« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Didier Daeninckx : « L’histoire coloniale traverse notre présent ! »

Avec « L’École des colonies » publié aux éditions Hoebeke, Didier Daeninckx poursuit sa réflexion sur la colonisation. Un ouvrage qui résonne étrangement avec l’actuel malaise français sur la question migratoire. Entretien.

 

The Dissident : Comment avez-vous entamé ce travail de fiction historique et documentée de « L’École des colonies » ?

Didier Daeninckx : Mon éditeur Lionel Hoebeke voulait exploiter ses vieux papiers des années 20-30. De mon côté, j’avais mes archives, issues de trente ans de travail sur ce thème. On s’est aussi adressés à des collectionneurs. Sur Internet, on trouve du matériel pédagogique pour des sommes dérisoires. On a choisi environ 200 planches significatives. Ensuite, je les ai organisées comme une longue nouvelle. Elle met en scène des instituteurs portant le projet éducatif colonial en Afrique noire, au Maghreb, à Madagascar, au Vietnam, en Nouvelle-Calédonie…

Selon vous, peut-on faire un lien entre cette histoire coloniale française et le malaise actuel qui règne dans notre pays ?

Le malaise actuel prend en partie sa source dans cette Histoire qui n’a pas été vraiment racontée. Beaucoup de Français ne savent pas ce qu’il s’est passé. Dans ce livre, j’évoque l’école des indigènes, celles des peuples colonisés, soumis à un statut discriminatoire. Les indigènes n’étaient pas citoyens mais sujets de la République. Ils n’avaient pas le droit de vote. Jusqu’au début des années 50, ils subissaient un impôt de capitation. C’est à dire sur la tête ! Le simple fait d’être né leur faisait payer un impôt. En général, cet impôt était transformé en travail forcé. L’école des colonies faisait en sorte que le code de l’Indigénat soit respecté. Que les indigènes soient persuadés de leur infériorité.

« Le tour de la France par deux enfants », le manuel d’apprentissage le plus diffusé, avec 500 éditions, est un best-seller considérable : 8 millions d’exemplaires ! Il y est écrit : « La race la plus parfaite est la race blanche ! » Dans cette représentation du monde, la supposée race blanche a tous les droits.

Selon les statistiques de l’Empire colonial français, on n’a jamais dépassé 6% d’enfants scolarisés en Afrique noire. En Algérie, à la veille de l’Indépendance, il y avait 92% d’analphabètes… au bout de 130 ans de colonisation ! C’est ça la réalité ! On a fait croire que la mission civilisatrice de la France apportait les lumières de la culture à tous ses enfants. Cette vaste fumisterie a la peau extrêmement dure aujourd’hui !

Connaissez-vous bien ces pays que vous décrivez dans vos livres: l’Algérie avec « Meurtres pour mémoire », la Nouvelle-Calédonie avec « Cannibale » ?

Je suis allé dans ces ex-pays sous domination française: en Algérie, à la rencontre du peuple kanak… Au Vietnam, au Cambodge, pour présenter mes livres. A Madagascar, j’ai animé un stage avec le dessinateur Mako. Il y a une école de BD dans ce pays, un des plus pauvres du monde, avec de grands créateurs qui travaillent dans des conditions apocalyptiques. La langue et la culture française provoquent là-bas un appétit extraordinaire. Même la France coloniale a apporté des petits morceaux de culture. On a retrouvé des textes pédagogiques hallucinants disant: « Il ne faut pas faire des élites, des champions. Il faut que ce soit des boys, de bons serviteurs. Si vous leur donnez trop d’éducation vous allez en faire des aigris ».

Malgré ça, les instits parlaient de Vercingétorix qui a résisté à César, de Jeanne d’Arc contre les Anglais… Que la France ait résisté à l’envahisseur a donné des ferments d’indépendance aux peuples colonisés. Paradoxalement, ça s’est retourné contre le colon ! Le poète algérien Kateb Yacine a eu une formule: « La langue française c’est notre butin de guerre ! » Certains voulaient abandonner la langue du colonisateur et retourner à l’arabe. Lui s’en est servi de manière fabuleuse. Les peuples sous domination ont fait feu de tout bois !

Il y a un fil conducteur entre vos ouvrages « Meurtres pour mémoire », « Cannibale » ou « Lumière noire », autour de la question des migrants…

Cette histoire coloniale traverse notre présent, avec des relents. Les non-dits pèsent. Des gens bien informés comme Nadine Morano instrumentalisent les stéréotypes coloniaux. Certains tiennent le même discours par totale ignorance. J’essaie de mettre à jour dans mes livres comment ces raccourcis de pensée pullulent encore dans la manière dont on transmet l’histoire et les valeurs. L’idée c’est de les débusquer et d’en discuter.

Pendant l’Empire colonial, on présentait les kanak comme le chaînon manquant entre le singe et l’être humain. Ce rôle a failli échoir aux Guyanais ! Ça nous renvoie à la manière dont Christiane Taubira est traitée. Elle sait comment renvoyer la balle en fond de cour. Mais des personnalités entières peuvent être détruites. J’ai été devant des collégiens en Nouvelle-Calédonie. Beaucoup de garçons tournaient la tête par honte de leur propre image. Aimé Césaire dit qu’on leur a inculqué la réprobation de leur propre apparence. Cette pensée coloniale d’infériorisation de peuples entiers est meurtrière pour l’image qu’on a de soi, la maîtrise de ses actions, ses rêves…

Violent, comme les récents problèmes migratoires…

Il faut savoir les causes profondes de ces mouvements de population. On parle à satiété du réchauffement climatique. Des entreprises françaises ont massacré les paysages. On a voulu industrialiser les cultures en Afrique en cassant tous les murs qui bloquaient le vent. Une partie des gens qui ne peuvent plus vivre sur leurs terres fragilisées essaient de sauver leur peau en montant vers le Nord. La solution de ces problèmes de migration vient de l’endroit exact d’où les gens sont en train de partir. Il faut faire en sorte que ces régions comme la Syrie et le Moyen-Orient redeviennent vivables.

