« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Maxime Combes : « Désarmons les marchés pour résoudre la crise du climat! »

Maxime Combes © E.Marchadour

Maxime Combes © E.Marchadour

La COP 21 s’est achevée avec l’accord de Paris sur le climat. Un accord « sans feuille de route » selon l’association Attac. Maxime Combes, économiste et membre de l’organisation internationale est l’auteur de « Sortons de l’âge des fossiles ! », publié en octobre 2015 aux éditions du Seuil. Entretien.

 

Membre d’Attac France depuis la fin des années 90, Maxime Combes est aussi l’un des animateurs de la commission société et écologie d’attac. Depuis 2007, il suit de près les négociations sur le réchauffement climatique et les mobilisations citoyennes pour la justice climatique.

 

The Dissident : Pouvez-vous rappeler la genèse de ces négociations sur le climat ? 

Maxime Combes : Ca fait quasiment 25 ans que les états négocient. Entretemps, les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 60%. Ca donne l’impression que plus on négocie, plus il y a des gaz à effet de serre ! Il y a déjà eu un accord au sein de la Convention cadre des Nations Unies sur le réchauffement climatique: le protocole de Kyoto, adopté en 1997. Ce texte a définit une série de principes, bons ou mauvais, mais qui ont organisé la gouvernance climatique depuis 25 ans. Parmi ces principes, celui de la responsabilité commune mais différenciée qui est utilisé par les pays du sud pour faire valoir leurs droits auprès des pays du nord.

L’ONU reste l’unique institution internationale où chaque pays est supposé avoir le même poids puisque chaque pays a une voix, si on accepte le Conseil de sécurité. C’est la seule institution où on peut entendre les Iles Maldives s’énerver contre l’inaction des pays du nord. Ça n’existe pas au FMI, à l’OMC ou à la Banque mondiale.

 

A quel stade en sommes-nous ?

On est dans une nouvelle négociation. Après l’échec de la conférence de Copenhague en 2009, les pays ont transformé la façon de négocier. Alors qu’avec Kyoto on a créé un régime relativement contraignant qui visait un objectif global à répartir entre pays, on est actuellement dans un autre format de négociation, basé sur le « bottom up »: chaque pays détermine sa propre contribution à la lutte contre le dérèglement climatique.

Mais il n’y a aucun mécanisme pour que ces contributions soient revues à la hausse pour être efficaces. Les contributions nationales des états conduisent à un réchauffement climatique supérieur à 3 degrés. Il n’y a aucun dispositif pour ramener les états sur une trajectoire inférieure à 1,5 degrés, comme le recommandent bon nombre de climatologues. Le décalage entre 1,5 et 3 degrés est considérable et devrait être l’objet de la négociation.

Il faudrait que les états négocient pour s’attribuer des engagements supplémentaires afin de revenir vers une trajectoire acceptable. Mais ce n’est pas le cas. Le problème, c’est que les négociations entérinent des objectifs contradictoires avec ceux fixés par les états eux-mêmes. D’ici à 2030, on va connaître des émissions de gaz à effet de serre de plus de 10%. Alors qu’il faudrait les réduire dès avant 2020 à l’échelle nationale.

 

Pourquoi, selon vous, n’y a t-il pas de vraies solutions entérinées ?

Les discours sur le réchauffement climatique portent sur ce qui se passe en bout de cheminée et les émissions de gaz à effet de serre relâchées dans l’atmosphère. On ne prend pas au sérieux cette formidable machine à réchauffer l’atmosphère qu’est le capitalisme néo-libéral. Ce n’est pas à l’ordre du jour. Il y a un schisme de réalité extrêmement fort entre la globalisation financière qui s’étend avec des impacts sur l’environnement, des conséquences sur les ressources naturelles, et de l’autre côté une « climatisation rapide » des discours des élites. Tout le monde affirme être engagé contre le dérèglement climatique mais dans les faits il n’y a rien sur la table ! L’enjeu pour les mouvements de justice climatique est de tenter de résorber ce vide dans le débat public.

On ne peut pas résoudre cette crise sans transformer de fond en comble nos modèles de production et de consommation. Ça nécessite de ne pas seulement amender à la marge le capitalisme mais de le revoir de façon sérieuse.

 

Comment ?

