« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Food Dissidence, épisode II : le retour au naturel

© Beer Bergman 2009 : Flickr

Après un premier épisode consacré au phénomène du sans gluten, The Dissident se penche sur l’engouement des Français pour une alimentation « traditionnelle ». De plus en plus préoccupés par le contenu de leurs assiettes et face aux nombreux scandales alimentaires qui s’enchainent, certains ont choisi d’échapper aux travers de l’industrie alimentaire pour un retour au naturel.

 

Le début de l’industrialisation de l’alimentation est communément situé en 1790 avec l’invention par Nicolas Appert de la stérilisation ; c’est le début des boites de conserve. Néanmoins, l’agroalimentaire tel que nous le connaissons prend son véritable essor à l’issu de la seconde guerre mondiale avec la généralisation de l’utilisation des pesticides, des réfrigérateurs, l’apparition des congélateurs domestiques et des plats tout prêts longue conservation, fabriqués de manière standardisée dans des conditions d’hygiène toujours plus drastiques. Les additifs alimentaires qui permettent une meilleure conservation du produit, une amélioration des textures et une réduction des coûts sont de plus en plus présents, si bien qu’il est décidé en 1961 qu’il soient codés, recensés et contrôlés sous la forme que l’on connaît aujourd’hui : les fameux sigles commençant par un « E » que l’on retrouve souvent sur la liste d’ingrédients de nos produits préférés.

 

Les effets pervers des progrès de l’agroalimentaire

Si ces transformations ont permis une baisse des prix intéressante pour les consommateurs, ainsi qu’une réduction du temps consacré à la préparation des repas -libérant ainsi un espace de liberté pour les ménagères des Trente Glorieuses-, elles ont des effets délétères sur la qualité des produits et sur la santé de ceux qui les ingèrent. En 2007, la revue médicale britannique « The Lancet » publie une étude faisant le lien entre un certain nombre d’additifs alimentaires et l’hyperactivité chez les enfants. Alors que la deuxième moitié du XXe siècle est le témoin de l’émergence de la malbouffe et de l’inquiétante montée de l’obésité, celle-ci atteint aujourd’hui des enfants de plus en plus jeunes.

Cette facilité alimentaire est d’autant plus pernicieuse qu’elle touche plus fortement ceux qui sont les plus vulnérables financièrement et sociologiquement. Ainsi, les populations occidentales défavorisées ont pris l’habitude au cours des dernières décennies de consommer exclusivement des plats tout prêts, surgelés ou en conserve, avec des conséquences néfastes pour leur santé. Mais le coût d’une telle alimentation ne cessant d’augmenter, le moment est arrivé où ces populations n’ont plus été en mesure d’en acheter, tout en étant devenues incapables de cuisiner des produits bruts.

Parallèlement, les scandales alimentaires qui ont ponctué l’actualité depuis les années 90 –comme la crise de la vache folle en 1996 ou encore la fraude à la viande de cheval en 2013- ont favorisé l’émergence de nouveaux comportements.

 

La cuisine : une activité redevenue prépondérante

Aujourd’hui un grand nombre de français déclarent cuisiner et aimer ça. La génération la plus attachée à la cuisine maison est paradoxalement celle des moins de 50 ans. C’est à se demander si ceux élevés au jambon sous vide et aux soupes lyophilisées ne prendraient pas leur revanche sur cette alimentation censée libérer du temps aux individus. Si le goût incomparable d’un plat maison est déterminant, la qualité des produits utilisés, la diététique et le coût de l’alimentation sont au cœur de leurs préoccupations. La cuisine n’est plus considérée aujourd’hui comme une corvée mais comme une activité valorisante, un moyen d’être en meilleure santé et de partager ses goûts avec son entourage.

Pour ces nouveaux cuisiniers, le plaisir de maîtriser le contenu de son assiette est lui aussi essentiel. Mais Pour savoir ce que l’on mange exactement, il faut connaître non seulement l’origine des aliments, mais aussi toutes les étapes de transport, de conditionnement et de transformation par lesquels ils sont passés… À moins de souhaiter se reconvertir agriculteur et éleveur, il faut trouver d’autres parades.

 

Le retour à la mode d’une consommation plus locale

C’est ainsi que les marchés locaux sont redevenus « tendances ». Permettant le maintien d’une vie locale dynamique, ils sont surtout l’occasion d’acheter des produits bruts de qualité à un prix souvent inférieur à celui de la grande distribution. Pour ceux qui recherchent un lien direct avec le producteur, le fait que celui-ci soit un adepte de l’agriculture biologique ne s’avère pas prépondérant. Les clients recherchent surtout la garantie d’avoir des produits frais et à soutenir une profession en grande difficulté, celle des agriculteurs et des éleveurs.

Les clients ne sont plus, dans ces conditions, de simples consommateurs, mais pourraient être qualifiés de « consom’acteurs » puisqu’ils prennent en main leurs choix, et défendent un certain type de production.

La vente directe, très répandue dans les campagnes d’autrefois, est revenue au goût du jour. Que ce soit au travers des AMAP (association pour le maintien de l’agriculture paysanne), de coopératives locales ou d’initiatives individuelles, le système des paniers contenant des fruits, des légumes et parfois des produits animaux, s’est développé considérablement. Le producteur et le consommateur sortent généralement gagnants de cette vente sans intermédiaire. Certains se lancent même dans la cueillette directement à la ferme, récoltant ainsi non seulement le futur contenu de leur assiette, mais aussi la satisfaction d’avoir finalement un peu participé à sa production. D’autres optent plutôt pour le locavorisme, en choisissant de se nourrir uniquement d’aliments dont le lieu de production est à moins de 100 kms de leur domicile. Ils entendent ainsi réduire l’impact négatif de leur alimentation sur leur environnement et favoriser les exploitations vertueuses.

Cependant, toute cette recherche d’une nourriture favorable à la fois au bien être et à une consommation responsable nécessite un investissement massif : le temps.

 

Le temps, une denrée également précieuse

Que ce soit en déplacement ou à la maison, cuisiner maison coûte du temps, et parfois beaucoup. Si le temps moyen passé par les Français en cuisine est de 53 minutes par jour, il est largement rallongé par la préparation des repas à partir de produits bruts. Ainsi, cette activité qui peut nous occuper jusqu’à trois fois par jour, ne peut se résumer uniquement à un temps de loisir ou de détente. Si l’industrie agroalimentaire s’est frayée son chemin aussi facilement dans nos foyers, c’est certainement en partie grâce au temps qu’elle permettait de dégager pour autre chose.

bloggif_5679d811d5efc

 

Les problèmes qu’elle pose aujourd’hui sont le résultat des effets pervers de la réduction des coûts. Les éviter ne devrait pas nous condamner à consacrer autant de temps et d’énergie à la préparation des repas. Il apparaît qu’à moins de faire de ces moments en cuisine une occasion de partage en famille ou entre amis, le retour aux produits bruts et à une alimentation naturelle peut être aliénant pour l’individu, notamment par son côté chronophage. Certains trouvent des stratégies pour concilier leur aspiration à une alimentation naturelle et leur manque de temps au quotidien, mais il semble nécessaire de repenser de manière générale le fonctionnement de l’industrie agroalimentaire au lieu de condamner chacun d’entre nous à des initiatives individuelles.

Il s’agirait simplement de se réapproprier notre temps, d’adopter un mode de vie plus sain et plus réfléchi, ce qui semble cependant plus facile à dire qu’à faire. On peut alors se poser la question : si ces changements nécessaires échappent aujourd’hui à notre prise, en sera-t-il de même demain ?

 

Soutenez The Dissident dans sa quête de liberté

Christophe Diard
Écrivain, scénariste et parolier, rédacteur en chef de la revue “Rebelle(s)”, Christophe Diard est féru de littérature engagée, fidèle aux grandes figures de la pensée, tel Albert Camus. Il se plaît à analyser les mouvements dissidents sous toutes leurs formes.
Fanny Durousseau
Diplômée en droit, membre du comité de rédaction de la revue "Rebelle(s)", Fanny Durousseau est auteur, scénariste, et s'intéresse particulièrement aux grands sujets qui concernent les enjeux de demain, l'écologie, l'avenir de la planète, et les petites dissidences qui peuvent donner lieu aux grandes évolutions intellectuelles de notre société.

1 commentaire

  1. Fraslin

    14 janvier 2016 à 6 h 11 min

    Cet article m’a plu car il étudie le pbe globalement et accentue sur le fait de manger local (et pas forcément bio, trop d’amalgame, ailleurs entre bio et local). Et pose les bonnes questions de choix de société! bravo et merci

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *