« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

L’appel à l’insurrection culturelle de Jonathan Nossiter

« Insurrection culturelle » publié aux éditions Stock à l’automne 2015 sonne comme un signal d’alarme. Celui du cinéaste Jonathan Nossiter qui -avec l’enseignant Olivier Beuvelet- appelle à renouveler un modèle culturel essoufflé. Entretien.

 

The Dissident : Pourquoi parler d’insurrection culturelle plutôt que de révolution?

Jonathan Nossiter : Parce que dans l’idée de révolution, il y a forcément la notion de violence. Jamais dans l’histoire de l’Humanité il n’y a eu autant de révolutions qu’aujourd’hui. L’idée qu’il existe une dychotomie droite-gauche entretient la confusion sur le terme. Comme si la droite défendait la conservation de moeurs et de façon d’agir, et la gauche était encore progressiste. C’est évidemment l’inverse ! La droite depuis Reagan, Thatcher, est peut-être la force la plus révolutionnaire depuis 200 ans. Cette « révolution » s’exprime dans la défense de ces nouvelles oligarchies qui déterminent le sort de la planète. Être de gauche repose sur une idée conservatrice : conserver des libertés individuelles et collectives gagnées ces derniers siècles et en voie de disparition. L’insurrection s’inscrit naturellement dans cette idée.

 

Quel constat partagé faites-vous avec Olivier Beuvelet, enseignant chercheur à la Sorbonne ?

Ce livre est un dialogue axé sur le cinéma et l’agriculture. Olivier, que je connais depuis quelques années, a fait des recherches sur les racines du mot culture. Son regard politique sur le cinéma, ses analyses de film relèvent d’une connaissance très rare de l’intérieur. Nous constatons aujourd’hui que les différentes formes de pouvoir détruisent chaque domaine de la culture. Dans nos vies quotidiennes, la réflexion culturelle est violemment marginalisée.

 

Vous évoquez Pasolini, symbole de cette réflexion et de l’esprit critique essentiel à tout métier..

Évoquer Pasolini en Italie aujourd’hui est très difficile. En France ça le devient. Il a été tellement recyclé dans les arguments culturels que j’hésitais à m’y référer. Il y a un abus, presque une récupération, de sa vision prophétique. C’est hélas parfois une excuse pour ne pas penser soi-même. Sa capacité dissidente était son refus du conformisme. Surtout celui de la gauche. C’était un des rares intellectuels de gauche à rendre fous de rage tous les bien-pensants de la gauche. Quand il y a eu des violences policières contre les manifestations d’étudiants, Pasolini a pris la défense des policiers: « La vraie violence vient de ces fils de bourgeois avec l’étendard de l’engagement ». Les policiers issus de familles de la classe ouvrière sont les vraies victimes utilisées par l’État. Son héritage c’est de garder une liberté de réflexion. Pasolini et Guy Debord avaient, avant d’autres, compris la direction que prend la société, les menaces aux libertés. Mais on ne doit pas en faire des guides absolus !

 

A l’inverse, vous qualifiez Wim Wenders de « rebelle chic »…

Wenders incarne l’importante dérive, depuis quarante ans, du rôle de l’artiste contestataire. Aujourd’hui le cinéma n’est plus une force culturelle importante et Wenders est la vedette de cette dernière phase du cinéma comme acte culturel indépendant. Il a su accompagner la mode avec beaucoup de succès dans les années 70-80 mais dans les années 90, il n’a pas su s’adapter avec assez de rapidité. Lorsque le cinéma est passé à un cinéma de droite, « révolutionnaire », dans le sens où la violence est devenue la raison d’être -avec une justification intellectuelle incarnée par Tarentino, encensé par la critique- Wenders n’a pas accompagné cette transformation. Il s’est un peu rattrapé avec ses documentaires sur Pina Bausch, Sebastiao Salgado…

 

Selon vous, où en est le cinéma d’aujourd’hui ?

Dans cette nouvelle ère le cinéma devient un produit de consommation. Même l’idée de la culture devient un acte de pur consumérisme. Les artistes ont abandonné ce rôle contestataire qui a défini les moments les plus vitaux de l’art. La majorité des acteurs culturels, soumis aux règles du marché, ne se distinguent pas, à l’arrivée, d’un banquier spéculateur. Ça a entraîné l’exil et la mort de la culture au sein de la société. A quel point les artistes que nous sommes sont complices du système ? Est-ce par égoïsme, par abandon de l’engagement public ? Si aujourd’hui on est dans la merde c’est aussi de notre faute ! On a cessé de contester avec vitalité et joie de vivre. Dans ce trou laissé par les soi-disant artistes, ce sont installés les artisans de la campagne. Il y a eu de ce côté une vraie insurrection.

