« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Michel Fize : « Notre jeunesse est à l’abandon »

Michel Fize - © Neil Snape

Il y a consacré toute sa carrière. Sociologue, chercheur au CNRS, conseiller général d’Ile-de-France et membre du Mouvement Progressiste, Michel Fize est un fin connaisseur des adolescents et des jeunes. Crise de la transmission, absence de perspectives, difficultés d’accès aux responsabilités : il revient aujourd’hui sur les problématiques d’une jeunesse tentée par la révolte.

The Dissident : Après le 13 novembre, nombre de journaux français et étrangers ont souligné que c’est principalement la jeunesse qui a été visée par les attentats. Attentats eux-mêmes perpétrés par des jeunes…

Michel Fize : Comme vous le dites justement, ce sont principalement des jeunes, dont une majorité de Français, qui en sont arrivés à commettre ces attentats. Cela pose la question de la responsabilité, notamment celle de l’État et de la société, dans ce que j’ai appelé « la fabrication de ces monstres », à laquelle, il ne faut pas se leurrer, nous avons un peu contribué. Étant entendu que je crois au libre arbitre : ce n’est pas parce qu’on a des conditions de vie difficiles qu’on va devenir un barbare.

Mais il est certain que l’absence de perspectives conduit à l’absence d’identité sociale, qui pousse certains à trouver refuge dans une identité de substitution. Et cette identité est d’ailleurs parée de toutes les vertus par les discours de propagande : Daech fabrique des « héros » parmi les héros. Donc il est évident qu’après le discours sécuritaire, qu’on partage plus ou moins dans les grandes lignes, on ne pourra esquiver la question des problèmes économiques, des problèmes des banlieues, de la réussite scolaire, de la société.

Selon le spécialiste Olivier Roy, le « jihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché ». Partagez-vous ce constat?

Malheureusement, oui. Il est évident que depuis la chute du mur de Berlin, on a assisté à l’effondrement des idéologies alternatives. Or quand on est jeune, on a besoin d’un idéal, d’une perspective. Les jeunes sont à la fois des citoyens comme les autres et des citoyens plus exigeants, car ils ont besoin d’avoir un cap. Et la grande force des mouvements islamistes comme Daesh, c’est qu’ils donnent à la fois des repères, un rôle et une responsabilité – ce qui est évidemment dramatique –, avec des discours très simplistes. Daech, c’est comme l’extrême-droite : c’est un discours très primaire. Et ça marche. Donc on peut dire que le jihadisme est une cause qui vient se substituer à un vide idéologique. Mais c’est une cause qui n’a aucune noblesse.

À travers vos travaux, vous réfutez l’idée, largement partagée, selon laquelle les adolescents iraient globalement mal..

D’abord, il faut distinguer deux catégories d’âges au sein de la jeunesse. Les adolescents – qui sont de plus en jeunes et de moins en moins vieux -, qui ont entre 8-9 ans et 14-15 ans, et les jeunes, qui ont entre 15 et 25 ans, voire 28-30 ans, soit l’âge où l’insertion et l’autonomie économiques sont acquises. Concernant les ados, ça fait trente ans que les psychiatres-analystes racontent « la plus formidable fable des temps modernes », qui voudrait que l’adolescence soit un âge pathogène en soi.

En réalité, l’adolescence est comme les autres âges : certaines personnes sont malades, anorexiques… Mais il n’y a pas de raison qu’ils aillent biologiquement mal. Au contraire, l’adolescence est l’âge de la vie. Par contre, il est certain que la société leur pourrit la vie par les exigences scolaires, elles-mêmes confortées par les exigences familiales, alors même qu’au collège, nombre d’adolescents ont déjà des perspectives d’avenir proches de zéro.

Ceux qui sont les plus en difficulté ce sont les jeunes, qu’on nous présente souvent comme des gens insouciants. Mais objectivement, il suffit de regarder les chiffres du chômage pour voir qu’ils sont en difficulté. Notre jeunesse est à l’abandon. Ces chiffres nous montrent que notre société construit délibérément l’exclusion des jeunes générations.

Vous déclariez récemment que « l’école en tant qu’institution a gravement failli, et ce, jusqu’à l’indignité démocratique ». Quelles sont les raisons d’un tel échec ?

Presses de la Renaissance, 2006.

Presses de la Renaissance, 2006.

Notre école, pour citer Jacques Chirac, est restée napoléonienne. Le virage que nous avons raté dans les années 60, c’est celui de la massification de l’éducation. Autant il était sain que tous les jeunes puissent accéder au collège, autant il eût fallu adapter l’école à un public devenu hétérogène. Au lieu de ça, on a rusé, avec l’appui de la carte scolaire, en créant des collèges de riches et des collèges de pauvres. L’école n’a jamais été aussi élitiste qu’en 2015. Et elle est en crise d’adaptation. Elle fonctionne sur les principes hiérarchiques surannés, sur le modèle du prof qui dit « moi je sais, vous vous allez apprendre ». C’est un schéma binaire obsolète.
Le défi, c’est de recomposer les savoirs utiles, d’inventer une gamme de pédagogies pour que chacun trouve celle qui lui permet de développer ses compétences. Que l’école soit aussi le lieu de l’expérimentation de compétences. D’où mon combat contre le diplôme, et le bac en particulier. La condition préalable à toute réforme, c’est la suppression du bac, qui est le symbole d’une école élitiste, fondée sur le principe de la compétitivité. C’est ce qui justifie toute l’architecture de l’école : le bac suppose les programmes, qui supposent les matières, qui supposent les notes.

Peut-on parler d’une « crise de la transmission » ?

Oui. Beaucoup de mes collègues l’ont dit depuis longtemps : on est dans une société de l’expérimentation, pas de la transmission. La transmission familiale permet de faire passer des valeurs, des principes, des modes de fonctionnement, et c’est peut-être encore ce qu’on pourrait imaginer en terme de transmission. Mais on ne transmet plus de métier ni de savoir-faire, par exemple. On peut dire que la transmission ne se fait plus. Dans une société d’individus, atomes et rois en même temps, on est dans la fabrication de soi, par soi. Donc chacun, et les plus jeunes en particulier, doivent se bricoler leur identité. Et quand certains n’y arrivent pas du tout, on voit émerger des choses comme le djihadisme. Là, on a un mécanisme de transmission qui opère et qui marche, avec un élément très primaire : défendre Allah et tuer les mécréants. Ça marche chez un certain nombre de jeunes, qui sont en partie des jeunes défavorisés et exclus socialement.

En 2011, vous évoquiez « une révolte mondiale de la jeunesse ». Quels points communs entre les révoltes de Tunisie lors du Printemps Arabe, celle de Londres en 2011, ou le mouvement des Indignés en Espagne ?

D’abord, une situation économique et sociale catastrophique. J’ai été atterré par ce que j’ai vu en comparant les indicateurs de dix pays européens : une expérience frontale du chômage, des difficultés d’insertion, des difficultés d’accès aux responsabilités… Les révoltes de 2011 sont nées d’une société qui en est à fabriquer des chômeurs diplômés. Même si certains sociologues officiels répètent que les diplômes constituent un rempart face au chômage – ce qui reste plutôt vrai -, le taux de chômage des diplômés a triplé en vingt ans. D’où la révolte contre un présent inacceptable. Et, pour dans les pays non-européens comme le Maroc ou la Syrie, une révolte contre le manque de liberté.

Dans l’enquête « Génération Quoi ? », lancée l’an dernier par France Télévision, 61% des jeunes affirment qu’ils seraient prêts à participer à un mouvement de révolte « type Mai-68 ». Est-on, selon vous, dans une situation pré-révolutionnaire ?

Je continue de le penser. C’est étrange parce qu’il y a quelques années, on n’avait pas vraiment de raisons de penser ça, mais on le disait. Et aujourd’hui que c’est tout près de nous, on est dans le déni. Cela masque peut-être la peur qu’il en soit ainsi.On dit aujourd’hui qu’il n’y a plus de ressort collectif. Mais on peut avoir un autre visage des révoltes que celles qu’on a connu auparavant. On l’a vu avec les Indignés par exemple, qui se sont beaucoup appuyés sur les réseaux sociaux. Les mouvements de révoltes ne passent plus forcément par les partis, comme ça a été le cas par exemple avec le Parti Communiste pendant un siècle.

 La manifestation du 15 avril 2008 avait réuni environ 40 000 manifestants entre République et Nation - (c) Flickr/kiki's photos


 La manifestation à Paris le 15 avril 2008 avait réuni environ 40 000 manifestants- (c) Flickr/kiki’s photos

 

Ce qui est plus délicat, c’est les modalités pour se mettre en action pré-révolutionnaire. Là, on manque d’outils collectifs. Quand on regarde l’échiquier politique, à part un petit peu le NPA ou peut-être Mélenchon, on n’est plus dans cette idéologie. Peut-être parce qu’on n’envisage pas la révolution sans le sang, la violence, et la violence contre les institutions. Mais on l’a vu avec les révolutions arabes : tous les mouvement de révoltes ne se passent pas forcément comme ça.

On parle souvent du désintérêt des jeunes pour la politique. Qu’en est-il en France ?

C’est une tarte à la crème d’opposer les jeunes d’avant, qui auraient été politisés, et les jeunes d’aujourd’hui, qui ne le seraient plus. La jeunesse a toujours été dépolitisée, y compris en mai 68. On oublie qu’à l’époque, le mouvement est parti de quelques centaines de jeunes autour de Daniel Cohn-Bendith, puis il y a eu un effet boule de neige. Mais ce mouvement n’a pas touché toute la jeunesse. Dans la manifestation de soutien à De Gaulle, il y avait aussi beaucoup de jeunes.

La jeunesse est dans l’optique de se constituer son avenir. Elle est dépolitisée, mais exigeante, avec des engagements sur certaines causes, ponctuelles, où elle attend des résultats. Avant on était dans des sociétés très clivées : des sociétés de classes sociales, avec chacune leur culture propre, avec des engagements qui passaient par le syndicalisme ou la politique. On n’était pas dans les préoccupations qui mobilisent les citoyens aujourd’hui : les causes humanitaires, l’environnement…

Des jeunes Indignés à Barcelone, en mai 2011 - (c) Flickr/Julien Lagarde

Des jeunes Indignés à Barcelone, en mai 2011 – (c) Flickr/Julien Lagarde

 

Comment faire davantage de place aux jeunes dans la vie politique ?

Tout ceci est d’abord une affaire de volonté politique. Il faut vouloir faire changer les choses. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, sauf pour une formation politique : le Front National, qui est le seul à envoyer une députée de 22 ans à l’Assemblée Nationale. Il y a une mise en responsabilité et en candidature des jeunes par le FN. Et parmi les jeunes engagés, il y a des frontistes.

Il faut permettre l’accès des jeunes aux responsabilités. Je suis pour l’abaissement de l’âge du droit à de vote à 16 ans (sans baisser pour autant l’âge de la majorité). J’avais également proposé que les jeunes puissent diriger une association, mais on est aujourd’hui dans une situation où il leur faut une autorisation parentale. On peut aussi imaginer des quotas de jeunes dans les conseils politiques, dans les comités directeurs des instances politiques. Ce serait bien plus efficace que les mouvements de jeunesse politiques que les partis mettent en place, sans jamais les mettre au cœur du pouvoir.

Le défi qui se pose pour la jeunesse est un peu celui qui s’est posé autrefois aux femmes. Et leur accès aux responsabilités passe aussi par l’évolution des mœurs politiques. Il faut sortir de l’idée que parce qu’on est jeune on est n’est pas expérimenté, pas sérieux.

