« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Eco-logis : un autre monde en construction

Olivier Mitsieno et Chloé Deleforge, créateurs du projet Eco-logis

Olivier Mitsieno et Chloé Deleforge, créateurs du projet Eco-logis

Originaires de Haute-Normandie, ils ont pris la route à l’été 2014. Direction la Turquie. Leur projet ? Faire le tour des habitats alternatifs à travers le monde et témoigner, caméra à l’épaule, de la diversité des avenirs possibles. Soucieux de découvrir les savoirs-faire d’antan et de contribuer à leur promotion, Chloé Deleforge et Olivier Mitseno ont créé Eco- Logis et sont partis à la rencontre de ceux qui construisent un monde plus durable et solidaire.

En mai 2014, vous êtes partis pour un long voyage dans le but de découvrir et filmer les habitats alternatifs. Comment est né votre projet ?

Olivier : A la fin de mes études de droit, je me suis engagé dans le mouvement des Indignés tout en commençant à travailler dans l’humanitaire. Il y avait un grand écart entre l’espoir d’une révolution citoyenne (mais sans savoir comment l’organiser ni quelle société construire…) ; et le fonctionnement des ONG dans lesquelles les salariés se résignent à courir derrière les subventions plutôt qu’à développer des projets utiles.

M’épuisant dans ces deux univers et refusant cette société qui va dans le mur, j’ai cherché comment agir à mon échelle. J’ai repensé au documentaire « volem rien foutre al païs » de Pierre Carles dans lequel un personnage explique que sa maison construite en bottes de paille lui a coûté 10 fois moins cher qu’une maison conventionnelle. J’ai alors entrepris une formation en charpente avec l’idée que repenser l’habitat peut être une des solutions pour que les gens se libèrent des crédits tout en réduisant l’impact sur l’environnement. Et puis j’ai voulu partir en quête d’autres techniques de construction.

Chloé : Avant de partir, j’avais commencé à changer mes habitudes de consommation, à me questionner sur comment et où je voulais vivre, quel sens donner à mon travail… Pendant deux ans, j’avais participé à plusieurs projets audiovisuels passionnants autour de l’immigration, du droit des femmes, de la précarité…

Quand on a commencé à évoquer l’idée de partir en quête d’habitats écologiques, on s’est dit qu’il y avait matière à réaliser un documentaire pour mettre en lumière des solutions concrètes pour mieux habiter la planète et témoigner d’un autre monde en construction !

Première étape d'un long voyage vers les bâtisseurs de demain © Eco-Logis

Première étape d’un long voyage vers les bâtisseurs de demain © Eco-Logis

Vous êtes actuellement au Canada, à mi-parcours de votre voyage. Quel constat faites-vous sur le rapport à l’habitat dans le monde ?

Après avoir passé 9 mois en Asie, le contraste avec le Canada est assez saisissant ! Ici, comme dans nos pays européens, on remarque que la maison est devenue un marqueur social comme la voiture. On s’endette pour avoir la plus belle et la plus grande mais paradoxalement, on en profite à peine, puisqu’il faut aller travailler pour rembourser le crédit qui a permis de l’acheter… Pourtant, il est possible de construire des maisons très confortables pour moins cher, tout en respectant l’environnement.

Dans les pays moins riches où nous sommes allés (Inde, Népal, Thaïlande,Philippines…) les maisons sont beaucoup plus petites. Souvent, parents et enfants partagent la même chambre, quand ce n’est pas la cuisine ou le salon qui se transforment en salle à coucher. Les habitants rêvent évidemment de maisons plus confortables, plus belles… et en béton, comme celles qui sont montrées à la télévision, alors que certaines techniques traditionnelles ou alternatives sont bien moins chères et mieux adaptées au climat.

Maison en earth-bag et bambou,Thailande © Eco-logis

Maison en earth-bag et bambou,Thailande © Eco-logis

Par exemple, nous avons participé à une construction en sacs de terre dans un petit village au Népal. Elle a coûté 9000 € pour une superficie de 80m2. En plus de son faible coût, la technique des sacs de terre a de bien meilleures propriétés thermiques que le béton… en plus d’être très résistante ! Cette construction (comme les 60 autres de ce type qui existent au Népal) a résisté aux terribles tremblements de terre d’avril 2015 car les sacs de terre absorbent bien mieux les chocs que le béton, trop rigide ! Au début, les gens du village étaient sceptiques vis-à-vis de cette technique. Mais depuis le séisme, de nombreux Népalais et ONG sont convaincus que c’est une bonne solution pour reconstruire les zones sinistrées…

