« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Mes vœux camusiens pour 2016 : Penser par et contre soi-même et aimer éperdument la liberté

En ces temps troublés, je ne peux m’empêcher ici d’évoquer Albert Camus, le « social-démocrate » libertaire, cité continûment par des politiques de tous bords visant à le faire passer aujourd’hui pour consensuel, alors qu’il fût l’inverse, habité par un humanisme intransigeant, farouche amant de la liberté,  réfractaire aux dogmes et à toutes les idéologies, et homme de dialogue et d’ouverture à l’autre et au monde.

Lisons cet irréductible irrécupérable qui écrivait modestement en 1952 : « On ne décide pas de la vérité d’une pensée selon qu’elle est à droite ou à gauche et moins encore selon ce que la droite et la gauche décident d’en faire. A ce compte, Descartes serait stalinien et Péguy bénirait M. Pinay. Si, enfin, la vérité me paraissait à droite, j’y serais ».

Souvenons-nous de l’homme aussi plein d’humour, aimant à se décrire comme « un mélange de Fernandel, d’Humphrey Bogart et de samouraï », et qui beau joueur, lors de la fête de ses 40 ans, se prête au jeu de l’exercice consistant à jauger un homme en lui demandant ses dix mots préférés : « Le monde, la douleur, la terre, la mère, les hommes, le désert, l’honneur, la misère, l’été, la mer ». Du Camus malade et tuberculeux, qui n’oublie jamais la vie, ses plaisirs et ses grâces, et dont la sensualité affleure sous cette  écriture sèche et directe qui fit de « l’Étranger » un événement  qui marqua la conscience de générations de lecteurs.

A chacun ses références, ses inclinations ou ses maîtres, mais comme d’autres, je garde pour cet homme et ce grand écrivain, qui plaçait la justice au dessus de tout,  un respect et une tendresse particulière, car il m’a notamment permis de comprendre, à l’opposé des maîtres penseurs sentencieux ne jurant que par les concepts et les chimères, que : « la vérité est toujours à construire, comme l’intelligence, comme l’amour ».

Passé les terribles et ignobles attentats qui ont endeuillé la France en 2015, que penserait-il, à l’heure des commémorations, de ce qui reste de cet « esprit Charlie » du 11 janvier 2015 qui honorait non pas dans son unanimisme un conformisme, mais tout au contraire une forme de dissidence potache et gauloise,  un parfum de liberté libre, qui parlait secrètement à la plupart d’entre nous… ? Se serait-il notamment interrogé sur le fait qu’un an après les attentats, nous soyons toujours traversés par les mêmes débats, les mêmes divisions, et que l’esprit Charlie n’ait pas généré un mouvement social, ni sa traduction politique, comme en Grèce avec Syriza ou en Espagne avec Podemos… ?

Plane dans notre pays une atmosphère bien étrange, induite par les conséquences d’un niveau jamais atteint à la fois de crise sociale, économique et démocratique et d’une impuissance caractérisée qui l’empêche de traduire une véritable alternative sociale et politique. Jusqu’à quand ? Nul ne le sait, mais cela n’obère pas qu’un immense travail doit être accompli pour régénérer la démocratie et le débat public. Celui-ci ne se fera pas sans le concours actif de la société civile, des citoyens et des humanistes pour incarner en actes les valeurs de notre République ; ce qui suppose au préalable de ne jamais renoncer à essayer de comprendre le monde pour le changer et de vouloir penser par et contre soi-même. D’avoir aussi, comme l’écrit Hannah Arendt « cette liberté d’opinion qui serait une farce si l’information sur les faits n’est pas  garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ». Ici la responsabilité des médias et des professionnels de l’information est majeure, et au regard de la concentration en cours, il convient de constater l’atonie des rédactions et le peu de réaction des journalistes face aux menaces qui pèsent sur le pluralisme de la presse.

Comment le citoyen peut-il alors se protéger des Cassandre, des démagogues, et conjurer des  scénarios du pire concoctés par un montage médiatique qui donne libre cours à des mises en scène anxiogènes de stratégies de guerre et de restriction des libertés publiques au nom justement de la protection qu’un État doit lui assurer ?

Chacun(e) d’entre nous doit pouvoir réfléchir au type même de société que nous voulons vivre et transmettre à nos enfants, et comprendre que vivre en démocratie est un éternel  combat. Oui, lire ou relire Albert Camus, écouter et découvrir l’homme et son parcours placé sous le signe de l’engagement, de la fraternité et de la révolte, relève en ces temps mauvais d’un signe de bonne santé, de joie de vivre et de solidarité.

A nous de faire face à l’adversité et de savoir choisir nos combats. L’information est un puissant catalyseur pour la transformation des sociétés, et soutenir en 2016 un média citoyen indépendant et critique constitue un acte de résistance indispensable pour la démocratie et pour notre vivre ensemble.

Rémy Degoul
Fondateur du webmag citoyen d’information politique et générale The Dissident

Rémy Degoul
Rémy Degoul, fondateur et directeur de publication de THE DISSIDENT, fondateur d’Europe Créative, administrateur de l’APCP- Association pour la création d’un Conseil de presse, ancien Administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, ancien président du COLISEE-Comité de Liaison pour la Solidarité avec l’Europe de l’Est.

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