« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Incinérateur d’Échillais : chronique d’une lutte citoyenne

Manifestation contre l'incinérateur d'Échillais - (c) PRA

Manifestation contre l'incinérateur d'Échillais - (c) PRA

Dans la région Poitou-Charentes, des citoyens se battent depuis plusieurs années contre la construction d’un hyper-incinérateur de déchets ménagers à Échillais, en pays Rochefortais. Ce qu’ils dénoncent ? Le coût, l’inutilité, mais aussi les conséquences écologiques d’un tel projet. Et malgré l’évacuation de la « Zone A Défendre » installée cet hiver sur le site, la lutte ne faiblit pas.

C’est un site sous haute surveillance, protégé par des centaines de mètres de barbelés. « Tout a été installé après la destruction de la ZAD [le 12 mai 2015, ndlr] », expliquent Thierry Kieffer et Aymeric Dominique, deux membres du Collectif d’Action Citoyenne (CAC), opposés au futur incinérateur qui doit voir le jour à Échillais (17). Porté par le Syndicat Intercommunautaire du Littoral (qui regroupe cinq communautés d’agglomération), réalisé par Vinci, le projet prévoit la destruction des deux incinérateurs existants sur le territoire – celui d’Oléron et celui d’Échillais, construit en 1990 – afin d’implanter une usine « multi-filières » pouvant brûler 75 000 tonnes de déchets par an. Une initiative qui suscite une forte opposition depuis l’automne 2013… Jusqu’à voir naître, cet hiver, une « Zone à Défendre » (ZAD).

Le 1er janvier 2015, quelques zadistes forcent l’entrée du site et s’y installent. Rapidement, ils sont une trentaine à y vivre. « C’est allé très vite. Peu de personnes étaient au courant de leur installation », me confie Thierry Kieffer, infirmier libéral de 48 ans, alors qu’il m’amène avec Aymeric Dominique sur le site de construction. Sous une bruine légère, nous longeons le chemin de ronde des vigiles, pendant que les camions poubelles opèrent leur va-et-vient incessant devant l’entrée principale.

Les membres du Collectif d’Action Citoyenne surveillent régulièrement le site de l’incinérateur pour rester informé de l’avancée des travaux © Pierre Gautheron/The Dissident

Les membres du Collectif d’Action Citoyenne surveillent régulièrement le site de l’incinérateur pour rester informés de l’avancée des travaux © Pierre Gautheron/The Dissident

Très vite, deux gardes viennent à notre rencontre, et la discussion s’amorce. « Le nouvel incinérateur fonctionnera par Tri Mécano Biologique (TMB). Alors que les poubelles grises ne contiennent que 30% de bio-déchets, ils nous font croire que l’on pourra faire du compost avec », dénonce Aymeric. Ce qui ne convainc visiblement pas les agents de sécurité. « Je n’habite pas dans l’agglomération, ça ne me concerne pas. Et puis c’est vrai que les gens ne trient pas leur déchet », répond l’un des deux, cynique. Et son collègue de conclure : « En tout cas, il ne faut pas que le chantier s’arrête. Ça nous fait du boulot ».

« Échillais va devenir la poubelle du département »

C’est sous le regard des caméras de surveillance que nous continuons la visite des lieux. En comparaison, le simple grillage métallique de l’aéroport militaire voisin semble ridicule. Quant à l’odeur, elle est nauséabonde. « C’est le mâchefer [résidu des déchets incinérés, qui peut constituer une source de pollution lorsqu’il est en contact avec l’eau, ndlr]. Il est déposé sur une simple plaque de béton, alors qu’il y a des champs juste à côté », pointent Aymeric et Thierry.

Le site actuel fait 2200 mètres carrés. Le prochain, lui, en fera 22.500. « Échillais va devenir la poubelle du département. Alors que l’eau de la région est traitée par lagunage [une technique naturelle d’épuration des eaux, ndlr] et que le siège social de la Ligue protectrice des animaux se trouve dans une ville voisine, on construit un incinérateur très polluant. C’est dingue ! », râle Aymeric en rangeant son appareil photo, qui lui permet de tenir un historique de l’avancée des travaux. « Nous sommes comme des mini-lanceurs d’alerte. On tente d’informer les gens. C’est difficile de lutter à armes égales. Eux savent jouer avec les mots, peuvent convoquer la presse. »

Recyclage ou incinération des déchets ?