Pour résoudre la crise climatique on doit désarmer les marchés financiers. Ils conditionnent des multinationales qui extraient des énergies fossiles ou qui en tirent profit, directement ou indirectement. Le système financier maintient cette machine consumériste, productiviste de l’exploitation toujours plus loin et plus profond des ressources naturelles. Si on ne désarme pas ces mécanismes, la crise du climat ne sera pas résolue. Aussi, On ne peut pas résoudre cette crise sans travailler sérieusement les limites que posent les règles du commerce international. Les règles de l’OMC, des traités bilatéraux de commerce et d’investissement, les règles du TAFTA ou TTIP, s’il voit le jour. Ce sont des entraves manifestes à la possibilité d’une véritable transition énergétique. Ca maintient notre économie dans une forte dépendance aux énergies fossiles.

On nous raconte qu’il n’y a pas d’argent pour le climat, pour la commission énergétique, parce que les caisses publiques sont vides. En fait, il y a de l’argent pour la transition énergétique, notamment domicilié dans les paradis fiscaux, dans l’évasion fiscale, dans les pratiques extractivistes, sans limite des multinationales. En régulant ce secteur, en démantelant le pouvoir du secteur financier et des multinationales, en récupérant une partie de ces financements on aurait de quoi lutter efficacement contre le dérèglement climatique. Ça suppose de s’en prendre au coeur du système.

COP 21- Marche pour le climat © Mark Dixon / FLickr

COP 21- Marche pour le climat © Mark Dixon / FLickr

 

Comment comptez-vous lutter contre ces puissants lobbies qui influencent ces politiques extractivistes ?

L’idée c’est de rendre publiques les pratiques des lobbies pour saper leur légitimité sociale. On rend compte de ce qu’ils font, de la façon dont leurs préconisations sont prises en compte par les gouvernements, pour montrer qu’il y a une alternative. S’appuyer sur les forces sociales qui veulent transformer ce monde. On essaie de montrer le rôle nocif et inacceptable qu’ils jouent. Par exemple on a organisé des « toxic tours » et des « lobbies tours » avant et pendant la COP. Amener des journalistes, militants, sympathisants dans Paris à faire le tour de lieux emblématiques des lobbies. Dans les 8ème, 16ème, 17ème arrondissements de Paris, il y a les sièges de lobbies financiers qui exercent une pression extrêmement forte sur les politiques publiques. Pendant la COP 21 ces lobbies se sont exercés. Le patronat et les grandes associations d’agriculteurs comme le FNSEA ont, comme le reste de la société civile, fait du lobbying auprès des délégués des états, des délégués des ministres, pour faire valoir leurs recommandations.

 

Vous dites même que ces lobbies font partie des sponsors de la COP 21…

Les gouvernements ont décidé de confier 20% du financement de la COP 21 à des entreprises privées. Le financement total étant de 75 millions d’euros, cela fait 35 millions qui proviennent directement des entreprises privées. Le gouvernement français s’est engagé à trouver des entreprises climato-compatibles mais ce n’est pas le cas ! Il y a EDF et ENGIE qui sont très investis dans les centrales d’énergie fossile au charbon à l’extérieur du pays, Suez environnement, un acteur majeur du lobbying pro gaz de schiste en France, Air France, Michelin, Renault Nissan… Des entreprises qui symbolisent l’économie du siècle passé et non du siècle à venir.

Le gouvernement a décidé pour des raisons idéologiques et non pratiques de leur confier une partie du financement de la COP 21. On pouvait trouver ailleurs, notamment dans le financement public de l’Euro 2016, les 35 millions demandés au secteur privé pour financer ce qui est présenté comme « la plus grande conférence internationale de ce début du 21ème siècle ». Pour la France, 6ème puissance mondiale, c’était possible de trouver ces fonds publics. Cette décision idéologique place le secteur économique au devant des acteurs avec lesquels il faut travailler contre le dérèglement climatique. De fait, ça promeut une série de fausses solutions, contraires au droit des populations ou à la mise en oeuvre d’une vraie transition.

 

De façon globale, quelles actions concrètes proposez-vous pour changer le paradigme actuel ?

La question est : veut-on accroître la globalisation économique ou mettre en oeuvre des politiques de relocalisation d’activité productive passant outre ces règles de commerce international ? Cela s’accompagne forcément de la question sociale des inégalités car tout le monde n’est pas responsable de la même manière des dérèglements climatiques. Des gens tirent profit de cette machine économique, supportée par des gouvernements qui créent les conditions de son déploiement. Ces responsables du dérèglement climatique doivent être mis à l’index comme des criminels climatiques, réels ou en puissance !

