« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Mônica Passos : « J’ai mis toute ma carrière au service de la vraie gauche brésilienne »

Mônica Passos - DR

Elle n’a pas sa langue dans sa poche, Mônica Passos. Installée en France depuis les années 80, l’artiste brésilienne continue à militer pour son pays depuis l’hexagone. Alors qu’elle joue à Paris son spectacle « La légende de Vinicius », créé en hommage au poète Vinicius de Moraes, The Dissident a rencontré cette chanteuse révolutionnaire, qui voit la vie en rouge.

The Dissident : Votre précédent spectacle Vermelhinho (« tout rouge ») chantait la révolution. Aujourd’hui, vous racontez l’histoire du Brésil à travers la vie du poète diplomate Vinicius de Moraes. Qu’est-ce qui vous inspire ?

Mônica Passos : Pendant mes trente-cinq années d’exil en France, j’ai toujours chanté le Brésil. C’est encore plus important pour moi que de développer ma propre carrière. Le spectacle Vermelhinho, qui rend gloire à l’esprit révolutionnaire, a même un peu changé la donne. Je suis une vraie gauchiste. En 2005, j’ai milité pour le « non »[au référendum sur le traité constitutionnel européen, ndlr]. J’ai reçu beaucoup de critiques, beaucoup de mépris au départ, parce qu’on me disait que j’avais le même discours que le « Front Haine » – qui, d’ailleurs, récupère toujours une partie du discours de la gauche sans avoir jamais l’intention de libérer quiconque de la ploutocratie dans laquelle on vit.

C’est tout ce contexte, qui m’a donné envie d’écrire Vermelhinho : pour parler de nos victoires et aussi de nos martyrs, de nos peines et de nos lumières, avec humour et amour, sans jamais tomber dans le larmoyant, mais aussi pour lutter contre la ringardisation de la pensée de gauche. Il est né, le beau « tout rouge », six mois avant le Printemps Arabe. Et le jour de l’arrivée des Indignés à Paris, j’étais sur scène avec ce spectacle, fin prêt et rodé depuis le mois d’octobre d’avant. Qu’est-ce que j’aime les mois d’octobre ! Et en 2013 j’ai fait Vinicius a 100 ans pour célébrer le centenaire de la naissance de Vinicius de Moraes. Depuis, je tourne avec les deux spectacles.

Pourquoi avoir choisi de rendre hommage à Vinicius de Moraes?

C’est notre poète le plus cher. Celui qui a anobli l’art populaire brésilien, la maman de la bossa-nova – et je dis « maman » puisque c’est elle qui apprend à parler aux enfants. J’ai eu envie de raconter beaucoup de choses sur ce véritable héros, qui deviendra un jour une légende. Vinicius a bouleversé l’état d’esprit et les prestations scéniques des artistes brésiliens. Il y a eu un avant et un après… Mais à travers sa vie, c’est aussi un spectacle qui raconte la vie du Brésil, de 1913 jusqu’à 1980, année de la mort de Vinicius.

Cette histoire vous semble-t-elle méconnue en France ?

Jorge Amado disait que tout Brésilien a deux pays d’origine: une patrie, le Brésil, et une matrie, la France, puisque notre constitution et nos rêves de liberté, d’égalité et de fraternité viennent de cette France archétypale… Jeune fille, je connaissais bien votre Histoire, même si le Brésil n’appartient pas à la carte de la francophonie. Les Carolingiens, Pépin le Bref, Versailles puis la Révolution Française étaient autant enseignés que l’Histoire du Brésil. On ne peut pas en dire autant concernant le Brésil en France. Et je ne vous en fait pas le procès. Mais du coup, une grande part d’ombre entoure mon pays et ça se ressent notamment dans la presse : lorsque l’on parle du Brésil, que ce soit dans Libération ou le Figaro, c’est la même chose. Je pense qu’il est temps de raconter l’Histoire du Brésil par le peuple du Brésil, celui même qui morfle sous le capitalisme.

Vous semblez porter un regard un peu dur sur le traitement médiatique du Brésil par la presse française…

Oui. J’abhorre ce que je lis ici sur la gauche sud-américaine. D’ailleurs, je ne la lis plus, cette presse. C’est impossible de se tenir informé si on est pollué par des nouvelles biaisées et fausses. De temps en temps, je fais un commentaire à la demande de mes compatriotes. Je l’ai fait il n’y a pas longtemps sur un article de Libération qui titrait Compte à rebours contre Dilma Roussef dans lequel ils présentaient selon moi le son de cloche de la droite de Sao Paulo comme si c’était parole d’évangile.

Vous avez quitté le Brésil fâchée avec la classe moyenne brésilienne, que vous ne trouviez pas assez mobilisée contre la dictature. Mais vous êtes vous-même issue de cette classe…

Ce n’est pas qu’elle ne se mobilisait pas contre la dictature, c’est que le coup d’État de 1964 était un coup d’État civico-militaire! Et ce sont ces mêmes horripilants personnages et leurs enfants qui essayent aujourd’hui de faire tomber Dilma Roussef. Quand j’étais petite, je voulais être nonne. Je suis issue de la théologie de la libération, et je n’ai jamais trahi cela. Je suis une « catho rouge ». La bourgeoisie brésilienne d’où je suis sortie, comme le Che, est la responsable de cet état de choses. Je suis partie du Brésil pendant la dictature et je suis venue témoigner en France de la culture brésilienne parce qu’en 1980, il aurait été impossible de faire au Brésil ce que je faisais en France. Je me suis donnée comme mission d’aider la vraie gauche du Brésil depuis la France et j’ai développé toute ma carrière au service de ces idées-là.

Mônica Passos sur scène - (c) Morgane Masson

Mônica Passos sur scène – (c) Morgane Masson

Quel souvenir gardez-vous de cette période?

Le Procès de Kafka décrit bien ce qu’a pu être la dictature au Brésil. Lorsque l’on mettait par exemple les gens en prison, sans même leur donner le chef d’accusation. Et comme le ventre de la bête est toujours fécond, la droite brésilienne, la plus féroce et nauséabonde droite sur terre, est toujours là. Les tortionnaires meurent de leur belle mort et on va raconter aux nouvelles générations que cette dictature n’était pas si lourde que ça… Vous voyez, le capitalisme est bête, mais il fait bien les choses.

Vous faites partie du mouvement des Sans Terre au Brésil. La gauche brésilienne, qui leur a apporté de grands espoirs, notamment lors de l’arrivée de Dilma Roussef, a-t-elle délaissé les paysans?

Un pays qui élit une femme de centre gauche mais qui vote majoritairement pour des députés de droite, pour manifester son mécontentement, devient vite très difficile à gouverner. Dilma Roussef n’a aucune majorité à l’Assemblée, et ses tentatives de réconciliation ont tourné au vinaigre. En essayant de calmer la droite et en plaçant Katia Abreu en charge du problème de notre agriculture, qui privilégie sans complexe les domaines latifundiaires, elle s’est ôté toute possibilité d’accomplir la réforme agraire qu’elle avait promis.

Vous n’êtes pas issue d’une famille paysanne. Qu’est-ce qui vous a poussé à rejoindre ce mouvement ?

Oui, c’est vrai, je suis même issue d’un milieu plutôt bourgeois du côté de mon père. Petite, j’avais honte de ça. Les Sans Terre ont commencé à émerger quand j’ai quitté le Brésil. Pour moi, c’était naturel de me mobiliser pour eux. Ils ne demandent pas grand-chose, à part de pouvoir exploiter leur terre. Je me suis prise d’affection pour ce mouvement dès sa création. D’ailleurs, je pense que n’importe qui s’y pencherait un peu, serait forcément de leur côté. Si j’ai commencé à parler d’eux c’est parce qu’ils sont traînés dans la boue. La prochaine fois que j’irai au Brésil, j’irai chanter pour eux.

Pourquoi choisissez-vous aujourd’hui de vivre en France plutôt qu’au Brésil ?

Parce que toute ma vie y est, mon fils, mes amis, ma nouvelle famille, ma vie professionnelle. J’ai bientôt cinquante-neuf ans, j’ai vécu vingt-trois ans au Brésil, trente-six ici… Je ne pourrais pas supporter de vivre un double exil. J’aime la France, peut-être plus encore que la majorité de mes amis français. Et je l’aime malgré ce qu’elle est devenue, une atlantiste amnésique, qui a laissé de côté les valeurs qui ont fait sa grandeur. Comme dans l’Affiche Rouge, chantée par Léo Ferré, la France est le pays de ma préférence, je ne compte pas partir d’ici. Jamais. Ici je vis, ici je serai enterrée.

Mais mon cœur appartient aussi à mon pays de naissance, que je sers de mon mieux depuis la France, et que je sers sans doute mieux que si j’étais engoncée là-bas, au Brésil, dans une situation qui serait très compliquée à vivre pour l’artiste engagée que je suis.

Comment concevez-vous votre engagement politique ?

Ma seule arme de cigale ouvrière, c’est le chant. Et je chante parce qu’il y a urgence et péril en la demeure. Art et vie sont une seule même chose pour moi. Je souhaite être un relais et apporter le témoignage de la lutte pour la justice, menée par les générations précédentes, aux nouvelles générations. Un jour, les 99% comprendront leur force grâce à ce que des artistes et d’autres formateurs d’opinion auront fait. J’aimerais avoir dans ma vie servi parmi les justes. C’est ça, le souhait de la petite fille de huit ans qui allait à confesse comme les autres vont à la séance de psychanalyse. Hasta la victoria, siempre !

Morgane Masson
Journaliste traînant ses valises entre Paris et le sud de la France, passionnée par les sujets de société, les droits des femmes et la nature. Un peu de télévision, un peu de web, un peu de print. Il faut bien que jeunesse se passe ? Rien n’est moins sûr.

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