« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Pap’40, un artiste en croisade contre la Sainte Consommation

Détail d'une affiche de campagne de l'Église de la Très Sainte Consommation

Détail d'une affiche de campagne de l'Église de la Très Sainte Consommation

Appréhender la rue comme un espace d’expression artistique et politique ? C’est le pari d’Alessandro Di Giuseppe, alias Pap’40. Membre de l’Église de la Très Sainte Consommation, ce pontife de la décroissance mise sur le rire pour rendre la société plus humaine. Rencontre.

Alessandro Di Giuseppe est comédien. Ou plutôt « artiviste », comme il se décrit lui-même. Sur internet, il est connu pour être le Pap’40, membre de l’Église de la Très sainte Consommation, un collectif qui dénonce parodiquement l’hyper-consommation et les puissants de ce monde lors d’actions de rue.

Entre deux happenings, cette drôle de congrégation s’est même présentée à Lille aux dernières élections municipales, où elle a récolté 3,55% des voix (plus que le NPA et Lutte Ouvrière réunis). Dans leur programme ? Ils proposaient notamment de raser les quartiers populaires de la ville pour y installer un aéroport, ou de détruire et reconstruire le stade Pierre Mauroy tous les cinq ans pour relancer la croissance. De quoi faire sourire… Et réfléchir.

« Il faut réapprendre à ouvrir sa gueule, à penser autrement et à dire des choses que personne n’entend, tellement nous sommes noyés sous le discours productiviste. C’est important d’avoir une parole contraire à la pensée dominante», rappelle Alessandro Di Giuseppe d’une voix calme. Arrivé sur un vélo bardé d’autocollants politiques, il explique pourquoi il a choisi la rue comme terrain d’expression :

« En usant de l’espace public, on renaît en tant que citoyen ».

Pap’40 ou la politique par le rire

Issu d’une famille modeste, ce nordiste de naissance a commencé à militer tardivement. Après des études d’italien, il s’engage d’abord avec les Déboulonneurs, un collectif qui lutte contre la publicité. Et c’est en 2007, qu’il lance la branche lilloise de l’Église de la Très Sainte Consommation avec des amis militants. L’occasion pour la joyeuse troupe de faire des prières de rue dans les allées marchandes de la ville sous le slogan « Travaille, obéis, consomme ». Entouré de ses vrais-faux amis capitalistes et milliardaires, le Pap’40 vante depuis avec cynisme les bienfaits de la soumission et de la productivité…

D.R

D.R

« Les gens n’ont pas conscience de la privatisation de la sphère publique. C’est devenu la norme et c’est contre ça que l’on se bat. La publicité est appelée « mobilier urbain », alors les citoyens pensent que c’est du matériel public, ce qui n’est pas le cas. Tout est confondu et les gens en viennent à défendre des panneaux publicitaires asservissants », regrette l’activiste.

Colorer le monde pour ne pas se résigner

De l’art dans la rue ? C’est, pour lui, une façon d’insuffler du rêve et de la vie dans un monde régi par la consommation. De secouer gentiment ses contemporains, en investissant ce qui lui semble être le dernier espace de liberté totale :

« La rue est à tout le monde. On s’adresse à tous les milieux sociaux et on fait participer les gens. On ne pourrait pas critiquer le système de manière si radicale ailleurs. Or il faut tout déconstruire pour que les gens envisagent sérieusement la décroissance ».

Malgré les micros, les déguisements et la bonne humeur, le jeune pontife de trente-huit ans constate toutefois la difficulté de se produire dans la rue. « Nous qui tentons de pousser à la réflexion par le rire, on est confronté à un mur : les gens ne saisissent plus l’humour et la fantaisie. C’est pourtant un signe de bonne santé de la société. À force d’être abreuvés d’un humour télévisuel divertissant, ils ne savent plus rire sérieusement », observe-t-il.

Le Pap'40 dans un temple dans la consommation - D.R.

Une messe du Pap’40 dans un temple dans la consommation – D.R.

Pour lui, la rue doit pourtant (re)devenir un espace de réflexion collective. « Il faut sensibiliser les gens aux graffitis et aux messages dans l’espace public. C’est ce qu’on tente de faire pédagogiquement avec les Déboulonneurs, en barbouillant les panneaux publicitaires de messages subversifs. Le street art s’attaque directement aux règles architecturales utilitaires habituelles, c’est une richesse incroyable. Je rêve que l’on puisse avoir des craies à disposition pour écrire sur les trottoirs. Il faut colorer notre monde, c’est la meilleure solution contre la résignation ambiante ! ».

La rue, terrain d’émancipation

En discutant avec Alessandro, on se surprend justement à faire preuve d’optimisme. À se dire qu’il reste encore mille voies à emprunter pour enrayer le délitement les liens – et des biens – communs. « L’art de rue est un acte de gratuité magnifique. En plus de participer à une société non marchande, on apporte la culture à des gens qui n’en profitent pas, même quand elle est gratuite, parce qu’ils n’en n’ont pas l’habitude », appuie le Pap’40.

S’il revendique un art gratuit et accessible à tous, il évoque également les difficultés inhérentes à son « artivisme ». Trouver les slogans qui font mouche, peaufiner son personnage, prendre la parole là où on ne l’attend pas… L’exercice nécessite un vrai travail. « Quand j’ai commencé à jouer le Pap’40, mes mains tremblaient. Puis j’ai travaillé mon personnage, se souvient-il. Le plus dur ? Savoir oser. D’autant plus difficile que « l’école et le travail nous apprennent la discipline et l’obéissance, relève Alessandro. Dans ces conditions, c’est impossible de s’émanciper collectivement ».

D’où l’importance de réinvestir l’espace public, devenu synonyme d’uniformisation et de peur. « Nos rues sont aseptisées, propres, sans plantes. On utilise la vidéo-surveillance à outrance, on se méfie de l’autre. Comment créer des liens sociaux sereins dans un tel environnement? », s’interroge-t-il. Sans doute en écoutant un peu plus les prêches de l’Église de la très Sainte Consommation…

 

Soutenez The Dissident dans sa quête de liberté

Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

2 Comments

  1. Gilles Merlin

    28 octobre 2015 à 8 h 51 min

    Bonjour,
    Une petite suggestion si les gens n’arrivent plus à rire dans la rue: pourquoi ne pas passer une bande préenregistrée de rires (communicatifs, évidemment) pour que les gens comprennent que c’est le moment de rire, comme dans les séries télévisées de bas étage dont on nous abreuve sur les chaines de télévision (NB: que je ne regarde pas)

  2. lejean

    31 janvier 2016 à 19 h 36 min

    cela me fait penser au travail du sociologue bernard friot qui traite de la laïcité économique.très bonne approche

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *