« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Grèves et violence des conflits : une tradition française ?

Greve des salaries SNCF - Gare d Austerlitz 2014 ©Laetitiablabla/Flickr

La France, le pays des grèves incessantes et des salariés violents ? Pas si sûr. Le sociologue Baptiste Giraud, spécialiste du monde du travail et maître de conférences en science politique à l’Université d’Aix-Marseille remet les pendules à l’heure. Entretien.

 

The Dissident : Échec des négociations, grève qui s’enlise… Après les agriculteurs, Radio France et les taxis parisiens, c’est au tour d’Air France de faire la Une des médias. Que racontent ces conflits sociaux sur le monde du travail français ?

Le sociologue Baptiste Giraud

Le sociologue Baptiste Giraud

Baptiste Giraud : Ces conflits sociaux sont de nature très diverse, tant du point de vue des acteurs et des organisations syndicales qu’ils impliquent, que des motifs de protestation qu’ils ont cristallisés. Ils ont néanmoins pour trait commun l’expression des tensions sociales provoquées par un ensemble de réformes libérales qui ont touché ces différents secteurs d’activité : dérégulation de la profession réglementée des taxis, privatisation de Air France qui a conduit l’entreprise dans une politique de restructuration, rationalisation budgétaire chez Radio France…

 

En outre, ces mobilisations concernent des professions qui ont pour caractéristique commune de disposer de syndicats relativement puissants et d’être dotées d’une forte identité professionnelle, qui facilite d’autant leur mobilisation. Certains contempteurs de la « résistance au changement » qui caractériserait la société française ne manqueront pas de voir dans ces conflits l’expression du « corporatisme » de certaines professions qui, pour préserver leur statut « privilégié » et leurs intérêts particuliers, cherchent à empêcher la mise en oeuvre de réformes qu’on nous présente comme nécessaires. Ces mobilisations n’ont pourtant rien de spécifique à la France. Que l’on songe par exemple aux récents et longs mouvements de grève en Allemagne, à l’initiative des pilotes de la Lufthansa ou des conducteurs de train… Ces mobilisations ne sont donc pas tant révélatrices d’une exception française, que de la plus grande capacité qu’ont certains groupes professionnels à se mobiliser collectivement.

 

Pour certains de ces conflits, l’escalade de la violence a été un élément déterminant comme outil de contestation et comme moyen de pression. Y-a-t- il historiquement une tradition de la violence dans l’histoire des grèves françaises ?

Non, au contraire. On observe en France, comme ailleurs en Europe, une tendance à la pacification et à la modération des modalités de l’action syndicale depuis la fin du XIXe siècle. Et le récent conflit d’Air France ne suffit pas à l’invalider. Ce dernier n’est absolument pas représentatif des formes prises au quotidien par les conflits du travail. Selon les enquêtes statistiques à notre disposition, il ressort que, depuis vingt ans, la séquestration des dirigeants ou les menaces sur l’environnement et les locaux de l’entreprise restent des modalités d’action marginales. Elles concernent moins de 1% des conflits déclarés…. En réalité, le mouvement syndical français a toujours cherché à proscrire le sabotage de l’outil de production de son répertoire d’action, pour ne pas compromettre la reprise du travail ni la légitimité de la protestation des salariés.

 

Les photos de deux dirigeants d’Air France fuyant, chemises arrachées par les grévistes, ont fait le tour du monde. Que pensez-vous de ce traitement médiatique du conflit social ?

Il n’y a rien de surprenant à ce que les médias s’emparent bien plus facilement de ce type de conflit qui prend des formes spectaculaires et inhabituelles plutôt que des conflits ordinaires… Ce qui fait la valeur d’une information, pour des journalistes contraints de sélectionner parmi la multitude des nouvelles qui leur parviennent, c’est d’abord ce qui sort de l’ordinaire, ce qui retiendra facilement l’attention de l’opinion et permettra de faire de « belles images ». C’est aussi la nécessité de s’emparer d’une information dont les concurrents se sont emparés ou vont s’emparer… En somme, le traitement médiatique du conflit d’Air France est d’abord révélateur des logiques de fonctionnement du champ journalistique, bien plus que des formes dominantes de la conflictualité au travail.

 

La lutte continue ? Ouvrage collectif - 2009

La lutte continue ? Ouvrage collectif – 2009

Ces récents affrontements ont conduit à l’inculpation de six des salariés du groupe Air France dont le jugement est prévu le 2 décembre prochain. Que pensez-vous du traitement politique de ce mouvement social ? Y-a-t-il eu « surréaction » ?

