« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Les reportages pour mémoire de Philippe Rochot

Guerre d'Ogaden / Somalie 1979 © P.Rochot

Guerre d'Ogaden / Somalie 1979 © P.Rochot

Ancien correspondant pour France Inter et France 2, ex-otage au Liban, Philippe Rochot a couvert les grands évènements de l’actualité mondiale pendant plus de quarante ans. Dans « Reportages pour mémoires », il restitue en image une partie des fragments d’histoire dont il a été témoin. Entretien.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Editions Eric Bonnier / Octobre 2015

Editions Eric Bonnier / Octobre 2015

Pour qu’on n’oublie pas ces événements importants. Le passé explique le présent. Par exemple, en 1983 au Nigéria j’ai assisté à l’expulsion de deux millions de travailleurs clandestins. Ils ont eu une semaine pour partir. Les mouvements de population en Afrique c’est énorme. Mais quand c’est là-bas on n’y fait pas attention. Quand les migrants viennent chez nous on se sent beaucoup plus concernés !

Vous avez couvert plusieurs périodes charnières de l’Histoire mais pas la guerre du Vietnam. Pour quelle raison ?

Quand j’étais à l’école de journalisme de Lille la guerre du Vietnam était l’actualité numéro 1. Je voulais y faire un reportage dans le cadre de mon service national. Le Quai d’Orsay recherchait quelqu’un pour s’occuper des émissions en français en Arabie Saoudite. Alors que je voulais aller en Extrême-Orient je me suis retrouvé au Moyen-Orient !

C’était une période passionnante, peu avant le premier choc pétrolier de 1974. Le pays était assez fermé, avec une vingtaine de Français seulement. Il fallait un visa pour entrer et pour sortir. Il y avait (déjà) beaucoup d’interdits. Une querelle sur l’introduction de la télévision opposait des fanatiques et le roi Fayçal, qui était un peu plus ouvert. Il disait que ça allait faire connaître le pèlerinage à la Mecque. Un homme a été tué dans la répression d’une manifestation contre la télévision. En 1975, deux ans plus tard, son frère l’a vengé en assassinant le roi Fayçal. J’étais à Beyrouth. Je suis revenu rapidement à Riyad. J’ai rencontré son successeur le roi Fahd. Dans ce contexte j’ai été étonné de pouvoir rentrer dans le Palais royal avec un appareil photo sans être inquiété!

Vous avez aussi couvert la « Révolution iranienne » en 1979

C’était assez facile de photographier des femmes en train de crier « A mort l’Amérique! », ça faisait le jeu de l’Ayatollah Khomeiny et des gardiens de la Révolution. Je suis venu en Iran pour la première fois pendant la période du Shah. J’avais été frappé de voir que c’était très occidentalisé. Le Shah essayait d’imposer la tenue occidentale aux femmes. C’était assez mal perçu. Le Shah était le chef de la deuxième armée du monde, après les États-Unis. On disait que jamais un religieux ne parviendrait à le renverser. On connaît la suite ! J’étais fasciné par ces mouvements de foule, cette volonté de changer la société iranienne. J’étais un peu trop optimiste sur l’ouverture d’esprit de ces gens. L’obscurantisme a dominé. A l’époque on donnait dix ans au régime des Mollah. Aujourd’hui il est encore en place !

Vous racontez que c’était une galère sans nom pour rendre vos reportages à l’époque

Quand on me dit que c’était mieux avant, je dis non ! Le souci, c’était d’envoyer les sujets. Un reportage qui arrive en retard, même s’il est excellent, est « brulé ». En 1979 on commençait à utiliser la vidéo. C’était difficile d’envoyer par satellite avec la télévision iranienne. Il fallait une permission spéciale. On envoyait nos reportages sur K7 grâce à des passagers d’avion. A Chypre j’ai couvert pour la radio le renversement du président, l’archevêque Makarios, pendant le débarquement turc de 1974. Le seul moyen d’envoyer mes reportages était de passer par la base britannique d’Akrotiri. Pour y arriver il fallait traverser une ligne de front entre les turcs et les grecs. Si je devais le refaire aujourd’hui j’enverrais le reportage directement depuis le front. Ce serait moins dangereux !

Parmi les clichés on reconnaît Yasser Arafat photographié au Caire aux côtés du chef d’état égyptien Saddate en 1974

Je suis arrivé à Beyrouth en 1973. Il y était, comme chef du Fatah. La guerre civile du Liban a éclaté. En 1982 Arafat a du quitter le pays avec ses forces. Je l’ai accompagné sur le bateau qui allait de Tripoli au Liban, jusqu’au Caire et Aden. Ensuite il a regagné Tunis par avion où il a établi son QG avant de revenir à Gaza en 1994. C’est un personnage intéressant et charismatique. Mais il voulait que les Palestiniens fasse la loi au Liban. Les forces libanaises n’étaient pas d’accord… Ça a aggravé cette guerre. Les Palestiniens avaient été chassés de Jordanie et s’étaient installés au Liban parce que c’était un état faible. Il y avait 400000 Palestiniens dans le pays, une force militaire non négligeable qui menaçait le pouvoir libanais.

Il y a aussi Saddam Hussein dans un autre cliché de 1974

Saddam Hussein venait de renverser le président Ahmad Hassan al- Bakr. Il cherchait une ouverture internationale économique. En Irak, à l’époque, des entreprises françaises se montaient assez facilement. Chirac qui découvrait l’Irak a encensé Saddam Hussein: « C’est un élément de stabilité dans la région. » On a vu ce que c’est devenu après ! Chaque fois que l’Occident a des relations avec des dictatures l’argument est: « Au moins c’est un pouvoir fort. Les communautés ne se font pas la guerre. »

Et l’invasion russe en Afghanistan que vous avez relayé en 1980, quels souvenirs en gardez-vous ?

