ça dure, donc. Soutenu par le Samu Social International, Horyou et Webassoc, « Sans A » s’apprête à lancer une campagne de recherche de fonds. Et continue de recruter des bénévoles, tout en travaillant sur son modèle économique. Objectif : former, à terme, une entreprise d’économie sociale et solidaire qui permette d’assurer la pérennité de « Sans A ». À suivre…

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.

1 commentaire

  1. CocoonUnAbriPourLesSansAbri

    22 juillet 2015 à 10 h 52 min

    Une très belle initiative qui peut nous faire changer de regard sur les plus démunis. De notre côté, nous testons dans le sud de la France une solution de mise à l’abri qui leur est destinée pour leur faciliter le quotidien, les rendre visibles sans qu’ils soient exposés.
    Vous pouvez la découvrir ici : https://www.facebook.com/pages/Cocoon-un-abri-pour-les-sans-abri/300278986835651?fref=ts

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