« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

France : la grande pauvreté gagne du terrain

(c) Secours Catholique

Dans son dernier rapport, le Secours Catholique dresse une fine radiographie de l’extrême précarité en France. Évolution des profils, arbitrages économiques contraintes, difficultés d’accès à l’emploi : l’association tire la sonnette d’alarme face à une paupérisation qui touche de plus en plus de gens.

En France, la très grande précarité progresse. C’est ce que révèle le rapport statistique annuel du Secours Catholique, publié le 5 novembre. L’association, qui a accueilli l’an dernier plus de 1,4 million de personnes, a passé au peigne fin la situation de 92 000 d’entre elles. Ce qu’on y apprend ? Que les trois quarts des bénéficiaires du Secours Catholique font partie des 4% les plus pauvres de la population française. Et que 18% des personnes aidées n’ont aucune ressource financière – elles étaient 14,7% en 2010.

À l’arrivée, le revenu médian des personnes accueillies s’élève aujourd’hui à 535 € par mois (contre 1649 € pour l’ensemble de la France métropolitaine), soit à peine plus de la moitié du seuil de pauvreté le plus faible. « Les personnes qui accèdent au travail voient leur pouvoir d’achat stagner, celles qui n’ont pas d’emploi voient les perspectives d’amélioration de leur situation se réduire », constate l’association.

(c) Secours Catholique

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Plus d’étrangers, de seniors et de diplômés

En première ligne, le Secours Catholique observe par ailleurs d’importantes évolutions quant aux profils touchés par la grande précarité. « Le point le plus frappant dans les données 2014 est l’augmentation de la proportion d’étrangers dans les accueils et la nette dégradation de leur situation », souligne notamment le rapport.

S’ils représentaient à peine 20% des personnes accueillies en 2000, leur part s’élève aujourd’hui à 33,4%. Et les délais administratifs s’allongeant, plus d’un sur deux est actuellement sans statut (sans papiers ou en attente de régularisation). « [L’] absence de droit au travail (…) ne leur permet pas d’accéder à des ressources stables et suffisantes », souligne d’ailleurs le Secours Catholique.

Comme eux, les ménages sans enfants, les mères et les seniors (50-69 ans) sont également plus nombreux à franchir la porte du Secours Catholique. Et si les 25-39 ans représentent toujours le gros des troupes, l’âge moyen des personnes accueillis s’élève désormais à 43 ans (il était de 41,7 ans en 2010).

Secours Catholique, 2015Autre évolution ? La présence, toujours plus importante, de diplômés : en quatre ans, la part des personnes ayant un niveau d’étude secondaire est passée de 42,5 % à 47,2 %. Celle des personnes ayant suivi des études supérieures a progressé de 10,8 % à 14,2 %. À l’inverse, les individus actifs ou proches de l’emploi (apprentissage, formation) sont moins nombreux, puisqu’ils représentent 32,9% du panel, contre 34,4% en 2010.

L’assistanat plutôt que le travail ?

S’il dresse une radiographie très précise de l’extrême précarité en France, le Secours Catholique bat également en brèche certains préjugés – tenaces – sur « les pauvres ». « Ce rapport casse une idée fausse largement ancrée dans l’opinion selon laquelle les personnes inactives de moins de 60 ans se complaisent dans l’ »assistanat ». Nous constatons au contraire dans notre enquête que les personnes en précarité se battent pour s’en sortir », souligne Laurent Seux, directeur de l’action France-Europe du Secours Catholique.

Malgré leurs difficultés quotidiennes – notamment les problèmes de mobilité, qui font l’objet d’un dossier spécial – 66 % des personnes précaires se disent ainsi prêtes à déménager pour un emploi, soit trois points de plus que chez actifs.

Côté dépenses, l’étude remet également les pendules à l’heure. « Les ménages qui ont des difficultés financières font des arbitrages, explique Brigitte Alsberge, responsable Solidarités familiales au Secours Catholique. Et on constate qu’il ne s’agit pas pour eux de faire une croix sur des choses « superficielles », comme on a tendance à le penser, mais d’arbitrer entre des dépenses essentielles. »

(c) Secours Catholique

Le cercle vicieux des agios

Si les impayés les plus fréquents concernent avant tout le logement (loyer ou énergie), les personnes précaires dépensent doivent également rogner sur les transports, la cantine, l’habillement, la vie sociale, l’hygiène et la santé. Soit autant d’économies contraintes qui contribuent à la marginalisation et l’isolement…

À l’inverse, un poste de dépense retient particulièrement l’attention du Secours Catholique : celui de la banque et des finances. Alors que l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) prévoit que chaque ménage dépense raisonnablement 7 € de frais bancaires par mois, les familles rencontrées par l’association y consacrent en moyenne 111 à 151 € par mois.

« C’est un cercle vicieux, constate Brigitte Alsberge, responsable Solidarités familiales. Ces ménages à qui les banques n’accordent pas de prêts finissent tous les mois dans le rouge et se retrouvent à devoir payer des agios et autres pénalités. »

Des problématiques face auxquelles le Secours Catholique propose, à la veille des élections régionales, une batterie de solutions, et exhorte la classe politique à adopter « une approche globale de la lutte contre l’exclusion ».

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.

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