« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Face à la crise, les monnaies locales complémentaires se multiplient

Les monnaies locales florissantes du Brésil © Sylvia FREDRIKSSON

Les monnaies locales florissantes du Brésil © Sylvia FREDRIKSSON

Issues des mouvements altermondialistes et écologiques, les monnaies locales complémentaires (MLC) séduisent de plus en plus les Français. A quoi servent-elles ? Pourquoi essaiment-elles aux quatre coins de la France ? Décryptage.

 

On les dit parfois « sociales », « parallèles » ou « solidaires »… Mais qu’elles soient créées à l’échelle d’un quartier, d’une ville ou d’une communauté d’agglomérations, les monnaies locales reposent toutes sur le même principe. L’idée ? Proposer une monnaie complémentaire à l’euro, émise et gérée par les citoyens, qui n’a pas de cours légal et n’est pas soumise à la spéculation.

Si elles connaissent un véritable boom dans l’Hexagone suite à la crise financière de 2007, les monnaies locales complémentaires ne sont pas un phénomène récent. Étroitement liées à l’histoire économique mondiale, elles fleurissent partout dans le monde depuis le début du XXème siècle, toujours en contexte de crise, et témoignent aujourd’hui d’un changement de paradigme qui prend de plus en plus d’ampleur : la perte de confiance dans les grandes institutions au profit d’une solidarité locale.

 

Contre les monopoles étatiques et la spéculation

Grande Dépression des années 1930, chocs pétroliers de 1979, crise économique argentine en 2002…Tous ces épisodes de crise ont vu surgir de nouvelles monnaies locales mises en place par des individus qui, ici et là, ont cherché à contourner le système spéculatif pour se réapproprier la richesse locale : en 1932, par exemple, dans la ville autrichienne de Wörgl, ou au début des années 1990 dans la ville d’Ithaca aux Etats-Unis, avec la création de l’Ithaca Hour.

Carte des Monnaies locales complémentaires en France © Réseau MLC

Carte des Monnaies locales complémentaires en France © Réseau MLC

 

Gônette, Roue et Buzuk : mode d’emploi

De L’Abeille, créée à Villeneuve-le-Lot en 2010 par l’association Agir pour le vivant, au Stück, petit dernier strasbourgeois né en octobre 2015, les monnaies locales complémentaires témoignent de la vivacité du milieu associatif français et d’une réelle recherche d’alternatives économiques. Regroupées en un réseau, ces monnaies locales complémentaires sont créées et gérées par des associations citoyennes bénévoles. Mais comment fonctionnent-elles ?

Le principe est simple : 1 euro = 1 unité de monnaie. Car si elles sont appelées « complémentaires », c’est que ces monnaies locales n’ont pas pour objectif de supplanter la monnaie nationale et d’enterrer l’Euro, mais bien de dédoubler les échanges monétaires. Physiques (par exemple sous forme de coupons), ou bien virtuelles, elles s’échangent contre des euros qui eux, ne sont pas utilisés, mais stockés comme fond de garantie par l’association. Un fond de garantie qui peut-être utilisé pour financer des projets locaux en accord avec les valeurs des MLC comme par exemple des investissements éthiques dans le domaine social tels qu’une aide financière aux sans-emploi ou encore le soutien à la création de micro-activités locales. Avec cette monnaie en poche, les utilisateurs peuvent quant à eux payer leurs biens et services – de la baguette de pain aux heures de baby-sitting – auprès des professionnels adhérents.

 

Faire circuler l’argent plus rapidement

Hors du système classique, loin de toute thésaurisation et des spéculations financières, ces monnaies locales complémentaires doivent permettre de relancer l’économie locale et de faire circuler l’argent plus rapidement, en circuit court, du consommateur au commerçant.

Pour favoriser cette circulation monétaire, la plupart de ces monnaies locales, comme le Sol- Violette à Toulouse, ont mis en place un système de « monnaie fondante » : les unités perdent de leur valeur avec le temps, ce qui incite leurs détenteurs à les faire circuler rapidement. Un système qui rend toute épargne sans intérêt et qui permet d’augmenter significativement l’indice de circulation de la monnaie à l’intérieur du territoire.

Au-delà de l’aspect économique, ces monnaies locales ont aussi un rôle social. Elles tendent à créer une communauté d’échange autour de biens et services mais aussi de temps et de savoirs. Regroupant des individus animés par les mêmes valeurs de partage, de solidarité et de justice, transformant les usagers en acteurs économiques, elles sont vectrices de lien social et ré-humanisent les échanges marchands de proximité.

Coupon 5 Roues © SEVE

Coupon 5 Roues © SEVE

 

Une reconnaissance qui inquiète

Longtemps marginalisées et hors cadre légal, les MLC sont aujourd’hui reconnues par l’Etat français. En 2013, la loi sur l’Economie Sociale et Solidaire reconnaît juridiquement le « titre de monnaie locale complémentaire ». Une reconnaissance qui n’impose pas assez de contrôles, selon le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui préconise une plus grande régulation de ces monnaies parallèles[1], rappelant que les MLC échappent à tout impôts et cotisations sociales.

De leurs côtés, certaines MLC s’inquiètent de cette officialisation. « Il importe de ne pas se laisser encadrer aussi facilement. Car c’est un fait : les MLC osent sortir du cadre et sont ouvertement porteuses d’une pensée économique et politique originale, qui dérange nos dirigeants. », peut-on lire sur le site de l’association Seve13, émettrice de La Roue, monnaie locale du Vaucluse et des Bouches-du-Rhône.

 

Des monnaies encore confidentielles

Malgré la profusion des initiatives, les monnaies locales complémentaires restent encore confidentielles, ne fédérant que quelques milliers d’utilisateurs en France. Au premier rang, l’Eusko du Pays basque qui regroupe plus de 2500 adhérents, suivi par la Sol-Violette et ses 1600 adeptes. Un phénomène en pleine expansion mais qui peine encore à sortir des réseaux alternatifs parfois fermés aux non-initiés.

En avril 2015, le rapport de la mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échanges locaux chiffrait cette confidentialité : une masse monétaire moyenne en circulation tournant autour de l’équivalent de 26 000 euros, un nombre d’utilisateurs moyen avoisinant les 450 et pas plus de 90 prestataires impliqués (commerçants, producteurs), en moyenne.

Si l’impact est faible, les chiffres évoluent rapidement «  en raison de l’expansion forte de certains projets », comme le souligne le rapport. Avec une trentaine de projets de monnaies locales en cours, la France, qui n’est pas pionnière en la matière, tend à s’affirmer comme acteur de poids dans la réalité des alternatives économiques éthiques et solidaires.

 

 

[1] Rapport du CESE – avril 2015

 

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Alice Dubois
Journaliste et chroniqueuse, avec prédisposition naturelle pour les sujets de société, la biosphère et les culture(s). Après une vie entre spectacle vivant et agence de com. La presse écrite ? Depuis sa première machine à écrire, en 1984.

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