L’ensemble des règles de l’économie mondiale et de la société doivent être transformées pour la rendre plus soutenable. Ça veut dire réapprendre à vivre sur une planète où on laisserait sous terre la majorité des énergies fossiles. Ce serait décisif. Aucune civilisation n’a jamais choisi de ne plus exploiter les ressources qui ont contribué à son développement. C’est l’ensemble de ce que permettent les systèmes énergétiques qu’il faut revoir !

Pour les années à venir, la question sera de voir si on arrive à démanteler cette machine à réchauffer la planète, qui s’approprierait la rente des filières énergétiques nouvelles. C’est un vrai débat et c’est le grand pari des années à venir. Tous les projets d’énergie renouvelable, de sobriété énergétique, ne sont pas équivalents sur le plan de l’égalité, de la démocratie, de la justice. Par exemple, créer un dispositif de soutien aux énergies renouvelables dans l’immobilier qui ne favorise que les populations riches qui peuvent investir c’est une politique inégalitaire ! Même si c’est utile contre le dérèglement climatique.

 

A Montreuil (93) s’est déroulé en parallèle de la COP 21 le Village mondial des alternatives, un sommet citoyen avec des conférences organisées par la coalition Climat 21, Alternatiba… Est-ce que ce genre d’initiatives peut réellement être une alternative à ces politiques ?

La société civile dispose de leviers pour tenter d’inverser le cours des choses. L’ensemble des alternatives mises en oeuvre pour pointer les contradictions du système permettent d’expérimenter ce que pourrait être le monde de demain. De vivre mieux le monde dans lequel on vit aujourd’hui. C’est pour ça que ces alternatives sont nécessaires bien qu’elles soient largement insuffisantes. Contribuer à les développer fait partie des priorités. Mais elles ne suffiront pas à résoudre les défis auxquels on est confrontés. On ne change pas le monde seulement par conviction. On doit s’adresser à la machine à réchauffer la planète. Il y a une série de luttes concrètes pour gagner des victoires contre les projets d’extension d’extraction des énergies fossiles. Comme l’a été la bataille des hydrocarbures de schistes en France. A l’échelle internationale, Naomi Klein parle de « blocadia » pour rendre compte de ces nombreux mouvements de contestation. Mais pour tenter de bloquer la machine, d’inventer l’alternative, il faut connecter le combat à des luttes fondamentales plus globales, comme celle contre le TAFTA.

 

Y-a-t-il d’autres recours ?

Il y a par exemple le mouvement de désinvestissement des énergies fossiles. Ce boycott permet de montrer qu’il y a des adversaires à la transition. C’est un bon moyen de créer du conflit social et d’empêcher les multinationales et les états qui les appuient de poursuivre comme si de rien n’était. Aussi, le boycott permet d’agir à tous les niveaux. Individuellement, on peut changer de banque par exemple. Si c’est compliqué d’arrêter de consommer du pétrole pour se déplacer, on peut plus facilement enlever son compte courant de la BNP Paribas, la pire banque française en matière d’environnement, pour aller à la Banque postale ou à la Nef.

Il y a aussi ces étudiants d’Amérique du nord qui ont demandé à leur université, fonctionnant en dotation en capital, de ne plus investir dans les énergies fossiles: « Vous êtes supposé financer l’avenir en finançant notre formation. Pourquoi continuer à financer le désastre ? ». Suite à ce mouvement qui a crû, de plus en plus de secteurs se sont désengagés des énergies fossiles. Ça ne renversera pas forcément le système mais ça donne à voir qu’il y a un problème, qu’on peut désinvestir dans un secteur pour en investir un autre.

 

Est-ce que convoquer des personnalités comme Naomi Klein, Vandana Shiva ou Desmond Tutu dans l’ouvrage Crimes climatiques stop (Anthropocène 2015) permet d’avoir un meilleur impact ?

Considérer que l’énergie fossile est l’ennemi numéro un de la civilisation est une idée portée par Bill Mc Kibben, de l’organisation nord-américaine 350.org. Desmond Tutu, quant à lui, a porté l’idée du boycott en Afrique du sud. Nous savions depuis très longtemps que l’agenda de discussion de la COP 21 serait très étriqué. Comme cette machine n’est pas traitée dans sa globalité, on a décidé avec des personnalités du monde entier de faire un appel autour de cette notion: Stop aux crimes climatiques ! L’objectif ? garder 80% des énergies fossiles dans le sol. L’appel suit son cours…

 

 

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Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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