« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Usul : « Youtube est le nouveau lieu de l’éducation populaire »

Usul - DR

De Frédéric Lordon à BHL, Usul brosse le portrait de ses « chers contemporains » à coup de petits documentaires vidéo. Et s’il ne manque ni d’humour ni d’esprit critique, ce youtubeur altermondialiste veut surtout proposer des outils de réflexion intellectuels et politiques, pour une éducation populaire 2.0.

Usul est né avec le jeu vidéo et l’essor d’internet. Figure du web, le jeune homme aux cheveux longs et aux lunettes ovales anime aujourd’hui sa propre chaîne Youtube. Ses émissions, où il décortique durant une demi-heure un sujet précis, images d’archives et extraits télévisuels à l’appui, dépassent généralement les 200 000 vues.

« J’ai commencé les vidéos sur internet il y a plusieurs années, à une époque où c’était encore rare. Je voulais parler de politique, mais je ne me sentais pas légitime. J’avais peur de prendre part au débat public. Alors j’ai parlé d’un domaine que je connaissais, celui du jeu vidéo », explique-t-il. Dès 2011, il anime l’émission 3615 Usul, principalement diffusée sur le site Jeuxvideos.com. Mais rapidement, il interroge l’industrie vidéo-ludique et en critique le fonctionnement. « J’y ai retrouvé les trucs qui m’énervaient en politique : inféodation des journalistes, conflits sociaux, actionnariat… »

 

« Qui lit les bouquins de Bernard Henry Lévy ? »

En 2014, il arrête son émission et lance la chaîne Usul 2000 pour aborder des sujets plus politiques. Une transition pour le moins difficile. « Je n’ai aucun diplôme, aucune légitimité institutionnelle. Comme je suis autodidacte, cette insécurité culturelle me pousse à me renseigner, à réfléchir. » Il crée alors la série Mes chers contemporains, dans laquelle il passe au crible les intellectuels d’aujourd’hui, des plus médiatiques aux moins connus.

« Je souhaitais démonter les idées dominantes et faire connaître celles qu’on entend jamais. J’avais remarqué que ceux qu’on invitait tout le temps à la télévision n’intéressaient en réalité personne. Qui lit les bouquins de Bernard-Henry Lévy ? Personne. Pourtant, il occupe pleinement la scène publique. Alors je tente de faire connaître Frédéric Lordon, Bernard Friot et les autres », explique le youtubeur.

Apporter des outils de résistance

Philosophie, médias, politique… S’il penche résolument du côté de la gauche radicale, Usul est avant tout un vulgarisateur. Ici, pas de discours pompeux ni d’exposé alambiqué : le chroniqueur invite l’internaute à suivre la progression de son raisonnement, de manière à la fois didactique et vivante, quitte à se remettre lui-même en question. Une façon pour lui de contribuer à la formation politique et à l’éducation des foules.

« Le manque d’éducation est un désarmement intellectuel. Il faut savoir penser contre soi et refuser de réfléchir systématiquement par soi-même car nous sommes inconsciemment imbibés des idées dominantes. C’est contre ces idées que j’essaie d’apporter des outils de résistance. Avant, les partis politiques, notamment le Parti Communiste, permettaient une démarche d’éducation populaire », pointe-t-il en évoquant une époque désormais révolue.

Ancien militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire (devenur NPA), ce fls d’ouvrier a vu son père se battre contre General Motors lorsqu’il a été licencié, suite à un rachat spéculatif. « J’ai été jeté dans le militantisme après avoir vu les ravages du capitalisme », se souvient ce lyonnais de 29 ans.

Youtube, « un vaste champ d’expression et un accès au savoir »

« Youtube offre un vaste champ d’expression et de réflexion, s’enthousiasme-t-il. Les chaînes éducatives scientifiques, philosophiques ou politiques sont légion. » D’autant que, constate-t-il, la génération des 18-30 ans ne se contente plus de la grand-messe du 20h. « Youtube donne accès au savoir en dehors de toute rigueur académique ou de toute violence symbolique ». Même si l’influence de la pensée dominante y est aussi présente et que les clichés ont souvent la dent dure : « Les filles font des tutos maquillages, les garçons parlent jeux-vidéos », regrette-t-il.

Lui a choisi de s’attaquer au néo-libéralisme, à l’islamophobie ou aux discours réactionnaires. Et dénonce la mainmise idéologique d’une intelligentsia culturelle qui s’est accaparée le droit de réfléchir. « On n’entend jamais la parole des personnes lambda, celles qui n’ont pas fait de grandes études ou qui vivent simplement. Notre système est tellement méritocratique qu’elles-mêmes se refusent à donner leur avis ». S’il ne se rend plus aux conventions geeks, Usul est maintenant invité à participer à des conférences à l’École Normale Supérieure, à La Sorbonne et à Sciences-Po. « Même si ce sont majoritairement des étudiants issus de l’élite, je suis heureux de pouvoir discuter avec eux. Mais j’aimerais pouvoir le faire aussi ailleurs ».

Sur Twitter, Usul propose des pistes de réflexion en rapport direct avec l’actualité, chose qu’il se refuse de mettre en place sur Youtube. « Je prends plusieurs mois pour faire une vidéo. C’est important de se poser pour réfléchir et ça donne envie à ceux qui commentent de développer et de débattre entre eux. Ils s’émancipent collectivement. C’est exactement le principe de l’éducation populaire. »

Article publié le 24 décembre 2015

Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

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