« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Jamika Ajalon, la puissance de la marge

Jamika Ajalon - DR

Révélée au public avec le groupe Zenzile, Jamika Ajalon ne cesse de jongler avec l’écriture, le slam, la musique ou les installations visuelles. Un art poétique et politique, où il est question d’identités, d’autodétermination et de frontières à abattre… Portrait.

En France, elle est surtout connue comme « la chanteuse de Zenzile », l’un des groupes phares de la scène électro-dub hexagonale. Pour autant, Jamika Ajalon ne saurait se résumer à une voix. Chanteuse, poétesse, écrivaine, réalisatrice : l’Américaine crée comme elle respire.

« J’ai toujours écrit des textes, de la poésie… Gamine, j’avais inventé une histoire qui avait fait peur à mon père [rires], où des personnes venues d’une autre planète me disaient : « It’s not your time ! ». Je croyais vraiment que je venais d’ailleurs », confie la quadragénaire. Poussée par son goût pour l’écriture, elle quitte donc Saint-Louis (Missouri), sa ville natale, pour débuter des études de journalisme. Nous sommes en 1986, Jamika a 18 ans.

«  À cette époque, il y avait beaucoup de protestations contre les universités américaines qui investissaient en Afrique du Sud [où l’apartheid était encore en vigueur, ndlr].  J’ai fait pas mal de manifestations », raconte Jamika, qui abandonnera rapidement le journalisme. « J’étais fan de vidéo, et je voulais utiliser le visuel de façon plus large ». Direction le Columbia College de Chicago, donc, où elle part étudier le cinéma. « Plus que le diplôme, c’est l’accès au matos qui m’intéressait », sourit-elle.

« Il n’y avait pas d’espace pour les gens comme moi »

C’est là, à Chicago, qu’elle monte son premier groupe – Woman Fire Spirit, avec la désormais célèbre Nicole Mitchell -, qu’elle commence à faire du « spoken words », à rencontrer les activistes du cru… C’est à cette période, aussi, qu’elle réalise son premier film expérimental, Introduction to Cultural Skit-zo-frenia (1993). « Ça parlait de gens qui ne trouvent leur place ni dans la société blanche, ni dans la société afro. Ce qui était mon cas ».


Pas simple, en effet, d’exister pleinement lorsqu’on est une jeune femme noire, lesbienne et féministe dans l’Amérique des années 90. Quand bien même se développe peu à peu aux Etats-Unis le mouvement queer, qui remet en question la normativité du genre et de l’hétérosexualité.

« Comme dans le reste de la société, il y avait un problème d’homophobie dans les communautés afro, et de racisme dans les mouvements queer. Moi qui était très queer, très punky, avec des locks et la moitié de la tête rasée, j’avais du mal à trouver des gens comme moi, un peu « freak »… »

« Heureusement, il y avait des personnes comme Audre Lorde, qui parle beaucoup de ces carcans. Je peux dire qu »elle m’a sauvée », estime Jamika, qui cite aussi James Baldwin, Toni Morisson, Philipe K. Dick ou Albert Camus. La littérature comme soupape. Et puis l’Angleterre, où elle se rend pour la première fois en 1992 : « En traversant l’Atlantique, je me suis rendue compte qu’on était partout ».

London is calling

Alors que les States chantent en chœur « We are the world », la poétesse plie donc bagages pour la capitale britannique, où elle dit avoir trouvé « des ‘feminists of colour’ et des gens plus ouverts au métissage ». Ici, elle rejoint alors les bancs de la Goldsmith Université, en 1996, et réalise son second film expérimental, Memory Tracks. Où elle met en scène Brixton, la révolution, et des femmes de couleur qui remettent en cause le système…

Jamika Ajalon - DR

Jamika Ajalon – DR

Activiste, Jamika rejoint les mouvements de squatters, mais investit également la sphère musicale. À Londres, elle croise la route de Tony Allen, des Urban Poets, ou du sound-system Shrine, qu’elle finit par rallier. « Ils jouaient beaucoup de musique africaine. On est partis en tournée jusqu’en Ouganda », raconte-t-elle en avalant son café.

C’est aussi avec Shrine qu’elle rencontre les Français de Zenzile, dont le dub-électro marquera la scène alternative des années 2000. « On a fait un concert ensemble, en Angleterre. Sur le flyer, Zenzile avait indiqué la venue d’un « poète mystère ». Il m’ont demandé si je voulais être ce poète mystère, et j’ai dit oui, se souvient l’artiste. Ça a ouvert un nouveau chapitre de ma vie. »

La décennie Zenzile

Aura charismatique, phrasé groovy, textes puissants… Si elle est d’abord invitée sur l’album « 5+1 Zenzile meets Jamika », en 2000, la poétesse devient peu à peu la sixième membre du groupe. « Ensemble, on a fait des kilomètres et des kilomètres. C’était un esprit roots et collectif ». Huit albums, deux tournées internationales : l’aventure Zenzile durera près de quinze ans, avant de s’achever en 2014.

Entre temps, Jamika a quitté Londres pour Angers, où elle s’est installée en 2007. Une année difficile – « je parlais deux mots de français et je ne connaissais quasiment personne » – , qui voit naître son premier album solo, Helium balloon illusions. Au programme ? Un opus nourri d’influences, dub, reggae, trip-hop ou rock… L’expression, une fois encore, du mélange qui nourrit depuis toujours son travail artistique.

« Je parle des gens de la marge »

« Même pendant les années Zenzile, j’ai continué mon boulot plus « intellectuel » de lectures, de documentaires, d’expérimentations vidéos… », explique Jamika. Parmi ses derniers projets ? Ses documentaires Prêt-à-partager, tourné en 2009 au Sénégal, et Why Freedom, qui interroge le fait de « naître libre » à Capetown (Afrique du Sud, 2012)...  Ou encore Transnarrative, un film avec de la performance musicale live, « qui a pas mal voyagé à Londres, à Berlin, et même en Autriche ».

Un univers singulier et pluridisciplinaire, qui peut parfois dérouter. « Les gens sont un peu perturbés quand je leur dit que je fais ces différentes choses. Mais j’ai besoin de faire tout ça, d’utiliser la vidéo, le son, des textes, de la poésie, de la prose… », revendique Jamika. Logique, finalement, pour quelqu’un qui n’aime ni les cases, ni les étiquettes.

« Tous mes projets sont des récits alternatifs. Ils parlent d’histoire qui, normalement, ne se racontent pas. De ces espaces « interborders » [interfrontaliers] ». Frontières géographiques, psychologiques ou sociales… Jamika Ajalaon interroge les normes, et se fait porte-voix des identités bafouées, minorées.« Je parle des gens de la marge. De la mémoire inconsciente et de la puissance de la marge ».

« Généralement, ces gens sont montrés comme des victimes. Mais moi je sais qu’il y a de la puissance dans la marge. Nous avons le pouvoir d’être les agents de nos vies et de changer des choses. »

Depuis la marge donc, Jamika continue de faire, d’inventer. De retour de Vienne, où elle était invitée à lire ses textes, elle espère terminer bientôt son deuxième album solo. Et s’apprête à remonter sur scène avec ses deux acolytes des Argonauts. Parée pour un nouveau voyage musical.

 

> Retrouvez Jamika & The Argonauts en concert le 24 octobre 2015 au festival « Trois 6 Neuf » – Théâtre de l’Atlante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.

3 Comments

  1. jean fraançois "yeman"

    12 octobre 2015 à 16 h 52 min

    Jamika nous apporte tellement de belles choses .
    merci pour cette « bio »

    • Jamika

      13 octobre 2015 à 18 h 59 min

      Merci et merci a Arélia pour son plume belle …

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