« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Échillais : « Après la ZAD, je ne peux plus accepter ce monde-là »

ZAD du Testet - (c) Jean-Marc Aspe

Opposés à la construction d’un super-incinérateur de déchets, Camille et Rémi se sont installés cet hiver sur la « Zone à défendre » d’Échillais, en Charente-Maritime. Trois mois après l’évacuation du site, ils racontent leur engagement, la vie sur la ZAD, et la façon dont celle-ci a marqué un tournant dans leur parcours.

Les cheveux courts et les traits tirés, Rémi*, 25 ans, est un ancien employé d’entretien des espaces verts, militant au Parti Communiste depuis cinq ans. Camille*, elle, a 37 ans ; si son tee-shirt à l’effigie du Che, son treillis militaire et ses Doc Marteens usées n’en laissent rien paraître, elle travaille comme cadre dans la grande distribution. Tous deux se sont connus sur la « Zone à Défendre » d’Échillais (17), où se sont rassemblés de janvier à mai 2015 des opposants au projet d’hyper-incinérateur de déchets qui doit voir le jour dans la commune.

Nous nous retrouvons à Rochefort, au pied de la statue de Pierre Loti. Les consignes sont claires : pas d’appareil photo, pas d’enregistreur. « C’est pour quel journal que tu bosses déjà ? », me lance Camille. « Je suis allé voir. C’est du bon boulot ! », répond Rémi, avant que la discussion ne s’engage.

« L’hiver, c’était tendu »

Camille s’est installée sur la ZAD dès la première semaine d’occupation du site. D’emblée, elle évoque sa maison : « C’était la plus belle. Il y avait même une pergola. Tout était beau, on avait même une tour de quatre mètres pour surveiller les alentours ». Rémi acquiesce : « Le terrain n’était pas protégé et on pouvait facilement être encerclés, alors on restait vigilants ».

Durant cette période, tous les deux travaillaient. « C’était très dur. On n’avait pas une seconde pour se poser », confient-ils. D’autant plus que le terrain rendait les conditions de vie particulièrement difficiles. « La proximité avec l’incinérateur empêchait de cultiver et de récupérer l’eau de pluie. La vaisselle était toujours couverte d’une pellicule noire. On toussait beaucoup », se souvient Camille. Sans relief ni flore, le site était constamment balayé par les vents. « L’hiver, c’était tendu ! Le terrain a été détruit plusieurs fois, explique Rémi. Le seul vrai point positif, c’est qu’on n’avait qu’à se servir dans les déchets pour aménager la ZAD. C’était du 100% recyclé ! »

« La priorité, c’était la ZAD »

Sur place, les rapports avec les forces de l’ordre viennent également compliquer la vie quotidienne des occupants. « Les RG ont tenté d’amadouer certains copains, ils sont très forts pour ça, explique Rémi. Ils venaient régulièrement observer, nous tutoyaient et nous appelaient même par nos prénoms ! ». « Moi, je ne leur parlais pas ! », tient à préciser Camille, qui ne cache pas sa méfiance envers les « shtars » et les « condés ». D’autant que les événements de Sivens ont profondément transformé les relations entre zadistes et policiers. « À la mort de Rémi Fraisse, nous avons décidé collectivement qu’aucun shtar n’aurait plus de droit de venir. Les barricades ont été fermées, pour empêcher les voitures d’entrer », raconte Camille.

Camille, alors cadre dans la grande distribution, a été l’une des zadistes opposés à l’incinérateur d’Échillais - (c) Pierre Gautheron/The Dissident

Camille, alors cadre dans la grande distribution, a été l’une des zadistes opposés à l’incinérateur d’Échillais – (c) Pierre Gautheron/The Dissident

Pour elle, ce combat contre le futur incinérateur est devenu central. « La priorité, c’était la ZAD », concède-t-elle. À tel point que sa maison de fortune était devenue sa résidence principale. « Les copains ne comprenaient pas pourquoi je n’étais jamais disponible. Je voyais beaucoup moins ma fille », confie Camille. L’entourage de Rémi, lui, a mieux accepté son engagement. « Ma famille a une culture politique bien ancrée à gauche et ils ont bien compris contre quoi je me battais. Maintenant, je me demande ce que je faisais de mon temps avant la ZAD. On y passait même nos vacances ! ».

« On n’était forcément là pour les mêmes raisons »

Tract invitant le public à venir à la ZAD - DR

Tract – DR

Vie en collectivité oblige, il a tout de même fallu apprendre à gérer les tensions entre les uns et les autres. « Dans une ZAD, c’est particulier. Tout se décide collectivement mais chacun peut également faire ce qu’il veut, puisque c’est une zone de non-droit. Si tu veux construire, peindre, créer, tu le fais sans demander. Mais ça peut aussi être un problème. Plusieurs squatteurs sont venus pour profiter du gîte et du couvert sans participer aux tâches collectives. » Sur place, les contraintes de la vie quotidienne sont telles qu’elles laissent peu de place à l’individualisme. « Tu es obligé de faire les choses par nécessité, car la moindre activité normalement anodine devient primordiale. Paradoxalement, je me sentais libre », témoigne Rémi.

Malgré tout, c’est à cause des tensions que la ZAD s’est délitée. Au bout de quelques temps, deux camps distincts se sont formés : « Il y avait les anars d’un côté et puis les autres. On n’était pas forcément là pour les mêmes raisons, et pas mal de personnes sont parties à cause de ça. Mais les anars étaient utiles car ils étaient les seuls à être présents en permanence, ils participaient aux actions et au travail quotidien. C’est sur l’organisation de la ZAD que ça coinçait, relate Rémi.» Des divergences avec lesquelles ils ont appris à composer. « [À la ZAD], on s’est créé notre famille », lâche même Camille.

« Devenir orphelin et être à la rue en même temps »

Une famille qui reste marquée par l’expulsion des lieux. Cette journée, Camille et Rémi s’en rappellent comme si c’était hier. « C’était le 12 mai, un mardi matin. Je suis partie travailler tôt », se remémore Camille. « Sur la route, il y avait de nombreuses voitures de flics. J’ai appelé Rémi et je lui ai dit : va vérifier, c’est pas normal. »

« Aujourd’hui, on se dit que les deux hélicoptères de la veille auraient dû nous mettre la puce à l’oreille », se désole Rémi. Le déploiement était monstrueux et notre mobilisation insuffisante. On avait préparé du matériel de défense, des boucliers et des pierres mais les condés ont bloqué la voie d’accès un kilomètre en amont, il nous était impossible de recevoir des renforts ».

De cette partie de leur vie, ils n’ont rien pu garder. « C’était très dur. Ils ont tout détruit, on a tous pleuré en voyant les photos ensuite. Dans la salle commune, il y avait une table avec tous les prénoms des zadistes qu’on n’a même pas pu sauver. C’était comme devenir orphelin et être à la rue en même temps ». Tout s’est déroulé dans le calme, ce matin-là. « Les shtars n’ont pas été violents, ils avaient reçu des consignes strictes après Sivens. La présence d’élus locaux y aussi été pour quelque chose », estime Camile.

« Je vais quitter mon boulot »

Trois mois après leur expulsion du site, Camille et Rémi expliquent combien cette expérience a marqué un tournant. « Je ne peux plus accepter ce monde-là, encore moins après la ZAD. Je vais quitter mon boulot. Bosser dans la grande distribution, tu imagines ? », m’interpelle Camille. Rémi, lui, a surtout l’impression d’avoir grandi. « Je me suis responsabilisé. Je fais plus attention aux autres. Et à l’écologie bien sûr. » Sur le plan militant, tous les deux ont beaucoup appris grâce aux plus expérimentés qu’eux. « Maintenant, on connaît nos droits et la marche à suivre lors d’éventuelles gardes à vue grâce à des zadistes de Sivens qui sont venus nous former », racontent-ils.

L’un comme l’autre sont déterminés à quitter la région le jour où l’incinérateur sera construit. « Si cela doit arriver, on rejoindra très certainement une autre ZAD. Pourquoi pas celle d’Oléron ? Ce n’est pas très loin. »

 

* À la demande des interviewés, les prénoms ont été changés.

Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

5 Comments

  1. Vavincavent

    2 septembre 2015 à 17 h 40 min

    MERCI AUX ZADISTES

    Je voulais remercier les zadistes qui ont donné d’eux même pour nous protéger tous.
    Certains n’ont pas pris la peine d’aller les voir, en leur collant directement une étiquette de rebut de la société sur le dos alors que c’est tout le contraire. Il faut prendre le temps d’écouter les autres, de les comprendre avant de les juger.

    * Hervé Blanché, maire de Rochefort
    * Michel Gaillot, maire d’Echillais
    * Robert Chatelier, maire de Soubise
    * Vincent Barraud, Président du SIL

    sont des personnes beaucoup plus dangereuses et moins fréquentables que les zadistes qui étaient présent sur le site.

  2. L'Olonnois

    3 septembre 2015 à 15 h 20 min

    Les zadistes on dégradés la ville de Rochefort, tonnay charente et echillais en taguant a la bombe aérosol (hyper-polluante) leur « ZAD Partout » et autres messages sur les panneaux de circulation, les murs de la ville et les affiches publicitaires…j’aurais soutenu les zadistes s’ils avaient gardé le respect de l’environnement local au lieu de polluer un peu plus jouant le même jeu que les municipalités.

    Des affiches en papier recyclé avec une colle naturelle aurait eu le même message respect de la nature incluant, ce qui n’a pas été le cas…

    • Vavincavent

      4 septembre 2015 à 20 h 51 min

      Les dégradations ont-elles été faites par les zadistes ? Cela reste encore à prouver.
      Et même si, je suis beaucoup plus choqué par :
      * les mensonges électoraux
      * 100 millions d’euros de construction
      * 43 millions d’euros de délégation de service public sur 12 ans, qui sont subitement passés à 115 millions pendant l’été
      * un projet de construction d’incinérateur qui ne respecte pas les règles sismiques, sur 5 points!
      * etc… Environnement, santé, …
      Alors mettons quelques tags et affichettes aux regard des points précédents, vos arguments ne tiennent pas…

  3. Alfred Barthelemy

    3 septembre 2015 à 18 h 20 min

    C’est quoi ce torchon pseudo mémorial ?

  4. Nicolas

    3 septembre 2015 à 20 h 57 min

    Super interview.

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