Selon vous, nous vivons actuellement une mutation idéologique. Quelle est-elle, et sur quel modèle de société pourrait-elle déboucher ?

On vit surtout une mutation politique. Plus que jamais, il y a une classe politique d’un côté, et le reste des citoyens de l’autre. Et ce qu’il se passe aujourd’hui le confirme. Après les attentats, François Hollande a appelé dans son discours à l’union politique, donc à l’union des partis politiques représentatifs. Là, on est dans le temps de l’émotion, et le politique reprend un peu de couleur car il assure la sécurité. Il défend les citoyens (à travers ses institutions, la police, la justice…) et c’est peut-être là sa seule légitimité politique. Mais en réalité, l’unité nationale, l’état d’urgence, la laïcité, ça ne désigne pas grand-chose pour les gens. Le politique avance avec des concepts trop abstraits, ce qui explique la coupure entre le monde politique et les citoyens.

Alors que la démocratie participative est souvent présentée comme la solution à la crise politique que nous traversons, vous défendez l’émergence d’une démocratie « mireprésentative miparticipative ». Qu’entendez-vous par là ?

Je pense que la démocratie participative telle qu’elle existe aujourd’hui incarne surtout une transition politique. J’ai pu penser que cette démocratie plus directe était l’avenir. Je n’en suis plus sûr. On est à la fin d’un monde politique. On le voit notamment avec l’organisation des partis, qui sont de vieilles institutions du XIXème siècle. Pour l’instant, la démocratie participative est surtout une correction de la démocratie représentative – plus horizontale, plus près du terrain, donc plus près des gens. Pour autant, je ne suis pas certain que l’avenir soit à la démocratie participative.

Pour l’instant, la démocratie participative est surtout une démocratie de proximité. En Grèce, Syriza a fait long feu. Il est entré dans le réalisme politique. Peut-être que Podemos y parviendra. Mais globalement, quand on pense à la France, on est surtout dans une démocratie de proximité. Avec des outils peut-être un peu désuets : les conseils de quartiers, par exemple, sont plus réflexifs que décisionnels. Et tant qu’il y aura des États, on aura besoin de représentants nationaux qui parlent entre eux. Donc on aura une démocratie représentative, au moins en partie.

L’Europe pourrait-elle être le cadre d’un renouveau démocratique ?

Oui, si nous arrivons à construire une autre Europe. Hormis quelques défenseurs de la sortie de l’Union Européenne, le vrai débat n’est pas d’être pour ou contre l’Europe, mais de savoir quelle Union Européenne nous voulons. En l’occurrence nous voulons une Europe qui moins financière, moins dans les marchés, avec plus d’efficacité sociale et économique. L’Europe est donc à construire, sur d’autre bases.

Aurélia Blanc
Aurélia Blanc, journaliste indépendante. Passée par Respect Mag ou le Bondy Blog, je traîne mes guêtres sur le web, dans la presse magazine ou dans l'édition.

2 Comments

  1. COCO

    20 avril 2016 à 8 h 42 min

    Je suis totalement d’accord avec Michel FIZE que je ne connaissais pas ! Je l’ai entendu sur RND… Point de vue intéressant, novateur et intelligent. Un autre problème de nos sociétés soi-disant évoluées : la parole est en priorité donnée à ceux qui n’ont plus rien à dire de nouveau…Nos politiques nous sclérosent. Une bonne guerre civile, une bonne révolte forcerait certainement les ELITES à entendre le PEUPLE et à lui REDONNER le pouvoir ! Y en a marre de voir la vie reçue ainsi gâchée alors que nous avons tous les moyens pour bâtir un monde plus équitable plus fraternel.

  2. Pingback: « Jeunesses à l’abandon » avec Michel Fize, sociologue | Université Populaire des Ardennes

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