Ce qui est certain, c’est que le gouvernement a fait preuve d’une fermeté dont il n’a pas toujours fait preuve face à d’autres mouvements contestataires. Force est de constater que les pouvoirs publics sont autrement plus tolérants vis-à-vis des violences commises dans le cadre de mobilisations du monde agricole que vis-à-vis des violences à l’occasion de mobilisations de syndicats de salariés. Et ce, alors même qu’elles sont sans doute plus fréquentes dans le premier cas que dans le second. Les modalités de l’interpellation de salariés d’Air France contrastent de ce point de vue singulièrement avec la plus grande mansuétude dont bénéficient, dans des circonstances comparables, les agriculteurs et les militants de leurs syndicats dominants.

On peut aussi s’étonner légitimement des paroles employées par le Premier ministre pour qualifier ces salariés de « voyous » alors qu’ils sont tout de même menacés de perdre leur emploi ! On peut tout autant s’étonner de la décision de faire interpeller ces salariés au petit matin, alors que rien ne le justifiait véritablement sur un plan judiciaire. Une convocation était tout à fait envisageable. Enfin, comment ne pas s’étonner, de la part d’un gouvernement qui prétend faire de la lutte contre le chômage sa priorité, de son empressement à condamner ces débordements et, a contrario, du silence qu’il observe quand il s’agit de dénoncer la violence sociale, autrement plus durable et massive, qu’implique la perte de son emploi. Pour un gouvernement, qui plus est de gauche, ce décalage est d’autant plus frappant.

 

À part la grève, quels sont aujourd’hui les nouveaux outils de contestation dont disposent les travailleurs ? L’importance des réseaux sociaux, par exemple, change-t-elle la donne du dialogue social ?

La grève n’est effectivement qu’une modalité d’action parmi d’autres. Cependant, contrairement à l’illusion selon laquelle la « toile » serait nécessairement le lieu privilégié de la contestation sociale, il est clair que, aujourd’hui encore, les mobilisations collectives des salariés empruntent dans l’immense majorité des cas des formes d’action très classiques : rassemblements, pétitions, manifestations, refus des heures supplémentaires, ralentissement de la production, communiqués de presse… Le recours aux nouveaux médias et aux réseaux sociaux existe. Mais il vient plus souvent compléter les modalités traditionnelles de l’action syndicale que se substituer à elles…

 

La France détient un des plus faibles taux de syndicalisation en Europe, autour de 8%. Paradoxalement, le pays est célèbre pour ses importants mouvements de grève qui seraient plus fréquents que chez ses voisins. Comment expliquez-vous cela ?

L’idée selon laquelle la France serait la championne des grèves en Europe est très loin d’être fondée d’un point de vue statistique. Même si la comparaison internationale en la matière n’est pas aisée, parce que les droits de grève et les indicateurs de mesure des grèves varient d’un pays à l’autre, il est clair que le recours à la grève n’a rien de spécifiquement français. En plus, les écarts de taux d’adhésion syndicale entre deux pays recouvrent de logiques d’adhésion très différentes. Le niveau d’adhésion très élevé dans les pays scandinaves, par exemple, s’explique d’abord par le fait qu’ils rendent un ensemble de services sociaux et économiques à leurs adhérents. En plus, il est aussi très réducteur de voir dans tout syndicaliste français un militant nécessairement et mécaniquement adepte de la grève.

 

Dans un contexte d’économie mondiale, faire grève au niveau national a-t-il encore un sens ?

Effectivement, dans les secteurs d’activité, notamment dans l’industrie, confrontés à l’internationalisation de l’économie et au risque de la délocalisation de leur activité, les salariés et leurs représentants syndicaux peuvent se montrer plus hésitants à recourir à la grève. Soit parce qu’ils n’en perçoivent pas l’efficacité, quand leur direction a la possibilité de se fournir dans d’autres établissements du groupe. Soit qu’ils craignent qu’une grève ne fasse qu’inciter leur direction à fermer leur établissement. Il y a par ailleurs des pans entiers de l’économie française qui ne sont pas directement situés sur des marchés internationalisés, dans le commerce et les services par exemple. Dans ces secteurs, pourtant, les grèves restent beaucoup plus rares. Ce n’est donc pas seulement la « mondialisation de l’économie » qui affecte l’efficacité de la grève. C’est aussi la déstructuration des collectifs de travail et la précarisation de la condition salariale qui entrave les possibilités de recours plus fréquents à la grève.

Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

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