« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Les Journées du Matrimoine : « Combattre la machine à effacer »

Aline César, Président de HF Ile-de-France © Ariane-Mestre-BD

Aline César, Président de HF Ile-de-France © Ariane-Mestre-BD

Organisées par l’association HF Ile-de-France, les premières journées du Matrimoine auront lieu les 19 et 20 septembre prochains. Objectifs ? Valoriser l’héritage culturel féminin et aider à la reconnaissance des créatrices d’aujourd’hui. Une « sortie des solitudes, joyeuse et enthousiasmante » selon avec Aline César, Présidente de l’association. Entretien.

 

« Nous, femmes artistes d’aujourd’hui, c’est comme si nous montions sur une échelle adossée à du vide. Mais ce vide n’est pas un néant, c’est plutôt un trou noir, de l’anti-matière, un aspirateur à créatrices, une machine à effacer systématiquement, année après année. » Aline César.

 

En 2015, les femmes dirigent 0% des théâtres nationaux, 0% des orchestres et seulement 11% des centres chorégraphiques nationaux. Si les femmes artistes d’aujourd’hui sont gardées à l’écart des postes les plus prestigieux, errant dans une zone d’invisibilité dangereuse, leurs ancêtres ont littéralement disparu de la mémoire collective. Qui se souvient de Catherine Bernard, de Nadia Boulanger ou d’Aphra Behn ? Ecrivaines, musiciennes, peintres…Toutes ont été effacées des anthologies et de l’histoire des arts. Avec les Journées du matrimoine, qui s’inscrivent dans la tradition de ses actions positives, l’association HF pour l’égalité des femmes et des hommes dans les arts et la culture entend combattre l’immobilisme politique et les préjugés discriminatoires.

 

The Dissident : Quelles ont été les premières réactions à l’organisation de ces journées du Matrimoine ? Comment l’idée a-t-elle été reçue ?

Aline César : On est très agréablement surprises car l’accueil a été très positif. Vous savez, dès lors qu’on parle de matrimoine, et donc du passé, il y a quelque chose qui se déclenche, des réserves qui tombent. Ça décrispe tout de suite car en face, personne n’a l’impression qu’on va vouloir prendre des places aux créateurs pour y mettre des créatrices ! En tant que militantes, cela nous place à un endroit où l’on est audibles. Aussi, on voit bien qu’il s’agit là d’ouvrir les portes à la construction d’une mémoire culturelle collective dans laquelle on réintègre l’héritage des mères, l’héritage artistique des femmes du passé. Et ça intéresse beaucoup. Le public a une véritable curiosité pour ça.

En ce qui concerne les tutelles, c’est la même chose. Nous sommes allées à la Comédie Française pour dire qu’on aimerait faire quelque chose avec eux. Rien n’a été acté mais on a reçu une oreille extrêmement attentive d’Eric Ruf, l’Administrateur. De la même manière, on a eu un accueil très favorable pour notre partenariat avec le Petit Palais ainsi qu’avec le Musée d’Orsay.

 

Vous dites que devant la situation des femmes dans le milieu culturel français, nous sommes passés « de l’aveuglement à la myopie ». Les femmes ont gagné à peine 2% de représentation en quelques années…

Oui… C’est terrible, hein ? Ça avance très lentement, les chiffres ne bougent pas ou très à la marge. D’après les rapports de Reine Prat 1, en 2006 et 2009, 84% des théâtres cofinancés par l’Etat sont dirigés par des hommes. Aujourd’hui, ça représente 82%, c’est à dire que les femmes ont gagné 2% en près de dix ans ! Idem pour la création: pour la saison 2014-2015, les femmes signent 28% des spectacles contre 25% deux ans plus tôt et 22% en 2006 !

Dès lors qu’on pense rétablir un équilibre, on est simplement en train de rattraper un retard. Dès lors qu’on pense qu’il y a parité, on est en fait très en dessous des 35%. Cela rejoint ce que disait très justement Reine Prat : à partir du moment où il y a 33% de femmes dans une assemblée, on a l’impression qu’il y a la parité. Et ça, c’est une illusion d’optique. Le fait qu’il y ait eu toute une campagne de nomination de femmes grâce à une politique très importante initiée par Aurélie Filippetti, et que Fleur Pellerin est apparemment décidée à continuer, ça n’a fait que remonter les chiffres au niveau de 2005. Avant, on pensait que les choses allaient bien et qu’il n’y avait pas de problème. Maintenant, on sait qu’il y a un problème mais on pense que puisqu’on en parle, ça va mieux ! C’est ce que j’appelle la myopie.

Avec les Journées du Matrimoine, nous souhaitons corriger cela et réorienter le regard pour faire un focus sur les œuvres de femmes souvent invisibilisées. Nous devons transmettre et préserver cet héritage culturel et historique. Bien sûr, il s’agit aussi de créer une filiation, une légitimité pour les créatrices du présent.

 

A votre avis, pourquoi est ce que les chiffres bougent si lentement ? Qu’est ce qui fait barrage ?

Il y a de fortes inerties. Fleur Pellerin l’a dit dans son discours du 8 mars pour la Journée de la femme : « On a fait des efforts » et effectivement, en ce qui concerne les postes administratifs ou de responsables de service à l’intérieur du Ministère de la Culture et de la Communication, ils ont réussi à tendre vers plus d’égalité en matière de salaires et de responsabilité. Mais en ce qui concerne les espaces de création, les lieux de l’expression et de la consécration artistique, qui sont les espaces symboliquement les plus prisés, il y a un véritable retard.

Il y a encore une sorte de tabou pour l’Etat à pratiquer une politique coercitive qui dirait par exemple : « Si vous voulez avoir l’intégralité de votre subvention, il va falloir faire une programmation, même pas paritaire, mais à 40% de femmes ». Là, il y a un vrai blocage, à la fois de l’Etat mais aussi des professionnels. Ceux-ci se rangent derrière leur sacro-saint « Touche pas à ma programmation ! », en prétendant que la programmation est un geste artistique. Or c’est faux. La programmation est un geste politique, de gestionnaire, puisqu’il s’agit de concocter avec une multitude de contraintes : la part de contes, des spectacles jeune public, de la danse etc…

Il y a aussi une croyance fermement ancrée qui est qu’au fond, ce qui est programmé, c’est l’excellence. On n’ose plus parler de « génie artistique » mais c’est la même chose. C’est ce qu’on nous dit au Festival d’Avignon notamment. Et c’est une croyance intimement partagée: s’il n’y a pas beaucoup de femmes programmées dans les espaces de la consécration artistique, comme le Festival de Cannes ou comme dans tous les espaces de visibilité, c’est que finalement, les œuvres de femmes ont moins de valeurs. Elles n’atteignent pas ce critère d’excellence.  Or c’est un syllogisme, c’est un discours qui ne tient pas du tout. On ne peut pas dire : « On ne montre que l’excellence, il y a très peu de femmes qui sont montrées, donc les femmes ne sont pas dans l’excellence ». Ca n’a pas de sens.

Et puis il y a aussi tous les réflexes de ce milieu, qui marche beaucoup par l’entre-soi, par la cooptation. C’est un milieu où les critères ne sont pas énoncés. À partir de ce moment-là, il est très difficile d’agir et d’avoir une conscience de soi et de ses propres travers. En plus, c’est un milieu qui a tendance à penser qu’il est naturel dans l’art et la culture de porter des valeurs d’égalité, d’universalisme et de parité. Mais ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, l’artiste ou le directeur de théâtre, c’est l’homme blanc de plus de cinquante ans.

 

Vous-même, en tant qu’auteure et metteuse en scène, avez-vous été confrontée à cet effacement systématique des femmes artistes ? Quelles ont été les difficultés majeures auxquelles vous vous êtes heurtée ?

C’est difficile de déceler ce qui relève du fait qu’on est dans des réseaux, ce qui relève du goût, ce qui relève aussi de son propre talent. Ce que je peux dire, c’est qu’on attend beaucoup des femmes de justifier de la validité de leurs projets alors que mes copains qui proposent des mises en scène, parfois même pour la première fois, sont tout de suite pris beaucoup plus au sérieux. Et ça, j’ai mis beaucoup de temps à m’en rendre compte. Peut-être que nous-même, on ne se sent pas légitimes de la même façon. Moi, j’ai eu besoin de passer par un Master 2 d’études théâtrales pour me sentir encore plus légitime, alors que j’avais déjà un niveau agrégation et six ans d’études théâtrales .

À un moment donné, on pense que c’est son parcours personnel qui est en cause et absolument pas un phénomène de société. C’est très difficile de prendre conscience de ça. Ce qui est super avec HF, avec les Journées du matrimoine, mais aussi avec d’autres événements, c’est qu’on arrive à replacer les choses sur un plan collectif, qui ne nous dédouane absolument de rien mais qui d’un seul coup, nous repose. Ça met en colère oui, mais ça nous met ensemble.

 

Selon vous, quelles sont premières actions concrètes à mettre en place pour changer la donne ? Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

La première chose qui est importante, c’est de maintenir la veille statistique et chiffrée sur le plan de l’égalité. On ne peut objectiver cette réalité qu’on ressent qu’à partir du moment où on a des chiffres. La deuxième chose, c’est exiger la parité dans les postes de responsabilité et dans les nominations des shortlist paritaires mais aussi dans toutes les instances de sélection, que ce soit dans les jurys, les instances de décision ou encore les Directions générales. La SACD va bientôt sortir un communiqué qui va dans ce sens là, avec la nouvelle brochure « Où sont les femmes ?« . Initiée à l’été 2012, cette brochure est réalisée en partenariat avec le Laboratoire de l’Egalité et l’association HF. Elle recense les femmes programmées dans les théâtres, les opéras et les orchestres.

On voudrait aussi qu’il y ait des objectifs chiffrés : une proportion plus raisonnable de femmes dans les programmations, avec un objectif de progression. Quand vous pensez qu’aujourd’hui, aucun théâtre national n’est dirigé par une femme, aucun orchestre, aucun centre national de création musicale et seulement 10% des scènes de musiques actuelles ! Pourtant, nous sommes 51% de la population active et deux tiers à l’entrée des écoles d’art. Nous sommes la majorité en ce qui concerne les artistes dans la culture. A l’arrivée, il y a une évaporation tragique… Regardez, au Panthéon, il y a quatre femmes mais aucune artiste. Il est important que des femmes artistes soient panthéonisées. Pour que le « génie artistique » ne soit pas l’apanage uniquement des grands hommes, mais deviennent possiblement celui des femmes.

 

Pour connaître le programme des journées du Matrimoine, rendez-vous sur le site Matrimoine.fr, à partir du 16 septembre.

 

1 –  Missionnée par la direction de la musique, de la danse, du théâtre et des spectacles du Ministère de la Culture et de la Communication, Reine Prat publie en mai 2006 son premier rapport faisant état d’une situation fortement inégalitaire entre les femmes et les hommes dans le milieu culturel. Les chiffres ont un retentissement énorme et trois ans plus tard un second rapport vient appuyer le constat scientifique et chiffré de cette situation alarmante.  (Source – HF Ile-de-France)

 

 

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

3 Comments

  1. michel Jeannès

    8 septembre 2015 à 23 h 16 min

    Les Journées du Matrimoine sont une oeuvre du collectif artistique lyonnais La Mercerie. Elles ont été conçue par l’artiste Michel Jeannès et mises en place dès 2003 dans le quartier de la Duchère à Lyon.

    http://www.musee-dauphinois.fr/1751-les-journees-du-matrimoine-2007.htm

  2. michel Jeannès

    8 septembre 2015 à 23 h 21 min

    Les Journées du Matrimoine sont une oeuvre du collectif artistique lyonnais La Mercerie. Elles ont été conçue par l’artiste Michel Jeannès et mises en place dès 2003 dans le quartier de la Duchère à Lyon. Elles ont été accueillies au Musée dauphinois de Grenoble en 2007 et 2008.

    http://www.musee-dauphinois.fr/1751-les-journees-du-matrimoine-2007.htm

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