Eux, c’est le Syndicat Intercommunal du Littoral (SIL). Créé en 2005, il se donne pour mission de « valoriser et traiter les déchets ménagers ». Regroupant quatre-vingt dix-sept communes, il concerne plus de 200.000 habitants. Dirigé d’abord par la gauche, puis par la droite, c’est lui qui finance l’incinérateur d’Échillais, où résident 3300 âmes. Un projet que les opposants jugent trop coûteux : « Le premier incinérateur n’a pas encore été remboursé. Les citoyens vont continuer de payer, alors qu’il sera détruit. Sans compter les 90 millions d’euros (selon le SIL) supplémentaires pour celui en construction», appuie Thierry.

Autre grief ? L’intégration d’un Tri Mécano Biologique au sein de l’incinérateur, un procédé controversé pointé du doigt par les « anti », qui dénoncent aussi la politique locale de traitement des déchets. « Aucune politique « zéro déchets » n’est mise en place. Le SIL préfère les incinérateurs à l’amélioration des circuits de recyclage », regrette Aymeric. À l’heure où certaines villes parviennent à passer sous la barre des 80 kg de déchets ménagers/habitant/an grâce à des mesures volontaristes, le SIL, lui, a dimensionné son nouveau projet d’incinérateur en s’appuyant sur une prévision de 356 kg de déchets/habitants/an à l’horizon 2023 (l’actuel incinérateur d’Échillais pouvant traiter 190 kg/hab./an).

De nombreux tags témoignent de l’ancienne présence de la ZAD © Pierre Gautheron/The Dissident

De nombreux tags témoignent de l’ancienne présence de la ZAD © Pierre Gautheron/The Dissident

« Les élus n’ont pas besoin des citoyens sur ce sujet »

Pour certains habitants, aucun doute : la désinformation menée par les élus locaux est manifeste et les statuts du SIL les rendent intouchables. Dès septembre 2013, les premiers opposants se sont donc regroupés au sein de l’association Pays Rochefortais Alert (PRA). « Nous souhaitions mener un travail d’expertise face aux informations données et aux fausses promesses, explique Xavier Boulard, président de PRA. Nous étions en pleine période électorale, et l’association a pris beaucoup d’ampleur. Nous avons très vite dépassé le millier d’adhérents. Plusieurs grandes manifestations ont été organisées. Nous avons même engagé l’avocat de Greenpeace pour les poursuivre sur le terrain juridique ».

Certains opposants jugeant la bataille légale insuffisante, le Collectif d’Action Citoyenne (CAC) a également vu le jour au printemps 2013, en vue de mener des actions militantes sur le terrain. PRA et le CAC, deux organisations « complémentaires mais dissociées », selon Xavier Boulard. Et s’il existe quelques dissensions – voire quelques tensions – sur les moyens d’actions à privilégier, tous sont d’accord pour affirmer que les partis politiques écoutent « mais n’entendent pas ».

Une vision des choses que réfute Hervé Blanché, maire UMP de Rochefort et Vice-président du SIL. « J’entretiens de très bon rapports avec PRA. Je leur reproche simplement de ne pas condamner l’action du CAC. Il ne faut pas laisser faire ce petit groupe qui mène des actions dures ». En effet, le CAC a empêché la tenue de plusieurs conseils municipaux depuis le début de l’année. « Pour autant, la colère des opposants au projet est injustifiée. Aucuns des candidats qui dénonçaient l’incinérateur n’ont été élus. C’est une réalité démocratique. Ils doivent l’accepter et en tirer les conséquences. Et puis, les élus n’ont pas besoin des citoyens sur ce sujet. Nous préférons faire confiance à un bureau d’étude plutôt qu’à des personnes en colère », affirme l’élu, qui, durant la dernière campagne municipale, s’opposait pourtant au projet d’incinérateur.

Extrait du tract d'Hervé Blanché durant l'entre-deux-tours de la campagne municipale de 2014, transmis par PRA

Extrait du tract d’Hervé Blanché durant l’entre-deux-tours de la campagne municipale de 2014.

Une nouvelle forme de contre-pouvoir citoyen

Depuis le 28 avril 2014, les membres du CAC se réunissent donc régulièrement pour prévoir les prochaines actions. Malgré quelques suspicions, le collectif me laisse finalement assister à la réunion. Ici, nombreux sont ceux à vivre leur premier engagement militant. « Nous sommes encore novices », confirme un membre actif. Le petit groupe d’une dizaine de personnes se sent parfois dépassé. « On a essayé de mener le combat de la logique, il faut faire autre chose maintenant », confie l’un d’eux. Durant près de quatre heures, dans le salon en chantier d’une activiste, la parole circule et les idées fusent. Ce jour-là, il est notamment question de la présence du CAC au sein de PRA, dans laquelle le collectif aimerait continuer à peser, l’association possédant une grande force économique et mobilisatrice.

Sans même s’en rendre compte, les membres du CAC adoptent une réflexion et un fonctionnement similaire aux formations politiques traditionnelles. À une différence près : eux souhaitent absolument rester une organisation citoyenne. « Nous devons continuer d’organiser des assemblées générales. C’est une question de légitimité », assène un photographe à la retraite. Autre difficulté, le contexte local. « Il faut sortir de l’impasse politico-politique du microcosme rochefortais. Notre action est monopolisée par le SIL. Dans ces conditions, on ne peut pas s’attaquer directement à Vinci, qui est pourtant chargé des travaux », relève un membre. Pour les uns comme pour les autres, se pose également la question du champ d’action militant le plus pertinent. Faut-il privilégier les initiatives traditionnelles ou les actions illégales ? Si la réponse est loin d’être simple, tous sont d’accord pour reconnaître leur complémentarité.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que le CAC illustre parfaitement cette nouvelle forme de contre-pouvoir que peut représenter la société civile. Une société civile qui, toutefois, a bien du mal à obtenir gain de cause : les travaux ont commencé à la fin de l’été, sous les yeux impuissants des opposants. « Ils tentent de passer en force. Une fois le chantier largement commencé, il sera impossible de faire marche arrière, peu importe les décisions de justice ou les éventuels défauts de construction », estime un opposant.

Les « anti » n’ont pas dit leur dernier mot

Pour autant, la mobilisation des associations et des citoyens a permis quelques avancées. Ainsi, une commission de suivi de site a été mise en place pour rendre compte annuellement du bilan de construction. Plusieurs associations y siègent, dont PRA. « C’est une bonne chose, mais nous ne possédons aucun poids dans la prise de décisions. C’est plutôt un simulacre de démocratie », regrette toutefois Thierry Kieffer.

De son côté, le CAC est aussi parvenu à tisser une forte union associative face au projet de l’incinérateur. « Chacun possède un domaine de spécialité, m’explique une militante. Par exemple, Zéro Waste France mène des enquêtes sur l’impact écologique. Nous sommes aussi en contact avec la Confédération Paysanne et des associations de défense du paysage. C’est parfois difficile de faire cohabiter tout ce monde ! ».

Les militants anti-incinérateurs reçoivent même des conseils de la part d’autres groupes de lutte citoyens. « Nous avons rencontré la Présidente de l’association Vivre Bien en Aunis qui se bat contre la construction de l’autoroute A831, me raconte une militante du CAC. Elle nous a bien précisé de ne pas faire confiance aux politiques ». Une union associative qui apporte de la crédibilité au mouvement.

Pancarte en face de la maison du maire d’Echillais © Pierre Gautheron/The Dissident

Pancarte en face de la maison du maire d’Echillais © Pierre Gautheron/The Dissident

Le 27 juillet dernier, vingt-deux associations et partis politiques ont d’ailleurs co-signé une lettre ouverte destinée à la Ministre de l’Écologie, Ségolène Royal, lui demandant de se positionner quant aux normes parasismiques du chantier. Un travail d’expertise dont s’est chargé PRA. « Aucune réglementation nationale n’est obligatoire sur ce type d’installation. Pourtant, Échillais est située sur une zone sismique de niveau III. L’installation doit pouvoir résister, d’autant que le SIL prévoit d’organiser des visites de l’incinérateur pour le grand public », rappelle Xavier Boulard. Pour les opposants au projet, voilà le talon d’Achille du SIL et de l’incinérateur. En mars dernier, PRA a d’ailleurs déposé un troisième recours en justice. Toujours plus déterminés, les membres du CAC, soutenus par PRA, ont quant à eux tenté de bloquer le Tour Poitou-Charentes, fin août, dans l’espoir de médiatiser leur combat. Huit mois après l’évacuation de la ZAD d’Échillais, les anti-incinérateurs n’ont pas encore dit leur dernier mot.

 

Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *