« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Réfugiés : « J’ai trouvé mon Europe parmi les volontaires »

Des volontaires préparent des sachets-repas - (c) Pierre Gautheron

Le camp de Rigonce se situe au bord de la frontière croato-slovène. Aujourd’hui fermé, il était devenu le point de passage obligé vers l’Autriche. Dans ce camp aux conditions de vie inhumaines, une poignée de volontaires s’est mobilisée pour rendre l’attente des réfugiés moins insupportable. 

Ils sont une quinzaine, gilets jaune ou orange sur les épaules, à aider plusieurs milliers de réfugiés. Ici, à Rigonce (Slovénie), les volontaires sont tolérés par l’armée et possèdent un petit espace, délimité par la police. Anglais, Allemands ou Suisses pour la plupart, ils découvrent la gravité de la situation. Quelques Croates et Slovènes sont également présents. Ils déplorent l’hostilité de leur gouvernement et affirment que leurs compatriotes ne se retrouvent pas tous dans cette politique.

Leurs installations sont précaires : quelques tentes pour protéger les habits de la pluie, trois grosses casseroles pour le thé et les repas. Une jeune artiste londonienne est venue avec un ami croate. « Je ne m’attendais pas à de telles conditions de vie. Nous manquons de tout pour être réellement utiles. Nous sommes quinze pour plusieurs milliers de réfugiés. C’est une tâche impossible », explique-t-elle en préparant de maigres sandwichs.

Elia, une jeune Suisse dont le gilet porte l’inscription « Human Generation » surplombée d’un coeur, décrit la situation des jours précédents : « Les autorités locales sont complètement débordées et les droits fondamentaux, totalement bafoués. Le problème, c’est la façon dont les réfugiés sont traités par l’Europe. Je pense aussi qu’il y a une réelle censure du sujet. Maintenant, c’est aux médias de prendre position », observe-t-elle, avant que la discussion ne soit soudainement interrompue lorsqu’une bénévole éclate en sanglots.

Pour distribuer un peu de nourriture, les volontaires doivent longuement parlementer avec l’armée. Un nouveau train va bientôt arriver et ils veulent nourrir les réfugiés présents avant leur départ pour un autre camp. Les militaires finissent par accepter : les bénévoles ont trente minutes. En s’approchant du camp, les réfugiés affluent vers le seul point de distribution. Très vite, la situation échappe à tout contrôle. L’armée n’aide en rien et les maigres repas disparaissent dans la foule. La distribution se transforme alors en cohue, les militaires crient. La plupart des bénévoles sont complètement abattus devant la difficulté de la tâche.

Des observateurs indépendants

C’est le troisième voyage d’Inge et Pauline à la frontière croate-slovène. Ces deux luxembourgeoises ont décidé de se rendre sur le terrain après une discussion avec leurs collègues. « Afin de ne pas arriver les mains vides, nous avions organisé en amont une grande collecte » expliquent-elles. Tout en triant un tas de chaussures posées sur une bâche, Inge décrit l’apport des volontaires : « Nous sommes des observateurs indépendants, sous aucune tutelle institutionnelle ou associative. Beaucoup d’améliorations sont dues à notre action directe, ici comme dans les autres camps alentours. »

Des volontaires préparent des sachets-repas - (c) Thomas Devenyi

Des volontaires préparent des sachets-repas – (c) Thomas Devenyi

C’est le cas à Rigonce, où les volontaires ont obtenu le droit de faire sortir du camp les réfugiés blessés, malades ou gravement affaiblis pour les prendre en charge. Ce fragile sanctuaire, délimité par les banderoles de police, accueille majoritairement des enfants et des personnes en fauteuil roulant. « Nous n’avons aucune hiérarchie. Notre responsabilité est à la fois personnelle et mutuelle ce qui nous permet d’être extrêmement flexibles et de réagir rapidement », poursuit Inge. Difficile, malgré tout, de trouver sa place dans un environnement si chaotique.

L’armée tolère les bénévoles plus qu’elle ne les accepte. Leur champ d’action est déterminé par les relations entretenues avec les soldats. Parfois, ils peuvent venir apporter de l’eau ou quelques vêtements. Mais à chaque mouvement de foule à l’intérieur du camp, ils n’ont plus le droit de s’approcher et doivent observer la situation de loin, impuissants.

Dans d’autres camps comme celui de Nickelsdorf (à la frontière austro-hongroise), la Croix Rouge possédait le monopole de l’aide aux réfugiés. Les volontaires devaient alors s’inscrire sur une liste pour obtenir un badge d’accès et une veste de la Croix Rouge. Les relations avec les ONG étaient tendues. « Du côté hongrois, nous étions regardés comme des concurrents. Alors que les humanitaires logeaient dans le bâtiment des douanes, les bénévoles devaient s’installer plus loin, en plein air. La communication était superficielle et nous devions attendre d’avoir l’accord des ONG pour agir », s’agace Inge.

Une femme seule a été autorisée à sortir du camp. Elle peut nourrir et vêtir ses enfants - (c) Pierre Gautheron

Une femme seule a été autorisée à sortir du camp. Elle peut nourrir et vêtir ses enfants – (c) P. Gautheron

 

De l’engagement spontané à la dissidence nécessaire 

La majorité des bénévoles ne se connaissent pas avant d’arriver sur place. C’est à proximité des camps qu’ils se rencontrent pour la première fois et commencent à travailler ensemble. Les raisons personnelles de leur présence se muent alors en engagement collectif. « Dans la plupart des cas, il n’a fallu que quelques minutes pour se sentir entre amis », décrit Inge.

De tous les volontaires rencontrés, aucun ne se complaît dans une position de dissidence par rapport à l’armée ou aux autorités. Pauline le dit clairement : « Quand on me demande quelle est la solution à la crise migratoire, je réponds que mon engagement est humanitaire avant d’être politique ». Sur le terrain pourtant, les bénévoles transgressent toujours les directives militaires. Les actes dissidents sont si nombreux et nécessaires que la désobéissance civile s’instaure naturellement.

Pour autant, les bénévoles  se refusent à toute logique d’affrontement direct et recherchent toujours le compromis pour aider au mieux les réfugiés. Leur engagement est humaniste mais nullement militant. Inge sourit : « Parmi les volontaires, j’ai trouvé mon Europe. Flexible, moderne, accueillante, solidaire et surtout humaine. »

 

Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

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