« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

« D’ailleurs et d’ici ! », revue hybride pour France crispée

Marc Cheb Sun - (c) Willprix

Mettre en lumière le dynamisme d’une France mouvante et métissée : c’est le défi que s’est donnée la revue D’ailleurs et d’ici. Un an après son premier numéro, ce  « mook » – média hybride entre magazine et livre – revient avec une deuxième édition consacrée à « L’énergie musulmane et autres richesses françaises« . De quoi interpeller une société agitée par ses questions d’identité(s)… The Dissident a rencontré Marc Cheb Sun, coordinateur du projet.

En deux mots, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis auteur et journaliste autodidacte. J’ai longtemps travaillé sur les héritages de la France métissée, et j’ai contribué à plusieurs essais, notamment La France une et multiculturelle avec Edgar Morin. Pendant six ans, j’ai vécu à Berlin, à une période où il y avait de nombreux attentats de la droite néo-nazie. C’est en allant à la rencontre de migrants habitants dans des foyers en Allemagne que j’ai eu envie de devenir journaliste.

En 2005, vous avez co-fondé le magazine Respect Mag. Aujourd’hui, vous affirmez l’existence d’une France plurielle à travers la revue D’ailleurs et d’Ici

Éd. Philippe Rey, 2015.

Éd. Philippe Rey, 2015.

C’est aussi une question d’histoire personnelle. Je suis issu d’une famille métissée, d’un quartier multiculturel, et cette richesse imprègne mon ADN. Pour autant, je ne suis pas dans une démarche strictement militante : je me méfie des certitudes et des slogans, je préfère être interpellé, réfléchir, poser des questions… La question des minorités et des quartiers populaires – je ne mélange pas les deux – souffre d’un manque de visibilité, elle est de moins en moins audible. On vit dans une société de plus en plus régressive sur ces sujets, et on a vraiment le sentiment que le FN est devenu une espèce de boussole pour une France désorientée. De moins en moins de personnes ont le courage de défendre l’apport de la France plurielle.

À ce propos, que pensez-vous de la médiatisation et de la polémique autour des propos de Nadine Morano sur la « race blanche » ? 



Si la stupidité de ses dires était une évidence pour tout le monde, ce serait surtout l’affaire des humoristes. Mais même si ces propos ne sont pas repris ni assumés par tous, ce que dit Nadine Morano trouve un écho dans l’inconscient français. Bien évidemment, après des siècles de colonisation, la question raciale est toujours d’actualité dans la société française. Être dans le déni par rapport à ce sujet, c’est le laisser ressurgir par pic de fièvres.

Ce livre s’adresse directement à la jeunesse, notamment celle qui est stigmatisée en raison de ses origines ou de sa religion. Pourquoi définir D’ailleurs et d’ici comme un livre pour les « mutants » ?

Pas seulement à la jeunesse mais aussi à elle. Le terme « mutant » est venu des jeunes eux-mêmes lorsqu’ils ont travaillé en ateliers d’écriture après le premier volume. Si je l’ai repris, c’est parce qu’il fait preuve d’une véritable force et d’une grande dérision. Et il en faut beaucoup, lorsqu’on a entre 15 et 25 ans et que l’on est pointé du doigt, depuis dix ans, comme LE problème de la société française ! Les mutants ne s’accrochent pas à une identité figée, ils n’ont pas peur de l’évolution. Reprendre ce terme, c’est se retourner contre tous les militants du pessimisme, qui voient dans la présence et dans l’affirmation de cette jeunesse les signes d’une décadence française. Ces jeunes, et ces moins jeunes, sont porteurs de quelque chose de potentiellement très riche. Ils veulent être reconnus dans leur légitimité de citoyens français, dans la pluralité de leurs héritages et dans celle de leurs choix.

 

Pour vous, la différence est une richesse. Que pensez-vous de la déstabilisation que l’on peut ressentir face à l’insécurité culturelle, qu’évoque notamment le professeur de sciences politiques Laurent Bouvet ?

Qu’il y ait une déstabilisation, pourquoi pas. Je pense globalement que les déstabilisations sont positives et peuvent être prises très intéressantes à vivre. La stabilité culturelle est quelque chose de profondément ennuyeux. Certains ne voient que l’aspect négatif de cette déstabilisation, d’autres l’instrumentalisent pour faire en sorte qu’elle se transforme en peur, et d’autres en font une paranoïa.