Les soviétiques ne donnaient pas de visa aux journalistes occidentaux. La seule solution c’était de passer à pied par le Pakistan. C’est un de mes meilleurs souvenirs de reportage. On était vraiment intégrés à la vie du pays. Pour passer inaperçu il fallait se déguiser en afghan. Malheureusement je n’étais pas crédible ! Quand on traversait les villages les paysans me prenaient pour un russe. Quand j’entendais le mot « chouravi » je disais à notre accompagnateur de rectifier pour ne pas avoir d’ennuis. Ça le faisait marrer ! Aujourd’hui, avec le retrait des troupes occidentales, ça devient très difficile de couvrir l’Afghanistan, en négociant un passage avec des groupes talibans qui se méfient des journalistes.

En mars 1986 vous avez été retenu otage au Liban par le groupe Organisation de la justice révolutionnaire. C’est la période où on a commencé à beaucoup parler des journalistes otages

Il y a toujours eu des journalistes abattus, comme au Vietnam, ou enlevés. La différence c’est qu’à notre époque on s’est mis à beaucoup le médiatiser. Comme notre pays est de plus en plus engagé dans des opérations extérieures on est avant tout considérés comme Français avant d’être journalistes. Les populations des pays en guerre avec la France se méfient de nous. Pendant dix ans l’Afghanistan n’a pratiquement été couvert que du côté des forces occidentales. Quand vous arrivez dans un village avec une unité de l’armée française ou américaine c’est très difficile de faire témoigner les villageois. Il ne faut pas mélanger les genres. Ça me gêne toujours qu’un journaliste s’habille en militaire sur un champ de bataille. Ce n’est bon ni pour sa sécurité ni sa crédibilité.

Avez-vous subi ce genre de contraintes ?

En 2003 pendant la guerre en Irak, dans le sud, à Bassora, on a été obligés de mettre des combinaisons de protection chimique. Un missile était tombé. On nous disait qu’il avait été lancé par l’armée irakienne et qu’il y avait peut-être une arme chimique dedans. J’étais très mal à l’aise parce que j’avais l’impression d’être intégré à cette armée américaine qui avançait sur Bagdad pour dégommer Saddam Hussein.

On voit aussi le Tchad à travers votre reportage avec un groupe de rebelles

En 1983 j’ai passé un mois avec le groupe de rebelles de Goukouni Weddeye qui voulaient renverser Hissène Habré. J’ai beaucoup d’admiration pour le courage de ces guerriers fiers et dignes du nord du Tchad. Hissène Habré c’est quand même l’homme qui a déclaré la guerre à la France en prenant en otage l’archéologue Françoise Claustre en 1974. Il a pris le pouvoir à N’Djamena… et a été finalement soutenu par la France. C’est le même scénario qui s’est produit en 1990, quand Idriss Déby a renversé Habré. La France l’a soutenu à son tour !

Il y a eu aussi la Somalie à la fin de la guerre d’Ogaden en 1979

Le dictateur Mohamed Siyaad Barré a envahi la province d’Ogaden en Ethiopie. Son pays était relativement prospère, avec une aide soviétique économique et militaire efficace. Il s’est dit qu’il pouvait aller plus loin. L’armée éthiopienne a bien résisté. Ça a été la fin de son régime. Il y a eu des coups d’état, la famine, L’opération humanitaire « Restore hope » en 1992 a échoué. Ça a été interprété comme une opération impérialiste. Depuis le pays s’est effondré. Aujourd’hui les cruelles milices Shabab tiennent la campagne. C’est devenu un pays impossible à couvrir pour un journaliste occidental. Par contre l’Éthiopie, qui était interdite pendant la dictature de Mengistu est devenu facile d’accès. Des pays se ferment. D’autres s’ouvrent…

Il y a enfin votre période en Asie dans les années 2000

J’ai bien aimé l’Indonésie. C’était l’époque des attentats de Bali en 2002. Mais il n’y avait pas tellement de fanatisme. Je trouvais leur Islam « cool ». Aujourd’hui, avec le renforcement de la Jamaa Islamiya, les mouvements extrémistes sont devenus plus importants. Je suis un peu déçu de l’évolution de beaucoup de pays musulmans qui finissent par tomber dans l’extrémisme.

On voit aussi des photos de vos années comme envoyé spécial de France 2 en Chine de 2000 à 2006

Je me suis beaucoup intéressé à la Chine musulmane: 10 millions de Ouighours 10 millions de Hui. J’ai vu comment ils réagissaient par rapport aux événements du Moyen-Orient. Ça se passe plutôt bien avec les Hui. Les Ouighours sont beaucoup plus vulnérables aux thèses développées par Al Qaeda au Pakistan et en Afghanistan. Le problème Ouighour est très sensible en Chine. Les Ouighours refusent la présence de colons Han sur le territoire du Xinjiang. Il y a deux ans une voiture piégée a explosé sur la place Tian’ anmen, devant le portrait de Mao. Les Ouighours sont dans le collimateur du pouvoir chinois.

Que pensez-vous de la précarisation du métier ? On se souvient de Camille Lepage, photographe freelance qui a été tuée en République Centrafricaine en 2014

Aujourd’hui un journaliste freelance doit convaincre une rédaction, investir dans son reportage. Je n’ai pas connu ça. C’était relativement confortable pour moi. On me payait le billet d’avion, le séjour à l’hôtel. Même s’ils y perdent de l’argent, de jeunes journalistes sont déterminés à faire du reportage. C’est encourageant pour la profession qu’on continue d’aller sur le terrain pour voir, raconter, témoigner.

 

Pour aller plus loin:

http://philipperochot.com/

Julien Le Gros
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.

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