« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

bell hooks : aux racines de l’afro-féminisme

bell hooks - DR

C’est un classique du féminisme noir. Écrit en 1981 par l’Américaine bell hooks, « Ne suis-je pas une femme ? » vient d’être traduit en français. Une publication majeure, à l’heure où s’affirme en France un mouvement afro-féministe…

Il aura fallu trente-quatre ans pour qu’il traverse l’Atlantique et parvienne jusqu’à nous. Un voyage que l’on doit aux éditions Cambourakis, qui ont publié en septembre « Ne suis-je pas une femme ? », de bell hooks. Voilà qui vient combler un manque. Car si l’ouvrage est traduit pour la première fois en français, son auteure, elle, est une intellectuelle incontournable outre-Atlantique.

Née en 1952 dans le Kentucky, enfant de la ségrégation raciale, bell hooks a grandi dans un milieu ouvrier. Féministe, militante pour l’égalité raciale, celle qui deviendra une universitaire aussi prolixe que reconnue s’intéresse particulièrement aux imbrications entre race, classe et genre. Une question qui est au cœur de son premier livre, Ain’t I a woman ? [« Ne suis-je pas une femme »], paru en 1981.

À l’époque, les luttes afro-américaines sont en pleine évolution et le féminisme noir commence à prendre de l’ampleur. En 1981, Angela Davis publie Women, Race and Class1. Trois ans plus tard, c’est Audre Lorde qui écrit Sister Outsider : Essays and Speeches [« Sœurs d’exclusion : essais et discours »]. Autant d’ouvrages qui analysent les interactions entre racisme systémique, patriarcat et capitalisme, et théorisent le « Black Feminism ». De quoi secouer les organisations féministes traditionnelles comme les mouvements noirs et/ou antiracistes.

De l’invisibilité des femmes noires

À la fois riche et accessible, Ne suis-je pas une femme ? part d’un constat, largement étayé au fil du livre : celui de l’invisibilité des femmes noires dans les luttes pour l’égalité. « Lorsque l’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsque l’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches. C’est particulièrement flagrant dans le vaste champ de la littérature féministe », souligne bell hooks, preuves à l’appui.

Éd. Cambourakis, 2015

Éd. Cambourakis, 2015

Travaux scientifiques, discours officiels, articles de presse, publicités ou extraits de pièces de théâtre… À partir de multiples sources, l’auteure retrace ici la trajectoire des femmes afro-américaines. Page après page, elle analyse la façon dont se sont construits les clichés négatifs à leur égard et la manière dont ils furent – et sont encore – mobilisés pour faire taire leurs voix. In fine, bell hooks propose ni plus ni moins qu’une vision alternative de l’Histoire des États-Unis, vue depuis la perspective des femmes afro-américaines.

Une histoire qui prend racine dans l’esclavage. Et ce n’est pas un hasard si le titre de l’ouvrage fait référence au célèbre discours de Sojourner Truth (Ain’t I a woman ?, 1851), une esclave devenue militante abolitionniste après avoir arraché sa liberté. Dès le début de son livre, bell hooks démontre en effet comment, dès l’origine, les politiques racistes et sexistes ont placé les femmes noires dans une condition singulière : si leur position était différente de celle des hommes esclaves, elle l’était tout autant de celle des femmes blanches.

Du racisme des mouvements féministes

Cet antagonisme s’exprimera d’ailleurs avec force au XIXème siècle, lors des débats sur le droit de vote, jusqu’alors réservé aux hommes blancs. Fallait-il l’ouvrir aux (hommes) Noirs, comme le demandait certains ? Aux femmes, comme le revendiquaient d’autres ? Aux deux groupes, comme l’affirmaient quelques rares voix afro-féministes ? Le fait est que les hommes blancs progressistes soutinrent le droit de vote des (hommes) Noirs, et qu’en réponse, nombre de suffragettes blanches exprimèrent leur racisme.

« Les femmes noires se sont retrouvées piégées dans une impasse ; défendre le droit de vote des femmes auraient impliqué qu’elles s’allient avec des militantes blanches qui avaient révélé publiquement leur racisme, mais ne défendre que le droit de vote des hommes noirs aurait signifié soutenir un ordre social patriarcal qui ne leur accorderait aucune voix politique », résume bell hooks.

L’Histoire a depuis tranché : le droit de vote fut d’abord accordé (avec d’importantes restrictions) aux hommes noirs, avant d’être élargi aux femmes en 1920. Mais le lien, déjà fragile, entre militantes blanches et noires fut significativement rompu. D’autant plus qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’arrivée d’ouvrières afro-américaines dans les usines suscita une vive opposition de la part de leurs homologues blanches. Ce qui explique (en partie) pourquoi la lutte contre le racisme a progressivement supplanté le combat contre le sexisme chez nombre de militantes afro-américaines…

"Aucun autre groupe n'a utilisé les personnes noires comme des métaphores autant que les femmes blanches impliquées dans le mouvement des femmes. (...) Bien sûr, si la situation des femmes blanches des classes moyennes et supérieures avait été similaire à celle des personnes orppimées dans le monde, de telles métaphores n'auraient pas été nécessaires.", bell hooks - Photo prise à la "marche des salopes" en 2011 à New-York/crunkfeministcollective

« Aucun autre groupe n’a utilisé les personnes noires comme des métaphores autant que les femmes blanches impliquées dans le mouvement des femmes. (…) Bien sûr, si la situation des femmes blanches des classes moyennes et supérieures avait été similaire à celle des personnes orppimées dans le monde, de telles métaphores n’auraient pas été nécessaires », écrit bell hooks – Photo prise à la « marche des salopes » en 2011 à New-York.

Du sexisme des mouvements noirs

Pour autant, rappelle bell hooks, la question du sexisme, loin d’être réglée, s’est de nouveau inscrite à leur agenda dans les années 60, qui ont vu s’affirmer le mouvement pour l’égalité raciale. « Les militants noirs ont publiquement reconnu qu’ils attendaient des femmes noires impliquées dans le mouvement qu’elles se conforment à une répartition sexiste des rôles », écrit l’auteure.

Et de rappeler : « Marcus Garvey, Eliajh Muhammad, Malcom X, Martin Luther King, Stokely, Carmichael, Amiri Baraka et d’autres leaders noirs ont activement soutenu le patriarcat. Ils ont tous affirmé qu’il était absolument nécessaire que les hommes noirs relèguent les femmes noires à des positions subordonnées aussi bien dans la sphère politique qu’au sein du foyer ».

D’où l’émergence, dès les années 70, de voix afro-féministes appelant à développer une approche intersectionnelle des luttes, qui prenne en compte à la fois les problématiques de race, de genre et de classe. Et si certaines militantes noires ont, en réaction au racisme, décidé de créer des groupes féministes noirs, bell hooks en appelle quant à elle à une union politique de toutes les femmes.  Ce qui suppose notamment que les mouvements féministes contemporains – souvent portés par des femmes blanches de classes moyenne ou supérieure – s’interrogent sur la considération portée aux femmes noires et à leurs problématiques.

Des questions résolument d’actualité, à l’heure où émerge en France un mouvement afro-féministe, porté par le collectif Mwasi, par des blogueuses comme Many Chroniques ou Mrs Roots, ou encore par la comédienne et réalisatrice Amandine Gay, qui préface cet ouvrage.

Notes :
1 Femmes, race et classe, Éd. Des femmes, 1983.

> Ne suis-je pas une femme ? Femmes noires et féminisme, de bell hooks, Éd. Cambourakis, 2015.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.