« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Saali, un réfugié iranien au purgatoire slovène

Les réfugiés s'amassent le long des barrières. Impatients, ils attendent de quitter le camp pour être dirigés vers un train en direction de la frontière autrichienne. - (c) Pierre Gautheron/The Dissident

Il est l’un de ces milliers de réfugiés qui, depuis plusieurs mois, rejoignent l’Europe par la route des Balkans. Jeune diplômé venu d’Iran, Saali a fui le régime de Téhéran avec l’espoir de refaire sa vie sur le continent des « droits de l’Homme ». Mais pour l’heure, il est enfermé à Dobova, en Slovénie, dans un camp de transit aux conditions inhumaines. Reportage.

Dans le camp de Dobova, en Slovénie, les conditions de vie sont désastreuses. Alors que le pays, confronté à une arrivée massive de réfugiés, a commencé à ériger des barbelés à sa frontière avec la Croatie, des familles atterrissent dans cette petite commune de l’est du pays. Enfermées derrière des barreaux, elles transitent sur un terrain boueux et sale. L’odeur est épouvantable : les réfugiés doivent brûler leurs déchets pour se chauffer. Tout autour du camp, des bénévoles s’activent pour distribuer à travers les clôtures des sacs poubelles et des habits. Tandis que les migrants nettoient les lieux, les forces anti-émeutes slovènes, aux aguets, surveillent le manège. Les journalistes, eux, sont maintenus à l’écart : personne n’est autorisé à franchir les barrières pour constater le pire.

La Slovénie en Europe

La Slovénie en Europe

Un jeune réfugié vient discuter contre la barrière. Il est iranien et s’appelle Saali. Les traits creusés et les yeux cernés, il détaille les raisons de son départ : « En Iran, le gouvernement est très mauvais. J’avais rendez-vous avec ma copine, et la police nous a arrêtés et battus. J’ai décidé de m’en aller. » Du haut de ses vingt-deux ans, Saali rejoint alors la grande vague migratoire qui s’achemine vers l’Europe, empruntant avec deux de ses amis la route des Balkans. « J’ai voyagé pendant trois semaines, à travers la Turquie, la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Croatie… », énumère-t-il. Avant d’échouer, comme des milliers d’autres, dans ce camp en Slovénie. « J’espère qu’un train va rapidement nous emmener vers l’Autriche », explique-t-il en s’accrochant, comme ses compagnons de fortune, à l’espoir d’une vie meilleure.

Manque de nourriture et de soins

Derrière les barreaux, un petit attroupement se crée. Affublé d’un masque respiratoire, un homme intervient et pointe la fumée environnante. «Nous sommes tous malades avec cette odeur. Ma petite sœur est partie à l’infirmerie, dites leur qu’il ne faut pas qu’elle revienne ici. Ce n’est pas bon pour sa santé», insiste-t-il, inquiet.

À côté de lui, un homme d’une cinquantaine d’années, les rides profondes et le regard fatigué, renchérit : « On est traités comme des animaux. Pourquoi ? Regardez où on dort, nous n’avons rien ». Arrivé d’Irak, il explique être chrétien : « Mon église a brûlé. Les musulmans viennent nous tuer si l’on n’a pas la même foi qu’eux. » Révolté, il répète : « Nous sommes traités comme des animaux… ».

Manque de nourriture, absence d’hygiène : voilà ce dont se plaignent principalement les réfugiés. « Je suis là depuis deux jours, et je n’ai pas mangé depuis hier », abonde Saali. Ici, les gens se couchent souvent le ventre vide et dorment à même le sol, n’ayant pour beaucoup qu’une fine couverture pour se réchauffer.

Les conditions de vie dans le camp de Dobova sont désastreuses. Les réfugiés brûlent leurs déchets pour se chauffer. Ils manquent de nourriture et dorment le plus souvent à même le sol, sur un terrain boueux. - (c) Pierre Gautheron/The Dissident

Les réfugiés brûlent leurs déchets pour se chauffer. Ils manquent de nourriture et dorment le plus souvent à même le sol, sur un terrain boueux. – (c) Pierre Gautheron/The Dissident

Des conditions insalubres qui ont fait se raviver la vieille blessure de Saali. Sa main gauche, dont il montre les cicatrices, est devenue blanche et inerte. Alors qu’il serre sa main de son poing droit, un policier approche et lui demande ce qu’il se passe. « Je ne sens plus ma main, j’ai eu un accident l’année dernière », lui explique Saali. Une explication que le gardien de la paix ne semble pas prendre trop au sérieux. « Il y a beaucoup d’enfants malades. Vous devez attendre, le médecin viendra vous voir après », lui rétorque le policier.

« Vous savez, les bénévoles ici sont des gens bien, ils nous aident. Mais la police ne leur permet pas de faire grand chose», observe Saali, qui dit avoir été mieux traité en Croatie qu’ici.

Un périple difficile et dangereux

Sous son bonnet noir, Saali est mal rasé. Ses habits sales portent les marques d’un voyage long, difficile et de marches forcées. L’étape la plus difficile du périple ? La traversée de la mer pour rejoindre l’île de Lesbos, en Grèce. Cette même île où, selon le photoreporter Aris Messinis, se déroulent des “Scènes de guerre en zone de paix”. « La mer est grande, je ne sais pas nager et nous étions sur un petit bateau gonflable. C’était très dangereux », raconte Saali. À l’arrivée, il dépense rapidement toutes ses économies : « Les prix étaient élevés pour nous, une bouteille d’eau coûtait deux euros. Il ne me reste plus rien. »

Les réfugiés sont dirigés par la police vers le camp de Dobova. Ils sont des milliers à marcher à travers les champs, sans savoir où ils sont. (c) Thomas Dévényi

Les réfugiés sont dirigés par la police vers le camp de Dobova. Ils sont des milliers à marcher à travers les champs, sans savoir où ils sont. (c) Thomas Dévényi

Depuis, il a franchi quatre pays, transité par plusieurs camps. À chaque nouveau départ, il ose renouer avec l’espoir d’atteindre son objectif. « Je voudrais aller en Allemagne, puis en Angleterre. J’ai une licence de gestion comptable et de finances, je voudrais continuer mes études », explique-t-il. De l’ambition, mais aussi de l’incompréhension. Comme ses amis, Saali ne comprends par le sort que leur réserve l’Europe : « Nous avons du talent, nous sommes instruits. En venant ici, je pensais découvrir les droits de l’homme. Je suis déçu. »

Thomas Dévényi

 

Auteur invité
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