« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Les Demains dans la terre : l’avenir est dans le pré

De gauche à droite : Yoann, Martin et William, les trois fondateurs des Demains dans la terre.

De gauche à droite : Yoann, Martin et William, les trois fondateurs des Demains dans la terre.

Passionnés de permaculture, Yoann, Martin et William ont créé la ferme pédagogique Les Demains dans la terre à Chauvé (Loire-Atlantique). Un projet de maraîchage prometteur, avec lequel ils entendent mener un véritable combat politique. Leur objectif ? Démontrer qu’une alternative à la société de consommation est possible.

Un peu à l’écart de la route séparant Nantes de Pornic, à un vol d’oiseau de l’océan, il existe une petite ville de 2000 habitants, Chauvé. C’est ici que Martin, William et Yoann ont commencé leur projet de ferme pédagogique en permaculture, en septembre 2013. Les trois jeunes, qui s’étaient rencontrés lors de luttes contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou la loi LOPPSI II, avaient alors à cœur de proposer une solution aux problèmes qu’ils dénonçaient. « Sois le changement que tu veux dans ce monde », disait Gandhi. Ils l’ont entendu.

« J’avais fait du woofing dans le sud de l’Aveyron, sur des lieux où on développe la réflexion de la permaculture. C’est comme ça que j’ai appris les bases en jardinage naturel, en conception des lieux, en agroforesterie », raconte Martin. Yoann, de son côté, désirait retourner à « quelque chose de plus simple, de plus proche de mes convictions et de ma philosophie de vie ». Et lorsque William et Martin lui parlent de ce projet collectif de ferme, il n’hésite pas une seconde. Ses parents, qui sont dans la bio depuis trente ans, leur proposent même trois hectares à cultiver. Les Demains dans la terre devient en février 2014 une SCEA (Société civile d’exploitation agricole). Un financement participatif leur permet de lever 5000 €. À cela, s’ajoutent 6000 € d’emprunt à la banque, et 2000 € à des particuliers. « On a mis 1400€ de notre poche, tous les trois, détaille Yoann. Le reste des investissements, c’est de l’autofinancement avec nos paniers ». Déjà autonomes en légumes après un peu plus d’un an de maraîchage, ils vendent en effet leurs surplus sous la forme de paniers à un prix moyen de 12 €. Au menu : pois, haricots, tomates, courgettes, panais, poivrons, carottes, salades, fraises, framboises, etc.

Permaculture et philosophie

Des fruits et des légumes bio, cultivés en permaculture, un ensemble de techniques agricoles alternatives au modèle productiviste dominant. « C’est une réinsertion de l’Homme dans la Nature, dans son élément principal, ce qui le fait vivre, qui le nourrit. On s’inspire le plus possible du fonctionnement des écosystèmes naturels, pour les reproduire au sein d’un modèle agricole. Chaque élément interagit de manière positive avec son voisin de manière à créer des synergies. Ici, 1+1, ça fait 3 », expliquent les amis.

Sur leurs terres, ils mettent ainsi la philosophie en pratique, en commençant par une phase d’observation pour mesurer l’impact du vent, du climat, la présence d’eau plus ou moins abondante, la qualité du sol, etc. En fonction des différents paramètres et de ce qu’ils souhaitent expérimenter, ils sélectionnent les différentes plantes à associer et conçoivent le design tridimensionnel de leurs parcelles.

Yoann, des Demains dans la terre.

Yoann : « Quand on parle de la permaculture aux gens, ils ont envie de comprendre, de montrer plus de respect envers la nature ».

« Construire un système auto-fertile et autonome »

Martin désigne d’ailleurs l’une d’entre elles où poussent plusieurs variétés de légumes à côté d’arbres fruitiers :

Le persil poussant à l'ombre du pois à rame.

Le persil poussant à l’ombre du pois à rame.

« Ici, on s’oriente vers des techniques de jardinage naturel et d’agroforesterie. À terme, l’idée est de créer un système auto-fertile et autonome, avec beaucoup moins d’intrants, un peu d’ombre légère, des nutriments et de l’eau puisés par les racines des arbres. Certains d’entre eux sont des légumineuses qui fixent l’azote de l’air dans le sol. On a conçu les haies d’agroforesterie pour qu’elles aient 5 à 7 strates, un peu comme dans une forêt. »

La présence de ces arbres entre les différentes plantations de légumes remplit plusieurs fonctions : brise-vent naturel, rétention en eau, fixation de l’azote… En plus de produire leurs propres fruits, ils facilitent le développement des plantes voisines. La légumineuse, par exemple, s’associe à une bactérie qu’elle héberge dans ses racines et qu’elle fournit en carbone via la photosynthèse. Ces bactéries captent l’azote de l’air, le fixent dans la terre et, de fait, la fertilisent naturellement. Une symbiose qui profite à tous.

Un peu plus loin, des structures à rames accueillent les grimpants : concombres, tomates, haricots et pois à rames… « Dans le maraîchage permacole, on essaye de densifier au maximum et donc de verticaliser. Ici, on associe des légumes avec des cycles longs et des cycles courts », explique Martin. Ainsi le pois à rames grimpe le long de la structure, et l’ombre qu’il projette au sol permet au persil de pousser plus rapidement que s’il était simplement disposé sur une butte au soleil (voir photo ci-contre).

La zone 5, un sanctuaire pour la biodiversité

Les trois jeunes n’utilisent pas l’intégralité de leurs trois hectares. En contrebas de leur champ, un large terrain bordé par un ruisseau et d’immenses orties reste à l’abandon. C’est une zone humide. « L’hiver, le ruisseau se transforme en fleuve et sort de son lit lorsqu’il y a de grosses pluies. Toute l’érosion que les agriculteurs conventionnels créent sur leurs terres se retrouvent chez nous, en aval ! Du limon, des matières organiques, de l’argile… On a une biomasse impressionnante qui nous rend autonomes en foin et en paillage », indique Yoann.

Entre la zone humide et la zone de cultures, il y a la zone 5. C’est un terrain laissé aux arbres, aux animaux. Une bande de vie à l’état sauvage, longue d’environ 150 m, large de 10 à 15 m. Un seul sentier la traverse. « C’est pour que l’écosystème naturel se développe sans nous. L’Homme a un impact très important sur l’environnement, même avec de petits gestes. Il faut toujours laisser des zones refuges pour la biodiversité, que ce soit dans un jardin ou une grande ferme», détaillent-ils.

Martin

Martin : « La permaculture et la philosophie qu’il y a autour peuvent insuffler un nouvel imaginaire à la société ».

Changer le rapport au monde qui nous entoure

L’étude et la pratique approfondies des préceptes presque poétiques de la permaculture ont bouleversé la vision qu’ils avaient de la nature. « J’y ai grandi depuis tout petit et j’ai vécu beaucoup d’instants magiques, confie Yoann. Je passais des journées entières à observer les oiseaux, à fabriquer des cabanes. C’est un lien très fort, existentiel. Avec ce projet, je me suis intéressé à la dimension scientifique pour connaître les rouages et la complexité des milieux naturels. Quand on en parle avec des visiteurs, ils découvrent la nature sous un autre angle. Ils ont envie de comprendre, de montrer plus de respect. C’est aussi ça qu’on veut : changer le rapport aux choses, au vivant, à ce qui nous entoure. »

William, à l’inverse, a vécu plus de 25 ans en ville, bien qu’il s’y soit presque toujours senti mal à l’aise. « Depuis que je suis là, c’est le bonheur. Le rapport avec le temps est différent. Tu vois la beauté de chaque saison, sans te plaindre du temps, de s’il fait chaud ou froid. Tu reprends un rythme naturel au lieu d’un rythme administratif. » Au delà d’une aventure agricole et politique, Les Demains dans la terre est aussi une riche histoire humaine et l’expression d’un profond respect, presque sacré, pour le vivant.

William

William : « Ici, tu vois la beauté de chaque saison, sans te plaindre du temps, de s’il fait chaud ou froid ».

« À un moment donné, il faudra se battre »

Assis à l’ombre d’un immense houx de 400 ans, les trois amis reviennent sur l’essence de leur engagement :

« Pour nous, c’est quelque chose de profondément anticapitaliste. La permaculture unifie, là où le capitalisme sépare. Dans l’idée de création d’écosystèmes auto-fertiles, on réduit ou on supprime la plupart des intrants. Cela rejoint le concept de la décroissance. La permaculture n’a pas besoin de système autoritaire pour fonctionner. On est sur une base de coopération, avec une dimension libertaire. Culturellement, on nous a toujours fait voir la vie sous l’angle de la compétition, de la division. Ici, c’est un autre point de vue qui te montre la nature, l’humanité, et tout ce qui se passe autour. C’est pas du un contre un, mais de la solidarité et de la complémentarité », analyse Martin.

Leur projet, d’ailleurs, ne se limite pas au maraîchage. Yoann, William et Martin ont en effet créé l’association Permapinpin dont les rôles, multiples, vont de la sensibilisation à la permaculture, la protection de la biodiversité, jusqu’au tissage de liens culturels et sociaux avec les autres acteurs de la région. « On a organisé plusieurs évènements: de la construction de yourtes en bambou, des rencontres et une conférence populaire sur le TAFTA, un stage de traction animale avec un intervenant, des sessions « champs ouverts » avec des concerts et des spectacles, etc. », énumère William.

Une façon d’apporter des réponses à une société en crise, marquée par les problèmes climatiques, la perte de la biodiversité, l’épuisement des ressources fossiles, le creusement des inégalités sociales… et la situation critique de la paysannerie française, aussi. En France, les terres vacantes sont aujourd’hui plus facilement distribuées aux grandes exploitations qu’aux jeunes agriculteurs. Mais, stimulés par la multiplication des projets collectifs en Loire-Atlantique, les trois Chauvéens projettent de créer une véritable force politique de résistance.

« On ne veut pas s’enfermer dans l’alternative, se couper de l’extérieur. La permaculture et la philosophie qu’il y a autour peuvent insuffler un nouvel imaginaire à la société, de nouveaux symboles et valeurs pour alimenter la foi en la construction d’autres réalités. À un moment donné, il faudra se battre parce que notre marge de manœuvre sera de plus en plus restreinte. Il faudra lutter pour conserver des espaces de liberté », estime Martin. Une lutte qui, dit-il, sortira sans doute un jour du cadre légal.

Article publié à l’origine le 14 juillet 2015

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste et rédacteur en chef de The Dissident.

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