Vous vivez à Aubervilliers et avez longtemps été à Saint-Denis. Est-ce que ces villes sont des exemples de tolérance, en pleine montée du FN ?

C’est très compliqué ! Aubervilliers, comme Saint-Denis, a plus de cent nationalités. Depuis le début du siècle dernier, ce sont des villes d’immigration. Saint-Denis a été une ville bretonne, symbole de « l’immigration intérieure », puis sont venus les auvergnats, les Italiens, les Espagnols, les Maghrébins, les Portugais, des populations d’Afrique noire… Maintenant il y a des Sri lankais, des Syriens, des Pakistanais. Le quartier chinois d’Aubervilliers de la chaussure, de la fringue c’est six-mille personnes.

Traditionnellement, les exilés des guerres, des famines ont une adresse dans ces villes pour rester les quinze premiers jours. Quand la situation internationale se tend, il y a des arrivées massives. Les services sociaux sont complètement engorgés. Dans les premiers jours, ils ont vraiment besoin de survivre. Ils n’ont aucun droit. Ensuite, ils peuvent se stabiliser à quelques kilomètres. Nos villes sont des sas pour des personnes en situation d’extrême urgence. Près de chez moi il y a un pavillon vide avec une corde attachée à un balcon. Tous les soirs une dizaine de personnes y dorment. Il y a des squats partout. Les choses arrivent à se régler à peu près tranquillement. J’ai l’impression que c’est miraculeux. Dans d’autres villes qui n’ont pas cette expérience de la vie ouvrière, de l’immigration, on en serait peut-être déjà arrivé à des situations extrêmement dures !

Pensez-vous que ces bastions ouvriers aient été négligés par les politiques ?

Il y a un désengagement des politiques publiques. Les organisations ouvrières comme le PCF ont perdu pied. Les militants se sont fortement raréfiés. Toutes les organisations satellites, amicales locales de locataires, parents d’élèves se sont amoindries. La plupart des organisations politiques sont clientélistes, ne s’adressant plus aux citoyens comme habitants mais comme communautés. Les gens ont tendance à ne plus faire bloc avec les autres mais à s’appuyer sur telle partie de leur identité. Les partis comme le PCF négocient une « tranquillité électorale » avec les communautés. Il faut être aveugle pour ne pas le voir !

Les personnages de vos romans risquent d’évoluer dans une situation de plus en plus chaotique, non ?

On voit après le 13 novembre que le nihilisme est passé du côté des plus obscurs. Le Bataclan est une attaque nihiliste. Pour la première fois dans ce pays des gens se font sauter ! C’est la négation de leur propre existence. Ce sont des meurtres qui ne leur profitent même pas. On est dans quelque chose de chaotique, de difficile à saisir. Une incapacité à formuler un projet qui rassemble. Après les attentats, les gens disaient: « On n’a pas peur ! » Ce n’est pas tourné vers l’avenir. C’est un sentiment pour se rassurer, mettre les choses à distance. On est dans cette période d’abolition du sens.

N’est-ce pas un paradoxe qu’on parle de liberté d’expression et que le droit de manifester soit interdit pendant l’état d’urgence ?

C’est le paradoxe de la liberté totale sur Internet. On avait des encyclopédies sur les étagères. Maintenant on a des encyclopédies évolutives de la marche du monde. En vingt secondes, on peut capter un écho et dialoguer en Australie, au Costa Rica… Il y a cette apparence de totale liberté multiforme. Mais dans la vie de tous les jours on voit les contraintes. On fait l’expérience de la parole limitée, de la surveillance. Pas seulement par la NSA. On doit peser chacun de nos mots, compter chacun de nos gestes. On nous interdit de nous rassembler et de marcher ensemble. C’est une période d’anéantissement des libertés.

Avez-vous encore un engagement militant ?

Je suis trop libertaire pour me conformer à des codes ! J’ai milité un moment contre le FN au sein de Ras le front. Mais certains pensaient que cette lutte nécessaire contre le racisme était l’occasion d’instituer des espaces de pouvoir pour leur organisation. Cette phrase de Léo Ferré me botte: « L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir ».  Dans toutes les organisations avec lesquelles j’ai travaillé il y avait ce problème de pouvoir : « Qui tient le gouvernail ? » J’ai la chance de m’exprimer, de lancer des alertes par les livres. Ça me permet de ne pas me sentir totalement inutile !

Sur quoi planchez-vous actuellement?

J’ai une fiction à paraître chez Larousse en février-mars. Très peu de gens savent que la guerre de 14-18 s’est aussi passée en Océanie. En 1917, la France avait besoin de chair fraîche pour gagner la guerre des tranchées. On a voulu enrôler de force un millier de jeunes kanak de Nouvelle-Calédonie, qui, en tant qu’indigènes, ne pouvaient porter l’uniforme français. Une partie de la Nouvelle-Calédonie, essentiellement le nord, s’est révoltée. C’est une façon tropicale de voir cette guerre !

« L’école des colonies », de Didier Daeninckx. Éditions Hoebeke. Octobre 2015.

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *