« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Jean Guidoni : « J’ai toujours eu l’impression d’être en décalage »

Jean Guidoni - (c) Chloé Jacquet

Figure singulière de la chanson française, Jean Guidoni revient sur scène avec « Paris-Milan », où il chante Allain Leprest. Entre deux répétitions, The Dissident a tendu le micro à cet explorateur des marges.

The Dissident : Pourquoi avoir voulu rendre hommage à Allain Leprest1 ?

Jean Guidoni : Je lui rends évidemment hommage, mais je ne suis pas parti avec cette idée-là. En fait, je trouvais que je l’avais raté quand il était vivant. On n’a jamais travaillé ensemble, je ne sais pas pourquoi. C’est dommage, mais je n’ai pas osé lui demander.

Il y a quelques années, Didier [Pascalis, ndlr] m’avait déjà demandé de participer à l’album Chez Leprest, sur lequel j’ai enregistré J’ai peur. Et puis un jour, quand on a fait le spectacle-hommage à Leprest Où vont les chevaux quand ils dorment ?, il m’a proposé de chanter des inédits d’Allain. Je me suis dit que ça serait cool, que ça serait une façon de rattraper un peu les choses. Après ça, des gens m’ont apporté des articles de presse où Allain disait : « il y a une personne pour qui j’aimerais écrire, c’est Jean Guidoni ». Il ne m’en avait jamais parlé. Donc ce spectacle, c’est un peu plus qu’un hommage. J’ai choisi dans ses textes ce qu’il aurait pu m’écrire. Comme s’il n’était pas mort.

Dans un entretien, vous comparez les textes d’Allain Leprest à ceux de Jacques Prévert (que vous avez également interprétés). Qu’est-ce qui vous touche, chez l’un et chez l’autre ?

Des textes à tiroir, avec un langage très simple et des idées plus souterraines. C’est de la poésie, sans être tout à fait de la poésie. C’est presque du journalisme, en fait. Chez Prévert comme chez Allain, il y a un décor d’installé. Quelque chose de très théâtral. Et je les compare un peu dans l’idée qu’ils ont de l’humanité. Peut-être parce que c’est un même regard sur le monde. Une façon de travailler avec un scalpel les relations humaines, qu’il s’agisse de politique ou d’amour. Alors bien sûr, ce n’est pas la même écriture, mais Leprest est dans la lignée de Prévert, Desnos…

Quand les gens chantent du Prévert ou du Leprest, chacun en fait son truc. Ça s’accorde à la personnalité des gens, c’est un peu miraculeux. Comme une autre peau qu’on se mettrait. C’est très rare. J’avais ça au début avec Pierre Philippe, qui a écrit mes premiers textes. Là, c’était l’osmose totale. J’ai eu du mal à retrouver ça ensuite. C’est pour ça que je suis passé par Prévert à un moment.

Quel rapport entretenez-vous à l’écriture ?

Je n’ai pas d’égo d’écriture, donc déjà c’est pas mal ! Je n’ai pas un besoin forcené d’écrire. Ça me plaît, mais je n’écris que si on me le demande. Mais ça m’intéresse moins que de chanter les autres. Chez moi, j’ai l’impression de tout connaître, alors que chez les autres, je découvre. Les mots, les idées… Et puis quand on écrit spécialement pour moi, je vois aussi comment les auteurs perçoivent ma personnalité de chanteur.

Après quarante ans de carrière, comment faites-vous pour vous réinventer, pour garder une certaine fraîcheur ?

Ce sont un peu les questions que je me pose à chaque fois que j’ai pu créer un spectacle. Je pense que tout le monde se les pose. Comment retrouver le désir de le faire ? Alors ça revient, parce que c’est quand même un plaisir d’être sur un plateau et, en ce qui me concerne, d’être sur scène. Il faut faire abstraction de tout le reste, n’écouter personne. Sinon on ne fait plus rien. Je me force à garder ce truc très naïf, presque enfantin, et je me dis : « il faut que tu fasses ce que tu as envie de faire. Du moins, que tu essayes ». Il n’y a que ça qui fonctionne. Parce que chaque fois, il faut se remettre en question. Et plus on vieillit, plus se montrer devient difficile. Il faut faire un véritable effort. Le tout, c’est de ne pas essayer de ressembler à ce qu’on était ou à ce qu’on va être. Je crois que c’est ça, le désir de le faire.

C’est un vrai questionnement de vie. Tous les jours, je me dis : « J’arrête, je sais pas pourquoi je me fous la rate au cours bouillon ». Chaque fois, il faut mettre tout une machinerie en branle, aller voir le producteur, etc. Alors des fois, on n’a pas le courage. Et en même temps je me dis que ça vaut le coup, parce qu’il y a beaucoup de bonheur. Ne serait-ce que les gens qui viennent me voir.

Votre moteur, c’est la scène ?

Oui. Faire un spectacle. Je suis toujours à la recherche de ce plaisir, parce que je me sens vraiment bien sur scène. Je m’accepte. Dans la vie, je suis comme tout le monde : il y a des jours où on s’accepte, d’autres pas.

Dans beaucoup de vos textes, vous chantez un univers à la marge. Vous-même, vous vous sentez toujours en décalage par rapport au monde qui vous entoure ?

"Tigre de porcelaine", 1987

« Tigre de porcelaine », 1987

Oui, tout le temps. Je ne me sens jamais à ma place, j’ai l’impression que je ne réagis pas comme les autres. Même quand j’étais gamin, je me sentais en décalage. L’autre jour, je pensais au jour où je suis rentré à l’école. Ma mère m’avait fait mettre un pantalon pirate. J’étais ridicule, personne ne me parlait. J’ai eu ce sentiment d’être là, avec tous les gens autour qui se foutaient un peu de ma gueule. Et je suis resté avec cette impression d’être toujours à côté.

Quand j’ai commencé à chanter, j’ai tout de suite bifurqué sur quelque chose de plus théâtral, de plus décalé. Ça ne m’intéressait pas de traduire la vie. Je voulais créer un univers en marge, une singularité. J’ai fait partie de ce métier, j’ai gagné des sous, mais en même temps je trouvais malhonnête d’essayer de faire comme les autres, d’essayer de trouver les chansons qui marchent, d’être dans un formatage, une norme. J’aurais arrêté. En faisant mon premier spectacle, je me suis décalé de la réalité. J’ai commencé à me maquiller. Pour moi, c’était une façon d’être à côté. Je trouvais ça plus sincère que faire semblant d’être dedans.

Au début des années 80, vous avez envoyé valser pas mal de carcans liés au genre, à l’homosexualité, à la sexualité… Trente ans plus tard, que reste-t-il à remettre en question ?

Le sens commun. Au début des années 80, il y avait quand même un espoir, quelque part. Là, il n’y a plus rien. On se tourne vers quoi ? Politiquement, c’est terrifiant. Socialement, c’est quand même très difficile pour tout le monde. Donc je me mets à la place des jeunes gens… Il faut trouver l’espoir de faire quelque chose. Dans ma génération, les gens voulaient faire quelque chose qui dure. Maintenant, j’ai l’impression que les gens ne se projettent plus. Peut-être que c’est normal, que c’est une autre façon d’appréhender l’avenir. J’espère pour eux. Mais je trouve ça très difficile. L’autre jour par exemple, j’ai vu à la télé un truc qui m’a bousillé, une espèce de pétasse – c’est le mot – de la nouvelle droite catholique, porte parole des Républicains, et je me suis dit : « où est-ce qu’on va ? »

Dans le fond, je suis plutôt un pessimiste. Mais ça m’énerve, je trouve ça dommage. Alors je me transporte dans un autre univers. Ce qui m’a sauvé, c’est que je suis arrivé à faire une dichotomie entre ma vie privée et ma démarche artistique. Je ne transporte pas chez moi les angoisses que je peux avoir dans le travail, et vice et versa. Ça a été dur, mais c’est quelque chose que j’ai fini par accepter.

Artistiquement, y a-t-il des espaces où vous retrouvez une forme de subversion ?

Non. Tout me paraît tellement formaté… Même ce qui est soi-disant original est formaté. Je crois que le manque de subversion vient d’un manque de culture. Après, je me méfie un peu du « c’était mieux avant ». Il y a des choses qui me plaisent, mais je m’identifie pas. Je pense que c’est une question de génération.

Là je fais une interview pour un magazine étudiant un peu homo, et le jeune homme me demande : « Vous qui faites partie de la culture gay, comment se fait-il que des jeunes gays d’aujourd’hui ne vous connaissent pas ? » Je sais pas quoi répondre, mais je n’y suis pour rien moi (rires) !

Vous avez le sentiment d’appartenir à la culture gay ?

Non. J’ai l’impression de faire partie d’une culture plus large. À l’époque, les gens du milieu gay ne m’ont pas tellement reconnu, ils n’en voulaient pas trop. Je représentais une image trop noire. Ils préféraient les paillettes. Après, il y en avait qui se posaient plus de questions sur l’existence, sur cette errance qu’il y avait… C’était une autre époque. Aujourd’hui on peut se marier, donc les choses sont différentes. Et heureusement, d’ailleurs.

Mais pour certains oui, je fais partie de la culture gay. J’ai quand même été l’un des premiers qui l’ait chanté. Sans être un porte-drapeau non plus. J’ai essayé de faire passer ça naturellement.

Aujourd’hui, quels sont vos projets pour la suite ?

Des spectacles, notamment au Théâtre de la ville [à Paris, le 10 octobre]. Et puis un nouveau disque et un prochain spectacle sur lequel je suis déjà censé travailler… même si je n’ai pas encore commencé [rires].

Propos recueillis par Rémy Degoul et Aurélia Blanc

Notes :
1 Décédé en 2011.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.
Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *