« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

ENA : « La langue de bois recouvre une pensée de bois, et c’est elle qui nous menace »

Photo Wikimedia Commons.

Photo Wikimedia Commons.

Elle a formé trois présidents, sept Premiers Ministres, plusieurs ministres, mais aussi de nombreux préfets, membres de cabinets ministériels ou magistrats… Alors que l’Ecole Nationale d’Administration (ENA) fête ses 70 ans, Adeline Baldacchino, l’une de ses ancienne élèves, jette un pavé dans la marre en publiant La Ferme des énarques. Un ouvrage profondément critique, qui se veut aussi un « réquisitoire positif » pour réformer la prestigieuse institution, initalement fondée pour démocratiser l’accès à la haute fonction publique. The Dissident l’a interviewée.

The Dissident : Comment l’idée de publier une critique de l’ENA est-elle née ?

C’est une idée qui a sans doute mûri longtemps dans mon inconscient, mais qui a surgi subitement comme une urgence. J’avais un bilan à tirer de ces années. Un masque à arracher avant qu’il ne me colle à la peau. Le désir de dire que cette scolarité devrait servir à quelque chose plutôt qu’à rien, de comprendre ce qui n’allait pas et de faire des propositions pour que ça aille mieux…

Adeline Baldacchino - DR

Adeline Baldacchino – DR

Qu’espérez-vous de la publication de ce livre ?

Forcer la porte du débat sur la formation des « élites », réinscrire à l’agenda politique l’idée que l’action administrative et politique doit relever de la lucidité, du courage et de l’exemplarité : donc de la capacité à prendre des décisions en connaissance de cause, en affrontant le réel, plutôt qu’en répétant comme un brave perroquet des éléments de langage applicables à toute situation. J’avais pour ambition en l’écrivant de dire que la politique n’est pas la communication politique, et que l’énarque qui va avoir pour fonction de conseiller le politique ne doit pas l’oublier, sous couvert d’une prétendue « neutralité » idéologique qui ne recouvre que le sens du compromis à tout prix.

Notre rôle devrait être de poser des options sur la table, charge au politique d’en choisir une. Pour cela, il faut disposer des outils permettant de comprendre le réel, de l’analyser, puis de le changer. L’École n’offre aucun de ces outils. Elle le pourrait, et le devrait.

Dans votre livre, où vous expliquez longuement votre parcours, votre posture est celle d’une personne qui n’aurait pas eu tout à fait le « profil ENA ». N’est-ce pas une manière de vous démarquer de ceux que vous critiquez ?

Si je me repose sur mon expérience personnelle, c’est d’abord pour dire « d’où » je parle et montrer que si l’ENA n’interdit pas de prendre des chemins de traverse, ce n’est pas elle qui les favorise ou incite à les emprunter. Je crois aussi que le choix d’écrire ce livre tient effectivement beaucoup à un parcours personnel qui m’amène d’ailleurs à prendre une disponibilité, pour d’autres projets d’ordre poétique et littéraire.

C’est parce que j’ai cette liberté de ne rien « attendre », ni promesses ni promotion, que j’ai pu l’écrire. On me demande souvent pourquoi bien des camarades, d’accord avec moi dans le privé, ne se prononcent pas en public : c’est qu’ils n’en ont pas forcément la liberté, et qu’on ne scie pas facilement la branche sur laquelle on est assis ! Mais j’ai choisi d’aller de l’avant alors que je n’avais rien à y gagner professionnellement, au contraire. Ma plus belle récompense a été le message reçu d’un ancien maître de stage, lui-même haut-fonctionnaire : « Tu as eu raison d’écrire ce livre, il vaut mieux se tirer une balle dans le pied qu’une balle dans la conscience. »

Votre livre est très critique envers l’ENA et son fonctionnement. Pourtant, vous dites ne pas vouloir la supprimer…

Je crois qu’il faut tenter de réformer ce que l’on a plutôt que de faire table rase sans avoir essayé. D’une part parce que cela coûte moins cher, d’autre part parce que supprimer ne règle aucun problème : si c’est pour remplacer l’école par cinq ou six concours qui ne présenteront aucune garantie, peu d’intérêt. Je suis donc sur la position du « plan B » : faisons-en une école utile et fidèle à sa vocation. S’il s’avérait que le plan B était impossible à réaliser, alors je serais la première à dire, « on change tout », on repart de zéro. J’ai peut-être la faiblesse de croire à la réforme quand parfois les révolutions s’imposent.

Vous dites de Florian Philippot, qui a été dans votre promotion, que vous ne l’avez « pas venu venir ». Comment expliquez-vous que l’ENA, censée « donner les clefs de la République à ceux qui vont devoir la perpétuer », voire sortir de ses rangs un cadre d’extrême droite ?

On ne voit personne venir à l’ENA, car tout le jeu est d’avancer masqué. Je constate seulement que l’école ne donne aucune arme intellectuelle : c’est donc à l’extérieur qu’on va les chercher. Lui est allé de ce côté-là, et en ce sens il est bien la preuve qu’aucun garde-fou humaniste, historique, théorique n’existe. En revanche, il met au service du FN les talents de communication politique et la connaissance intime du système administratif qui sont l’essentiel de ce que l’on acquiert à l’ENA. C’est bien pourquoi je préconise de revenir aux fondamentaux : c’est l’esprit critique, la proximité du terrain et la compétence technique qu’il faut viser, au lieu de croire que les cours de mediatraining et de pseudo-management contribueront à former des hauts fonctionnaires avisés.

Votre volonté de réformer l’ENA s’inscrit dans le contexte de la percée du FN. Pensez-vous que le fonctionnement de l’école est la cause du dysfonctionnement du système politique actuel, ou que l’ENA est avant tout un symptôme ?

Ed. Michalon, 2015.

Ed. Michalon, 2015.

Je crois que la part de responsabilité des énarques est plus grande qu’ils ne sont disposés à l’admettre. L’ENA n’est évidemment pas la cause unique des dysfonctionnements politiques que l’on observe, qui résultent de tendances longues. Notamment de l’abandon de tout idéal alternatif au capitalisme néo-libéral, qui amène gauche et droite, après le tournant de 83, à se confondre dans un même moule. Mais l’École est totalement partie prenante de ce phénomène dès lors qu’elle forme les cadres supérieurs qui entourent les politiques et gèrent l’État.

Si le FN prospère, c’est bien sur le terreau des « trois petits singes » : cette extraordinaire capacité à ne pas voir, ne pas entendre et ne rien dire de la colère qui s’exprime dans les urnes contre une technocratie en laquelle le pays n’a plus confiance. Je dis que cette confiance rompue entre les gouvernants et les gouvernés, ce n’est pas en insultant ceux qui votent à l’extrême-droite, voire les abstentionnistes, qu’on peut la rétablir. C’est plutôt en essayant de faire en sorte que les énarques se conçoivent comme des ingénieurs du lien social, comme de vraies courroies de transmission entre la société civile et l’État, avec ce que cela impose d’humilité.

Vous souhaitez que l’ENA soit réformée. « L’énarque serait alors l’ouvrier responsable de la maintenance des possibles organisés (…), un artisan du dispositif social, un pompier du vivre-ensemble », écrivez-vous. N’est-ce pas plutôt le rôle des élus ?

Il n’appartient pas à l’énarque de se substituer à l’élu pour arbitrer. En revanche, il est de son devoir d’offrir tous les éléments d’un choix possible, plutôt que de neutraliser à l’avance la décision en proposant une voie médiane, qui est souvent une impasse. Le technicien neutre n’est qu’un mythe facile derrière lequel escamoter l’impuissance à agir. Il n’y a pas de neutralité pure de l’action publique. Toute action suppose des choix. Pour les faire, il faut connaître le terrain, avoir des convictions, les opposer à d’autres convictions, bref, connaître son sujet. Je crois profondément que la langue de bois recouvre une pensée de bois, et que c’est elle qui nous menace.

Ce que vous décrivez des énarques les montre en dehors de la réalité que connaissent la majorité des gens. Comment faire pour que l’énarque soit comme chacun d’entre nous ?

La « pédagogie du poisson électrique » que je prône consiste à envoyer plus vite et plus longtemps les énarques sur le terrain. Il faut rétablir des stages ouvriers du service public. Pourquoi les élèves ne travailleraient-ils pas plusieurs semaines dans des services de proximité, là où vont s’appliquer les normes qu’ils édicteront un jour ? Ce qu’il faut ne jamais oublier, c’est le quotidien d’un pays où l’on ne vit pas au rythme des cortèges ministériels à gyrophare et des cocktails d’ambassade.

Vous appelez à une réforme de la formation de l’ÉNA, mais aussi de son concours, pour qu’en soient allégés les biais sociaux et économiques. Pensez-vous qu’une simple réforme du concours suffirait à diversifier les profils accédant à l’ENA ?

Je me concentre sur la question de la formation. Le concours est perfectible mais les discriminations commencent très en amont : c’est sur les universités et sur Sciences Po qu’il faut travailler. Au demeurant, avec quatre-vingt « élus » par an, on n’obtiendra jamais une parfaite représentativité. Ce qui m’intéresse, c’est surtout qu’à l’intérieur on casse les codes plutôt que de les reproduire. Et que le concours de sortie intervienne beaucoup plus tôt, pour que des filières (juridique, internationale, économique, sociale etc.) développant un véritable parcours pédagogique soient mises en place. Cela relève du simple bon sens. On ne peut pas former des spécialistes de tout en deux ans. On a donc fait le choix de former des caméléons. Ceci présente des avantages – nous sommes « adaptables » – mais aussi des inconvénients – le camouflage est notre principale zone d’expertise. Il faut redonner la priorité à la compétence.

Le bâtiment de l'ENA à Strasbourg - DR

Le bâtiment de l’ENA à Strasbourg – DR

Vous proposez de « mettre les directeurs d’administration face à leurs concitoyens pendant quelques heures par an ». Alors que vous décrivez un système qui forme de très bons communicants, n’avez-vous pas peur qu’une telle solution ne se transforme en un simulacre de démocratie ?

Bien sûr, tout peut toujours tourner à la farce : si c’est pour mettre des gens munis de fiches face à des gens qui s’autocensurent, cela n’a aucun intérêt. En revanche, imaginer des modalités de démocratie participative par lesquelles des assemblées de citoyens volontaires poseraient des questions précises à des techniciens obligés de tenter d’y répondre ne me paraît pas aberrant. Tout ce qui peut resserrer le lien direct entre la société civile et la haute fonction publique me semble essentiel. Il faut sortir du carnaval de la communication politique, aller au réel, donc au terrain, quitte à le décevoir en n’ayant pas toujours des réponses toutes prêtes.

Vous expliquez que l’ENA ne forme pas à lire, et surtout pas à s’attarder sur une pensée (économique, notamment) hétérodoxe. Cela signifie-t-il que tous les énarques sont libéraux ?

Pas forcément, mais qu’ils doivent montrer patte blanche au concours, oui. On est dans le « ventre mou » d’une pensée sociale-libérale, avec son nuancier (libéralisme dur, gaullisme social, gauche moderne…). L’énarque est au pire un farouche tenant de la concurrence libre et sans entraves, au mieux un keynésien bon teint – qui a oublié de lire Keynes. Le maître-mot de la survie à l’ENA, « pas de vague mon vieux, pas de vagues » (ou PDVMVPDV) est une sorte d’avatar bureaucratique de la logique thatchérienne du « there is no alternative » (TINA).

Attention, à titre individuel, rien n’empêche, sinon l’autocensure, de penser autrement ! Mais il n’est pas facile de secouer des chaînes si pesantes pour recommencer à rêver le monde quand on s’est habitué à devoir le « gérer ». Une fois intériorisées la novlangue de la croissance à tout prix, l’idée que la gauche et la droite ne sont plus que de vieilles lunes idéologiques et que l’on peut faire de la politique comme on gère une entreprise, les énarques qui sont aux manettes font ce qu’ils peuvent.  Mais oublient de tenir compte de ce que la scène intellectuelle ou universitaire propose de meilleur, parce que l’École est complètement coupée du monde de l’enseignement supérieur. Il n’y a pas de corps enseignant, seulement des « intervenants » de passage, sous prétexte qu’il s’agirait d’une « école d’application ». Mais de quoi ? Où sont les cours d’histoire de l’action publique, de la pensée économique, d’éthique appliquée, par exemple ?

Il ne s’agit pas de faire de la morale mais de prendre la table des matières du premier manuel venu de philosophie politique ou d’économie, d’entendre des intellectuels s’interroger sur le clonage ou l’euthanasie, le climat ou l’environnement, les migrations ou la démographie, de penser le temps long !

Vous dites que l’ENA inculque « la conviction profonde que la transformation sociale passe par le consensus ». Dans votre livre, vous faites plusieurs références à l’anarchisme, mais vous parlez aussi à plusieurs reprises de réforme et de consensus. Est-ce là une trace de votre passage à l’ENA ?

Possible ! Serais-je plus révolutionnaire et moins réformiste sans ce passage à l’ENA ? Qui sait ! J’en garde en effet tout de même la conviction qu’il vaut mieux agir intelligemment et collectivement que sauvagement et en catastrophe.

L’anarchisme n’est pas incompatible avec la notion de consensus (ni même avec la notion d’État !). J’aime la puissance d’insurrection qu’il dit face à l’ordre établi comme autorité ou domination, l’idée que l’on doit aller « grapiller » chez les grands penseurs marginaux, sous réserve d’un droit d’inventaire, des éléments qui peuvent faire sens dans une pratique quotidienne de l’économie sociale et solidaire, de la vie associative, de l’éducation populaire. L’idée que l’on peut et que l’on doit toujours repartir de la base et du terrain pour reconstruire un monde politique commun. Un principe aussi d’extrême solidarité entre la culture et la politique, qui sont bien trop découplés aujourd’hui, comme s’il était normal de concevoir l’ENA comme une « business school » !

Quelles réactions ont suscité votre livre ?

Des réactions contrastées, comme je m’y attendais. De nombreux camarades, mais aussi des gens qui avaient découvert par hasard le livre, m’ont écrit pour me dire leur satisfaction à lire des choses qu’ils savaient ou devinaient, mais n’avaient pas vu formulées. En revanche, du côté institutionnel, silence radio, voire mépris total.

Qui espérez-vous mobiliser pour faire changer les choses ?

Il me semble clair désormais que le choc doit être exogène : populaire, médiatique, politique. J’ai voulu ce livre compréhensible par tous. Les énarques sont trop réticents à s’emparer eux-mêmes de la question de leur impopularité : comment regarder en face l’échec global d’un système dont on est issu ? La seule réponse que trouve « l’association des anciens », c’est la « communication positive », avec de grandes soirées d’auto-célébration… Tous ceux qui savent ou pressentent à titre individuel qu’il faut agir hésitent à s’exprimer publiquement. Or, il va bien falloir agir. C’était le sous-titre initial de mon livre : plaidoyer pour l’urgence. Agir avant que la société n’implose sous les coups conjugués de l’inaction, de la colère, et de la récupération de cette colère par de dangereux marchands de sable.

Propos recueillis par Leïla Frat

 

À lire :

La ferme des énarques, Adeline Baldacchino, Éd. Michalon, 2015. 230 pages, 17 euros.

Auteur invité
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