« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Walt Whitman, « Je lance mon aboiement barbare par-dessus les toits du monde »

Feuilles d'Herbe, de Walt Whitman. Traduction et Postface : Eric Athenot. 2008. Editions José Corti

Feuilles d'Herbe, de Walt Whitman. Traduction et Postface : Eric Athenot. 2008. Editions José Corti

Eric Athenot enseigne la littérature américaine à l’Université Paris-Est Créteil. Passionné par l’œuvre de Walt Whitman, à l’origine de la création de la Walt Whitman Transatlantic Association, il a traduit l’édition originale du poème Feuilles d’Herbe, datant de 1855 et restée jusqu’alors inédite en France. Un travail au plus près du souffle du grand poète américain. Entretien.

 

Quelle a été votre première rencontre avec Walt Whitman et la poésie américaine ?

J’ai rencontré Walt Whitman à l’occasion d’un cours de poésie américaine de Licence que ma première université m’avait demandé d’enseigner. Quand j’ai fini de lire l’intégralité de Feuilles d’herbe, j’ai su que je pourrais passer le reste de ma vie en compagnie d’une telle œuvre. J’étais loin d’imaginer que j’allais un jour m’atteler à en traduire la première édition.

 

Pourquoi avoir choisi de traduire la première version de Feuilles d’herbe, datant de 1855 ?

C’est un texte proprement révolutionnaire, fondateur de la modernité poétique américaine. De toutes les éditions de Feuilles d’herbe, c’est la plus radicale, la plus intimement liée, également, à ses conditions matérielles de production. Par ailleurs, traduire cette édition particulière me permettait de me mesurer à des textes traduits avec des bonheurs divers dans leur version définitive. La voix de Whitman que j’entendais en français en mon for intérieur ne résonnait dans aucune de ces traductions. J’ai ressenti le besoin de la faire entendre.

 

Cette poésie américaine portée par Thoreau, Emerson et Whitman, est-elle facilement « compatible » avec la langue française et par là même avec notre propre vision du monde ?

L’écriture de Whitman tient de nombreuses esthétiques. Elle vise à être lue à haute voix et s’appuie sur des outils rhétoriques dont les contemporains de Feuilles d’herbe étaient familiers. L’un des genres détournés par Whitman est le sermon, qui devait retenir l’attention des auditeurs et avait donc recours à des formules de répétition facilement décelables dans cette poésie, parmi lesquelles le parallélisme et la répétition. Ce dernier trait passe mal en français, mais on ne peut pas l’évacuer. Il me semble crucial, par honnêteté envers les lecteurs, de se fixer des contraintes qui puissent donner la mesure du poids rhétorique (non dénué de lourdeur, parfois) du style whitmanien. La répétition et l’usage systématique du présent simple sont deux traits d’écriture qu’il m’a fallu négocier. J’ai tenté de déplacer les mots ou groupes de mots répétés afin d’éviter le calque pur et simple, qui aurait été vite lassant en français et que je ne considère pas à proprement parler comme relevant de la traduction. De même, les participes présents ont été écartés le plus possibles au profit de relatives.

Je pense, pour répondre enfin à votre question, que la langue whitmanienne, au moins dans sa mouture de 1855, est tout à fait compatible avec une vision du monde contemporaine. Il y souffle un vent de liberté, un désir de s’approprier les mots pour les partager qui devrait parler aux êtres humains contemporains. Encore faudrait-il qu’ils aient accès à la poésie…

 

«   Traduire c’est trahir », dit-on souvent. En brisant les frontières du temps et de l’espace, le traducteur n’est-il pas avant tout un « passeur de cultures» ?

Je ne crois pas à la trahison du traducteur. Je crois que le premier traître est l’écrivain lui-même, qui, comme le rappelle Proust, écrit toujours dans une langue mineure et détourne à son profit la langue qu’il emploie. Je crois que le traducteur sert réellement l’auteur qu’il traduit quand il reste à l’écoute du texte de départ et qu’il accepte la logique que lui impose sa propre langue au fur et à mesure de son travail.

J’ai été ainsi profondément ému de constater que des réseaux d’échos, parfois même de jeux de mots, se mettaient en place dans mon texte là où ils n’existaient pas toujours dans l’original. Il m’a fallu faire le deuil de la polysémie du « you » anglais, dont Whitman joue avec brio. J’ai choisi sans hésitation le tutoiement (comme Baudelaire, à bien des égards faux-jumeau de Whitman, quand il s’adresse au lecteur), mais je n’ai pas pu maintenir l’ambiguïté de genre et de nombre que permet le pronom anglais. Cela m’a conduit à placer d’emblée le texte dans un rapport d’intimité avec le lecteur, ce que Whitman devait systématiser dans ses éditions successives, où les rapports entre le poème et le lecteur prennent la forme d’une union sexuelle. J’ignore à quel point j’ai été « passeur de cultures », pour utiliser votre formulation. Je crois, pour faire écho à Antoine Berman, que j’ai davantage tenté de produire un poème américain en français.

 

La traduction d’œuvres dissonantes, parfois censurées dans leurs pays d’origine, et difficiles d’accès,  joue-t-elle selon vous un rôle politique ?

Je crois que de nos jours, le rôle politique de la littérature ne se mesure plus réellement à la censure dont il est victime. Il existe une censure tout aussi pernicieuse dans nos sociétés que celles que mettent en place les pires régimes dictatoriaux. Une des grandes tragédies de notre société contemporaine est que, en dépit d’une omniprésence de la culture et des moyens pour y accéder, celle-ci devient de plus en plus éloignée des préoccupations de nos concitoyens. Pire, sous la pression hégémonique de produits de consommation de masse que l’on désigne avec hypocrisie comme relevant d’une culture populaire, la culture que je désignerai comme « classique » est vouée aux gémonies, reléguée aux cours de Lettres du secondaire et trop souvent associée à des exercices scolaires stériles.

Quand, je vois l’inculture crasse de nos hommes et femmes politiques, je me dis que passer du temps à lire un roman, à écouter de la musique classique ou du jazz, à voir un film d’auteur ou à contempler un tableau est un acte de résistance politique, en plus de constituer un moment de ressourcement et une étape dans la construction de soi. Plus que jamais, c’est la culture tout entière qui est dissonante dans nos sociétés où résonne sans fin la vacuité des conversations en ligne, dans une société où le plaisir esthétique est immédiat, terriblement normé et abêtissant. En matière de culture, comme en politique, la vertu principale, c’est le courage.

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

1 commentaire

  1. Sylvain FOULQUIER

    1 janvier 2017 à 21 h 31 min

    Whitman n’était qu’un poète de seconde zone, qui n’arrivait pas à la cheville de Baudelaire ou Rimbaud.

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