Merci patron ! : un « Bienvenue chez les Ch’tis » de gauche

La Picardie a été secouée par la fermeture de l’usine Goodyear d’Amiens en janvier 2014. « Merci patron ! », le documentaire de François Ruffin qui sort en salle en février prochain, suit le quotidien d’une famille d’« oubliés » du groupe LVMH. Au cœur d’une région morose et touchée par la crise, le réalisateur se balade entre espoir et ironie mordante.

 

Dès la chanson du générique, le « Merci patron ! » des Charlots, on sait sur quel terrain on s’engage. Celui de la lutte des classes, du « lumpen prolétariat » contre le patronat. Un patronat représenté ici par Bernard Arnault et son groupe LVMH. « C’est un film sur les riches contre les pauvres », assume le réalisateur François Ruffin qui a pu le terminer grâce aux abonnés de son journal Fakir et au financement participatif. « J’opère une jonction de classe face à l’oligarchie entre la famille Klur qui incarne la classe populaire et moi, issu de la petite bourgeoisie intellectuelle ».

Se revendiquant de Michael Moore, le réalisateur n’hésite pas à se mettre lui-même en scène dans cette histoire bien réelle. Celle de cette famille de « pieds-nickelés picards », les Klur, laissés sur le carreau après la délocalisation en Pologne de leur usine qui fabriquait des costumes Kenzo pour le groupe LVMH à Poix-du-Nord, près de Valenciennes. Avec une ironie qui fait du bien, le film n’oublie pas de nous faire rire. On y retrouve l’ambiance de certains films de Ken Loach comme « La part des anges » : « Ce n’est pas parce qu’on est militant qu’on doit être chiant ! », s’amuse François Ruffin.

 

Du maroilles chez Vuitton

© Jour 2 fête / Mille et une productions

Au fil du documentaire, on voit notamment François Ruffin se grimer, arborer des t-shirt « I love Bernard », et poser un très incongru fromage de maroilles à l’accueil de la Fondation Louis-Vuitton, luxueuse vitrine du groupe LVMH sur les Champs-Elysées. « Je joue avec les codes de « Bienvenue chez les Ch’tis » en les accompagnant, en les détournant. C’est un « Bienvenue chez les Ch’tis » de gauche ! Une comédie de classe politico-populaire accessible pour n’importe qui. Il n’y a pas de barrière culturelle, d’éducation, à l’intérieur du film. Pas grand-chose à connaître avant. Il n’y a pas de profs de socio, d’anthropologistes ou d’économistes qui viennent nous expliquer la vie. On raconte une histoire en essayant d’y mettre de l’humour, du suspense, de l’émotion. A partir de ça, les gens se font leur petite cuisine». Mission réussie selon l’inspecteur du travail de la gauche du PS Gérard Filoche, qui nous a confié s’être « pissé dessus de rire », au sortir de la projection…

 

I love Bernard

Depuis 2005, le journaliste François Ruffin suit de près la figure du patron Bernard Arnault, deuxième fortune de France : « J’habite à Amiens. L’origine de sa fortune n’est pas loin de chez moi », rappelle t-il. « Je l’ai beaucoup (mal) traité, à la fois dans mon journal Fakir, dans l’émission « Là-bas-si-j’y suis », en roman-photo pour Le Monde diplomatique… A l’automne 2012 je me faisais chier dans ma vie ! Je me sentais morose, dans un pays morose avec une gauche morose. Je voulais créer quelque chose de drôle en me servant d’un nouveau support ». A cette époque, le milliardaire français qui a demandé à être naturalisé Belge est dans le viseur pour fraude à la domiciliation pour son appartement d’Uccle, près de Bruxelles: « Je me suis dit: « Tout le monde en dit du mal. Même Hollande et François Chérèque ! Ça veut dire que c’est très grave ! C’est une crucifixion. Je me devais de réhabiliter Bernard Arnault à travers la France ! »

 

Étonnamment, la démarche initiée par François Ruffin pour rendre justice aux Klur a fait peur au puissant groupe de luxe. Pour preuve, cette scène d’anthologie où l’on voit un émissaire digne d’un polar, ancien flic envoyé par LVMH et filmé en caméra cachée,venu pour acheter leur silence: « Ce qui leur fait peur dans notre journal Fakir c’est notre capacité d’action. De faire un peu de bruit en fédérant un certain nombre de bonnes volontés : des syndicalistes de la CGT, des élus, des médias…». Autre moment ubuesque, celui d’une réunion parisienne des actionnaires de LVMH chamboulée par la bande de Fakir, actionnaires indésirables du groupe: « On a été infiltrés par un espion de LVMH qui les a prévenus de l’opération qu’on montait. Ils ont trié les actionnaires en mettant à part les petits et les nouveaux. Certaines personnes qui avaient pris énormément d’actions dernièrement se sont retrouvés avec nous et ne comprenaient pas trop ce qu’ils venaient faire parmi les gauchistes ! » De quoi tirer une morale de ce film qui finit (plutôt) bien: « On est plus forts qu’on ne le pense et ils sont plus fragiles qu’on le croit. Ça n’empêche pas qu’il faut faire des efforts ! »

 

BANDE-ANNONCE Merci patron ! from jour2fete on Vimeo.

 

Une voix dissidente

Des efforts que fournit son bimestriel alternatif Fakir, dont le slogan est: « fâché avec tout le monde ou presque ». Créé en 1999 à Amiens, et diffusé nationalement dix ans plus tard, le journal s’en sort plutôt bien: « On est sur une marge bénéficiaire qui est supérieure à celle du groupe LVMH ! », ironise François Ruffin, qui ne se fait pas d’illusions : «La presse alternative n’est pas une alternative. Il faut continuer à vouloir reconquérir des gros médias comme TF1. Mais tant qu’on ne les a pas, on fait avec ce qu’on a ». Et le boulot ne manque pas. « J’ai lu un récent numéro du JDD sur le voyage aux États-Unis de Macron avec les patrons. De la page 1 à la page 32 c’est une glorification du patronat ! Il faut qu’une dissidence trouve un chemin pour avoir un écho vers les gens. Que ce ne soit pas les minoritaires qui parlent aux minoritaires ».

 

« Merci patron ! », qui sort le 24 février, ne vise pas la minorité. Le film est déjà en avant-première dans une quarantaine de salles d’art et essai. Épaulé par des militants qui tractent pour promouvoir le film, le réalisateur anime des rencontres à travers la France : « Je risque même d’être payé pour mon film ! Ce qui est miraculeux ! Il ne faut pas que ça m’arrive trop souvent. Si on est payé pour faire son boulot ça va devenir la bourgeoisie ! » Aujourd’hui François Ruffin n’a qu’un seul regret : le silence radio de Bernard Arnault. « C’est une histoire d’amour malheureux. Depuis 2005, chaque fois que je pars en vacances je lui envoie des cartes postales. Je cherche à attirer son attention avec ce film. Mais pour l’instant ça n’a pas l’air de tellement l’intéresser ! » Le message est envoyé…

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.