Dix ans après les émeutes, le traitement médiatique des banlieues et des jeunes qui y vivent a-t-il changé ?

Les choses évoluent très peu, même s’il existe des initiatives très intéressantes comme le numéro de Libération réalisé avec le Bondy Blog. Mais si l’on regarde l’émission C dans l’air sur « Avoir 15 ans dans les banlieues », on ne trouve personne de moins de quarante ans, uniquement des Blancs et, parmi les invités, seules la police ou les magistratures sont représentées. En règle générale, les banlieues sont vues à travers un regard anthropologique néocolonial, et non comme des miroirs de notre société.

Depuis le premier numéro, vous avez mené des ateliers d’écriture avec des collégiens et des lycéens de quartiers populaires. Pour cette seconde édition, vous avez aussi travaillé avec des jeunes de Passeport Avenir. Peut-on parler d’éducation populaire ?

C’est de l’éducation populaire et réciproque, car je reçois aussi beaucoup lorsque je participe à ces rencontres. Autant que je donne. Si le premier volume a autant parlé à cette jeunesse, c’est qu’il n’a pas été construit sur le mode de la démagogie. Il propose une haute exigence d’écriture, de sens, de graphisme. Dans l’équipe que j’ai rassemblée, j’ai voulu voir participer des lycéens, des enseignants, des entrepreneurs, des artistes… Et nous mettre nous-mêmes à l’épreuve de cette pluralité à laquelle nous appelons toute la société française.

Cela a permis une liberté de réflexion et d’invention, qui a beaucoup fait écho chez ces jeunes. Par exemple, la nouvelle écrite de Karim Madani, qui met en scène un jeune Noir juif, confronté à toute sorte de racialisations, s’achève sur une fin ouverte. C’est une expérience passionnante car elle a permis à chaque jeune d’imaginer la fin de cette histoire, de se projeter dans le personnage, et de parler de sujets graves tels que l’antisémitisme ou la négrophobie.

 

D’ailleurs et d’ici rassemble photographies, nouvelles, témoignages, reportages… Pourquoi mêler fiction et journalisme ?

L’imaginaire permet l’ouverture des esprits et leur interpellation, c’est pour ça que j’ai voulu rassembler la fiction – qui est, avec le témoignage, un levier énorme pour parler des choses -, la réflexion, l’analyse et la créativité. Être dans la construction d’une contre-culture, c’est une façon de briser les ghettos mentaux, à partir de cadres posés par des jeunes et des moins jeunes qui deviennent acteurs.

Au final, ce mook, c’est une façon de réinventer une autre forme de culture…



Absolument. Nous défendons une culture vivante, à la fois exigeante, populaire, et en phase avec les perturbations riches de l’époque. C’est curieux parce que dès que vous voulez mieux représenter les minorités, à la fois en nombre et en qualité, on vous accuse de communautarisme. Alors que toute une jeunesse, de multiples origines et confessions, est dans l’exigence d’une expression qui soit en phase avec ce qu’elle est.

Le premier numéro de D’ailleurs et d’ici a été vendu en librairie, le deuxième est également présent en kiosque. Et vous songez maintenant à sortir deux numéros par an…

Pour l’instant, c’est en réflexion. Pour des raisons économiques, mais aussi parce que la richesse de ces ouvrages a besoin de temps pour mûrir. Pour ce deuxième numéro, le livre va effectivement avoir une diffusion plus importante, puisqu’il va être vendu dans un certain nombre de kiosques, en plus des librairies. Et je réfléchis déjà au thème du prochain numéro. Mais avant d’en dire plus, je veux d’abord voir si cela répond à un vrai besoin, à travers les rencontres qui sont programmées à Vénissieuux, Marseille, Bordeaux ou Paris…

En savoir plus :

> D’ailleurs et d’ici, L’énergie musulmane et autres richesses françaises, Éditions Phillippe Rey, 148 pages. 15 euros.  Disponible en kiosques, en librairies et sur les plateformes de vente en ligne depuis le 5 novembre 2015.

> Plus d’infos : differentnews.org 

Louise Duclos
Journaliste et chroniqueuse. Elle a fait ses premiers pas chez Street Press, co-fondé et dirigé la rédaction d'une web-radio et écrit des articles d'éthologie chez Sciences et Avenir. Passion pour les sujets de société et notamment le rapport entre homme et numérique.

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