Plus largement, on remarque qu’une certaine uniformisation du monde est visible à travers la conception de l’habitat … Or, comme nous a dit un monsieur en Turquie (impliqué dans la conservation des maisons troglodytes de Cappadoce) «  Pour moi, les maisons standardisées d’aujourd’hui limitent l’imaginaire. Les pièces ont les mêmes dimensions, et dedans, on trouve les mêmes meubles, venant des mêmes magasins… Je crois qu’il est plus difficile de concevoir un autre monde quand on vit dans un environnement formaté voir stérilisé… »

 

Chantier d'une maison en sacs de terre au Népal © Eco-Logis

Chantier d’une maison en sacs de terre au Népal © Eco-Logis


Vous avez croisé de nombreux bâtisseurs, architectes et ingénieurs. Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marquées ?

Olivier : La rencontre dans le Sud de la France avec Roger, lors d’un repérage avant le départ. Nous l’avions aidé à construire des murs en paille et j’ai replongé 6 ans en arrière, lorsque j’ai vu ce documentaire « Volem rien foutre al païs ». Mais là c’était réel, je n’étais plus devant un film ! Sa maison est un modèle d’expérimentation. Il a parfaitement combiné différentes techniques de constructions en fonction des ressources locales et de ses besoins : fondations en pneus remplis de gravats, soubassements en sacs de terre et murs en ossature bois et bottes de paille… Au final, il a construit une maison de 70m2 pour environ 15 000 euros et dépense seulement 200 euros de chauffage par an !

Chloé : Depuis, il y a eu tellement de belles rencontres ! Nous venons de passer deux semaines dans un éco-hameau passionnant au Québec avec des membres du Groupe de Recherche Ecologique de la Baie (GREB). Depuis 25 ans, les habitants mènent des expérimentations pour vivre de façon écologique, en vue de la raréfaction des ressources naturelles. Ils ont inventé une technique de construction en ballots de paille très rapide et ingénieuse qui est devenue populaire en France. Ils mènent d’autres recherches sur les panneaux solaires, la permaculture, les foyers de masse pour le chauffage… La famille qui nous a accueillis avait un mode de vie très inspirant : leur maison était toujours ouverte aux visiteurs et aux volontaires, ils avaient un potager incroyable, faisaient leur pain, leur fromage, et partageaient avec plaisir leurs savoirs et leur joie de vivre… Une belle incarnation de la « simplicité volontaire » prônée par Pierre Rabhi.

Habitat earthship escargo, Canada © Serge Desrosiers / Vitalproductions

Habitat earthship escargo, Canada © Serge Desrosiers / Vitalproductions


Votre voyage est l’occasion de tourner un documentaire sur ces alternatives. Quelles ambitions avez-vous pour ce film ?

Notre objectif est d’interpeller le plus largement possible sur les effets du changement climatique et l’épuisement des ressources naturelles en se focalisant sur le logement, l’un des principaux consommateurs d’énergies (environ 40%) et responsable des émissions de gaz à effet de serre (environ 30%). Pour cela, nous interviewons des scientifiques et ingénieurs qui démontrent l’impact du logement sur l’environnement.

Au-delà de ce constat, nous voulons montrer que d’autres modes de constructions moins chers et plus performants existent. Nous souhaitons encourager les gens à agir à leur échelle en modifiant leurs manières de construire, rénover, se chauffer…. Le film sera aussi l’occasion d’interpeller les décideurs politiques en les incitant à ouvrir les codes de construction à des techniques alternatives ; et montrer que la société pourrait faire des économies financières et énergétiques en privilégiant d’autres matériaux que le béton et l’acier pour les bâtiments publics. Nous souhaitons aussi accompagner le film en organisant une exposition itinérante et des conférences notamment avec les Cabinets d’Architecture et d’Urbanisme et de l’Environnement.

Si notre documentaire est bien reçu et que nous en avons les moyens, nous développerons dans un deuxième temps un web-documentaire. Il reviendra en détail sur les techniques de constructions évoquées dans le film (bottes de paille, earthship, sac de terre et terre crue) avec des tutoriels, et des liens vers des chantiers participatifs, pour que les personnes intéressées puissent passer à l’action !

Tournage en Thaïlande -Prototype d'habitat en earth-bags © Eco-Logis

Tournage en Thaïlande -Prototype d’habitat en earth-bags © Eco-Logis

 

Pour suivre Chloé et Olivier dans leur tournage-voyage, rendez vous sur www.eco-logis.org et sur leur page facebook : ecologis.project

Article publié le 1er septembre 2015

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

1 commentaire

  1. Pingback: Interview pour le web journal The Dissident – Septembre 2015 « Citoyens en transition

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

c0cbf1e397d8dc98a91f2d6ba1033de9ffffffffffff