 

Parlez-nous justement du mouvement Vinoccupy qui milite pour les vins naturels

En 2003, à l’époque de « Mondovino » il n’existait pas encore. Il y avait des vignerons marginaux comme Marcel Lapierre dans le Beaujolais, Pierre Overnoy dans le Jura ou Stéfano Bellotti dans le Piémont, mais pas encore d’expression culturelle, politique ou économique. L’idée de la formation du vin naturel n’existait pas vraiment. En 2006, quand j’ai écrit « Le goût et le pouvoir », ce mouvement se concrétisait. J’ai effleuré ces résistances des biodynamistes : l’idée de porter le bio plus loin. De la défense de la terre comme une action politique et esthétique, au niveau du goût, de l’engagement. Ces dix dernières années, le mouvement s’est mondialisé. En 2000, en France, une quinzaine de vignerons naturels ont compris que les lois sur le bio au niveau de Bruxelles ou des pays sont complètement truquées par les lobbies de l’industrie agro-chimique. C’est comme le bio de Carrefour. C’est du green washing !

 

Quel est le crédo du mouvement?

Ils ont compris qu’ils ne peuvent pas dépendre d’une institution officielle pour une éthique envers la terre et leurs concitoyens. Aujourd’hui ces vignerons naturels sont plus de 2000. Ce qui est insurrectionnel, c’est que chaque vigneron arrive à un constat, à un raisonnement différent. Chacun adapte son idéologie par rapport à une liberté personnelle.

Le miracle de ces vignerons c’est qu’ils ont construit la seule écologie valable : environnementale et anthropologique. Le vin-à la fois concret et métaphorique-est ambassadeur de tout geste « agri-culturel ». C’est un néologisme fécond. Il fait partie de toute réflexion d’une société civilisée et est l’héritage d’une tradition, de la spécificité d’un lieu. Il a les mêmes atouts qu’un tableau, un livre ou un film. C’est pour ça qu’il est symboliquement aussi puissant. L’insurrection des vignerons peut s’appliquer à beaucoup d’autres domaines.

 

Comment se sont organisés ces vignerons ?

On ne peut pas se battre directement contre le système nocif des oligarchies. Ça ne sert à rien d’aller saccager un Carrefour ou d’attaquer son pouvoir ! Ces gens ont trouvé une manière de se mettre en dissidence totale. Ils se sont fédérés autour de gestes collectifs. Sans imposer de règles qui excluent. Un réseau dissident de millions de personnes s’est construit de Tokyo à Sao Paulo, de New York à Rome…

Ce réseau alternatif est en pleine expansion. Le miracle c’est que ça a pénétré le marché principal. Bien sûr il y a des soucis : une récupération industrielle, des vins biodynamiques industriels et faux. Il faut être Pasolinien dans le sens où même l’étiquette « vin naturel » doit être discutée. Cette remise en question permanente est la seule manière de produire des expressions culturelles vivantes et libres. Si les créateurs prennent cet exemple, il y aura peut-être une renaissance culturelle.

 

Vous dénoncez dans le livre les ennemis de cette renaissance : la vision marchande de la Ministre de la culture Fleur Pellerin qui parle de « contenus » au lieu d’oeuvres ou l’INRA vendue aux lobbies agricoles…

Ils sont partout ! Peut-être est-ce déjà trop tard ? De nombreux cinéastes sont semi-bénévoles. La quantité de ceux qui en vivent se réduit chaque semaine. Ceux qui disent qu’il n’y a jamais eu autant de films en salles ne comprennent rien ! En France, si vingt films sortent par semaine seuls deux ou trois font de l’argent. S’il n’y a pas un système différent fait par les artisans, on est voués à une mort proche ! Malheureusement, Internet est une fausse liberté. S’il n’y a pas un exercice collectif de réflexion tout deviendra Amazon ou Facebook !

 

Comment organiser la résistance?

On ne manque pas de gens sublimes et courageux dans tous les domaines. Il n’y a pas moins de cinéastes talentueux aujourd’hui. La question est : quand est-ce qu’une minorité plus importante se rendra compte de l’étendue des menaces et réagira ? Ce livre est éminemment optimiste. Sous notre nez, il y a un modèle d’insurrection culturelle profond, généreux. Tant qu’on n’est pas morts ou en prison il faut se battre ! Si on dit « ça ira », on va mourir assez rapidement !

 

Songez-vous à un Vinoccupy à l’échelle du cinéma?

Depuis quelques années, je construis un site avec des centaines de confrères pour trouver une manière alternative de diffuser notre travail, d’avoir un lien plus direct avec notre public pour réduire les coûts. Ca dépendra d’une volonté commune. Qu’on arrête de rêver de devenir riches comme les Hollywoodiens ! Trop de cinéastes sont contents de continuer à faire un peu d’argent. C’est une voie suicidaire ! En 2009, j’ai fait une première réunion avec quelques uns, très connus. Ils se moquaient de moi. Quelques années après, ils m’ont dit: « Ton idée avance ? On devrait peut-être y aller ! » Autrefois les cinémas du Quartier latin étaient pleins à craquer. Aujourd’hui l’âge moyen du public se situe entre 45 et 65 ans. Chaque année, ça vieillit. Aux États-Unis pour ce qu’on appelle « independent cinema » ou « foreign films », il est de 57 ans. On doit parler aux jeunes ! Peut-être les moins de trente ans découvriront-ils une autre façon de raconter les histoires…?

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

1 commentaire

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