« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Mohamed Mbougar Sarr: « L’intégrisme est le grand problème du 21ème siècle »

Mohamed Mbougar Sarr - DR

À vingt-cinq ans seulement, Mohamed Mbougar Sarr vient d’être sacré Chevalier de l’Ordre du Mérite par le Sénégal, son pays. Un honneur qui vient couronner la sortie de Terre ceinte (Présence Africaine, 2015), son premier roman – remarqué – sur l’intégrisme religieux.

Il est l’une des nouvelles plumes les plus prometteuses d’Afrique. Avec Terre ceinte, Mohamed Mbougar Sarr signe un coup de maître, livrant un premier roman dans lequel il dénonce la terreur de la « Fratrie », une secte religieuse qui s’empare de la ville imaginaire de Kalep (contraction volontaire de Kidal, au nord du Mali, et d’Alep en Syrie). Une œuvre où l’on pense évidemment, entre les lignes, aux exactions commises à Tombouctou par les terroristes d’Ansar Dîne.

Assez timide de nature, Mohamed Mbougar Sar est originaire de Thiès, au Sénégal. Très jeune, déjà, il lit tout ce qu’il lui tombe sous la main. Une passion qui ne l’a jamais quitté : en 2009, son bac en poche, il vient en France pour faire hypokhâgne. « J’ai lu de manière très intense de grands textes d’écrivains classiques africains, comme Ahmadou Kourouma, ou européens, comme Victor Hugo et Montaigne. Mon premier coup de foudre littéraire, qui me fait toujours pleurer, c’est Le père Goriot, de Balzac. J’ai aussi dévoré Les bouts de bois de Dieu d’Ousmane Sembène, L’enfant noir de Camara Laye, Ville cruelle de Mongo Béti – un très grand roman – et La plaie de Malick Fall », confie-t-il

Dans l’enfer de la cale

Fin 2010, le jeune auteur se met à tenir des chroniques régulières sur un blog, où il écrit billets d’humeur et nouvelles. C’est l’une d’elles qui a remporté le prix Stéphane Hessel de la Jeune écriture francophone, l’année dernière. La cale, comme le laisse deviner son titre, se déroule dans la cale d’un bateau négrier et met en scène l’histoire d’un chirurgien que la curiosité pousse à vouloir connaître la réalité de cette traite. L’épisode bouleverse le protagoniste à tel point qu’il renonce à exercer toute activité liée à cette traite. « C’est une descente dans l’enfer de cette cale. En littérature ça s’appelle la catabase, explique Mohamed. Le héros descend littéralement en enfer pour en ressortir lavé de ses péchés. »

Derrière le caractère fictif du récit, la réalité du passé colonial et de l’île de Gorée, lieu emblématique de l’esclavage, n’est pas loin. « En écrivant, étant moi-même Sénégalais, je n’ai pas pu échapper à l’ombre et à l’influence de Gorée. Mais, comme pour Terre Ceinte, je n’ai pas voulu donner de lieu très précis, réel. Je nuance dans un clair-obscur un lieu qui semble évident, mais renvoie en même temps à toutes les autres situations. Gorée est l’un des ports négriers les plus célèbres, mais ce n’était pas le seul. Je ne suis même pas sûr qu’il ait été le plus important d’entre eux. Il y avait aussi des ports négriers au Ghana, au Bénin… En nommant Gorée, j’aurais localisé et un peu trop restreint ce sujet, qui est universel et ne se limite pas à l’Afrique. Il y a eu de l’esclavage sur d’autres continents. L’important, c’est l’universalité du texte », estime l’auteur.

Sous le sable, l’horreur

Terre ceinte

Présence africaine, 2015

S’inscrivant dans cette veine, où le réel vient télescoper la fiction, Terre ceinte prend comme point de départ un fait divers réel : la lapidation d’un jeune couple, en 2013, à Tombouctou – fait divers qui également inspiré le film Timbuktu d’Abderrahmane Sissako. « Ça a été un élément déclencheur du roman, reconnaît volontiers Mohamed Mbougar Sarr. Dans ce livre, le rapport à la réalité est très important. Je ne cherche pas à la travestir mais à la transcender, tout en m’en inspirant. La fiction ne dépasse pas le réel, mais permet une exploration, beaucoup plus intense peut-être, du réel. Elle permet de mieux le comprendre. Dans le livre, on entrevoit de façon transparente l’idée du nord Mali, de Tombouctou, de la Bibliothèque et des manuscrits. Mais comme les espaces sont nommés différemment, j’ai essayé de donner à entendre toutes les souffrances de ce type qui ont pu se passer ailleurs. En 2011-2012, la Libye de l’après-Khadafi et la Syrie étaient davantage dans l’actualité. Le Mali a pris le relais, puis le Nigeria, la France, le Kenya, la Tunisie. Toute une série de drames, un peu partout dans le monde, qui font écho à l’histoire de Terre ceinte ».

Du dévoiement de la foi

Un roman dont le titre, Terre ceinte, est loin d’être anodin pour l’auteur, qui entend dénoncer le dévoiement de l’islam par des fanatiques. « Cela renvoie vraiment à la ceinture, à l’espace fermé. À l’homophonie avec la sainteté. C’est précisément l’amalgame entre sainteté et ceinture que j’ai voulu souligner. Ces terroristes qui luttent au nom de la religion occupent un espace. Ils croient au « viatique » qu’ils portent en bandoulière, et veulent rendre un espace saint. Leur prétention est telle qu’ils veulent y ramener Dieu. Comme s’il en était parti. Le résultat, c’est qu’ils ne font que circonscrire cette terre, l’enfermer, lui cacher tout horizon de liberté. Ils ne font que détruire, fermer ces pauvres habitants sur eux-mêmes. C’est la ceinture au sens d’un périmètre clos qui se dessèche de lui-même, sous l’impulsion d’une force islamiste terroriste qui s’illusionne sur sa capacité à « l’assainir » en y ramenant Dieu. »

Pour l’écrivain, « le grand problème de ce début de XXIème siècle, c’est l’intégrisme religieux. C’est un combat auquel l’art doit prendre part. Comme il l’a fait pour les tragédies des siècles passés. Quelqu’un qui se laisse embrigader par l’État islamique a une famille, des amis. S’ils sont conscients du danger, ils peuvent contribuer à réduire la nocivité et le pouvoir de séduction de l’organisation. »

Pour lutter contre le littéralisme de l’interprétation coranique des intégristes –« une solution de facilité consistant à appliquer bêtement le texte sacré sans recouper ni comparer ce qui est dit ailleurs » – Mohamed Mbougar Sarr a son idée. « J’ai beaucoup entendu dire que les musulmans doivent se « désolidariser ». Le combat n’est pas là. Beaucoup de musulmans ne connaissent pas bien le Coran ou n’en connaissent que ce qu’on leur en a dit. Chacun doit avoir le courage de le lire et se faire sa propre opinion, avec différentes interprétations possibles. La plus grande victoire sur l’intégrisme musulman viendra des musulmans. Se contenter de dire que nous ne sommes pas comme eux est une facilité dans laquelle on ne doit pas tomber. Il faut être capable d’argumenter, de dire dans le détail ce qui fait que nous ne sommes pas comme eux. Ça revient à lire le texte et le penser. C’est une tâche difficile, qui demande de la patience, du courage, mais dont, de plus en plus, on ne pourra pas faire l’économie. »

Rester vigilant

Côté style, l’auteur emprunte ici à sa propre culture sénégalaise, employant notamment des expressions en wolof, la langue la plus parlée au Sénégal. Et là non plus, ce n’est pas un hasard. « Ce qui s’est passé au Mali est extrêmement voisin de ce qui pourrait se passer au Sénégal », avertit-il, rappelant que « personne n’est à l’abri ».

« Il y a une tendance toute sénégalaise consistant à croire que le système social basé sur les confréries, le cousinage à plaisanterie, la tranquillité supposée singulière au Sénégal, suffiraient à protéger du radicalisme islamique, souligne-t-il. Si l’on se souvient bien, le Mali avait une tradition, sinon supérieure, au moins égale à la tradition soufie sénégalaise. Le nord avait déjà des heurts, mais l’ensemble du pays était réputé calme. Le nord Mali a été occupé par ces groupes terroristes à un moment où le pays était cité comme un exemple de stabilité, comme une démocratie cherchant à reconstituer ses forces. Le Sénégal est également donné en exemple. Mais il faut être extrêmement vigilant. C’est précisément quand on se croit le plus en sureté que les démons du radicalisme arrivent ! »

De la complexité du monde

Autre aspect important du roman, la volonté de ne pas tomber dans le manichéisme d’un affrontement entre gentils habitants et méchants terroristes: « J’ai la conviction littéraire que ce qui est intéressant dans un personnage de roman, c’est sa complexité. Le capitaine Abdel Karim est dans la droite de ligne de l’inspecteur Javert des Misérables. C’est un personnage qui n’est pas monolithique. Javert est habité par une seule idée, mais change au cours de l’intrigue au point de se suicider parce qu’il estime avoir failli à sa mission. Cette complexité est intéressante à creuser.»

« Les jihadistes les plus haut placés ne sont pas tous forcément des bêtes sanguinaires inhumaines que l’on croit, poursuit-il. Ils sont intelligents, ont un plan d’action, et connaissent très bien les valeurs de l’Occident auxquelles ils veulent s’attaquer. Pour la plupart, ils maîtrisent la rhétorique occidentale et sont donc à même de la détruire, de façon très subtile. Il ne faut pas, par facilité, se débarrasser de ces gens là en les excluant de l’humanité. Dans toute tragédie, il faut voir ce qu’on a fait, à notre échelle, pour éviter que ces bourreaux ne le deviennent. La nature humaine n’est pas toute blanche ou toute noire. Il y a une complexité dans la nuance des couleurs, des valeurs morales. Dès lors,il y a des choix à faire, une intelligence collective à mettre en place pour vivre le plus respectueusement possible. Tous les jihadistes font un choix qui les éloigne de l’humanité. Pour arriver à leur but, ils n’hésitent pas à tuer. C’est ce qui fait la différence entre eux et nous. »

Résister

Parmi ses personnages, émergent également des portraits de femmes fortes, à mille lieues des clichés de la femme africaine soumise. « Les femmes sont un enjeu premier de l’islamisme. Il suffit de regarder le traitement qui leur est réservé. On cherche à les cacher. Le corps de la femme étant politique, j’ai montré des femmes qui assument ce corps politique avec courage. C’est pourquoi j’ai insisté sur la figure de femme en lutte de Ndeye Jor. Elle n’est pas dans le mythe de la femme sensible, fragile et en arrière plan. Puisque les islamistes mettent les femmes au coeur de leurs préoccupations, elles sont au coeur du roman. Elles incarnent la lutte contre ce pouvoir. »

De Terre Ceinte, ressort ainsi un sentiment de résistance à l’oppression. « Désormais, la Fraternité va trouver sur place des gens prêts à se battre, conscients qu’ils peuvent être libres et gagner. Des gens plus forts moralement, mentalement. Plus conscients de ce que la résistance peut leur permettre d’acquérir, de la vie dont ils sont le foyer et qu’ils doivent défendre », avance Mohamed Mbougar Sarr.

Si son travail a été salué par le Prix Ahmadou Kourouma et par l’Ordre sénégalais du Mérite, l’auteur n’entend pas en rester là : « Après ce livre, je suis attendu. Il y aura probablement beaucoup moins d’indulgence. Je vais prendre le temps pour le prochain, en espérant qu’il sera bien reçu. Ce sera un roman sur un autre problème très actuel de la société. » À surveiller !

> Terre ceinte, Mohamed Mbougar Sarr, Éd. Présence Africaine, 2015.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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