« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Guillaume Bodin : « L’agriculture est une industrie »

© Guillaume Bodin

Amoureux du bon vin et passionné de biodynamie, ensemble de procédés thérapeutiques visant à améliorer la qualité des sols, Guillaume Bodin s’était destiné à une carrière de vigneron dans le Mâconnais. En 2013, contraint d’utiliser des pesticides, il tombe malade. Délaissant alors le sécateur pour la caméra, il s’engage dans un combat militant en faveur d’une agriculture respectueuse de la terre et des hommes.

Jeune, Guillaume est un élève indiscipliné. Il découvre l’œnologie à l’âge de onze ans par un ami de ses parents. « Les professeurs me prédestinaient à faire des études générales. Je voulais travailler les vignes alors j’ai commencé un BEP ». Sa fibre écologiste l’amène à se pencher sur l’agriculture biodynamique. Rapidement, il est frustré par l’enseignement qu’il reçoit. « On avait une semaine de bio par an. Le reste du temps, on nous enseignait la viticulture standard » se souvient ce savoyard de naissance. En 2011, devenu vigneron, Guillaume décide de donner la parole à ses confrères engagés dans la biodynamie. Il réalise son premier documentaire, « La clef des terroirs », dans lequel il va à la rencontre du monde viticole. Le film est léger, bucolique et obtient un certain succès dans le milieu en remportant le Grand Paris du festival Oenovideo 2011. « Je voulais sensibiliser les gens à la biodynamie et faire découvrir le savoir-faire viticole. »

De la vigne au militantisme

Mais en 2013, c’est la désillusion. Guillaume se rappelle : « Les autorités ont détecté en Bourgogne un cas de flavescence dorée, une bactérie mortelle pour les vignes. Ils ont mis en place un traitement systématique avec des insecticides, sans même localiser les endroits touchés par l’épidémie. Nous n’avions aucune liberté de choix, contraints à l’épandage. Le traitement a duré trois semaines. Ce sont des produits chimiques classés SEVESO, qui portent une odeur artificielle pour alerter de leur présence dans l’air. Nous avons vécu au quotidien avec ces produits. L’odeur était partout, jusque dans nos chambres ». Le jeune vigneron tombe malade, atteint de saignements de nez et de maux de tête. Il est obligé d’arrêter de travailler.

Le déclic a lieu quand son ami Emmanuel Giboulot est trainé en justice. « Il a refusé d’utiliser des pesticides sur ses terres et il a été condamné pour ça ». Les milieux bio et écologistes défendent alors l’agriculteur, mais d’autres sont effrayés par les pressions répétées de l’Etat. De nouveau, Guillaume prend la caméra. « Je voulais profiter de la médiatisation de cette histoire pour dénoncer les effets des insecticides et informer la population sur le fonctionnement du système agricole ». Il se lance alors dans le film militant, et réalise « Insecticide, mon amour ». « Les conséquences des pesticides sont graves. Chaque année, les frais de santé dûs aux perturbateurs endocriniens coûtent 157 milliards à l’Europe. Le comble, c’est que les médicaments sont vendus par les même entreprises qui ont crée les pesticides, comme Bayer ou Syngenta. On attaque majoritairement Monsanto avec le Roundup. Pourtant, tous utilisent la même molécule, le glyphosate », précise-t-il.

L’autre problème fondamental est, selon lui, le fonctionnement économique de l’agriculture. « Le monde agricole vit sous perfusions de subventions. Malheureusement, ce sont les grandes surfaces qui captent la majorité des fonds. Nous payons les fruits et les légumes deux fois : à la caisse et avec nos impôts. Le système est à revoir. Il ne sert pas le petit agriculteur bio et empêche un éveil des consciences. »

Insecticide mon amour – Bande-annonce from Dahu Production on Vimeo.

 

L’agriculture biodynamique comme remède

Pour Guillaume, la solution au long terme doit s’appuyer sur un changement profond des pratiques agricoles. « L’agriculture biodynamique fait surtout réfléchir. L’agriculteur voit la nature différemment. C’est pour cela que c’est essentiel. C’est une quête personnelle qui entraine des changements humains, puis techniques. Les mentalités commencent déjà à changer. C’est plus simple dans le milieu viticole, car la finalité du produit demande de l’exigence. On peut quantifier la qualité d’une agriculture biodynamique. Les propriétés renommées travaillent en bio. C’est plus difficile dans l’agriculture traditionnelle où l’on ne voit pas le produit fini », assure-t-il. Selon lui, le plus grand bénéfice de la biodynamie reste la préservation des sols : « Un sol en vie stocke entre 250 et 300 tonnes de carbone par hectare et par an -le bilan carbone global moyen d’un français s’élève à 7,4 tonnes-. Aujourd’hui, les sols sont morts. On est obligés d’utiliser des engrais polluants pour continuer de cultiver. C’est un cercle vicieux. Mais c’est aussi au consommateur de changer. Consommer bio, c’est aussi permettre aux agricultures de se protéger des produits toxiques. »

« Je milite aujourd’hui pour ceux qui continuent à travailler dans les vignes. Mais c’est par nécessité, c’est un choix par défaut », explique-t-il. A terme, Guillaume aimerait recommencer son travail viticole, sans pesticides, sans masque et sans combinaison.

 

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Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

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