« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Médias et numérique : l’invention d’un nouvel écosystème sera-t-elle suffisante ?

Des journaux sans titre racoleur. Photo Jon S / Flickr

Des journaux sans titre racoleur. Photo Jon S / Flickr

Jeudi 4 février, le sociologue des médias Jean-Marie Charon était à Nantes pour parler d’un rapport remis entre les mains de Fleur Pellerin, ministre de la Culture, en juin dernier. Après un tour d’horizon des évolutions des médias français, le sociologue a mis en avant le nécessaire besoin d’inventer un nouvel écosystème plus propice au travail de l’information.

« Les médias sont en crise ». Dans le petit monde du journalisme français, qui n’a jamais entendu parler de cette crise de confiance qui creuse chaque jour davantage le fossé entre médias et citoyens ? Les journaux se vendent moins. Parce qu’ils disent souvent la même chose, parce que l’information est déjà accessible gratuitement sur le web. De là découle une crise de rentabilité, aggravée par la fonte des recettes publicitaires. Cela fait bien 10 ou 20 ans que les médias sont en crise. Pour tenter de la comprendre, le ministère de la Culture de Fleur Pellerin a mandaté le sociologue Jean-Marie Charon pour s’attarder sur un phénomène peu connu : certes nos entreprises de presse, quel que soit le support, sont en crise, mais nous assistons depuis 2007-2008 à une vague de créations médiatiques sans précédent. Son rapport « Presse et numérique – L’invention d’un nouvel écosystème » a le mérite d’affiner le profil de ces créateurs, et d’imaginer comment l’État pourrait accompagner au mieux le mouvement.

Férus de principes, insouciants de richesses

Parmi ces nouveaux titres de presse, le plus souvent des pure players (comprendre « qui n’existent que sur internet »), on trouve beaucoup de jeunes entrepreneurs. Insouciants, la précarité de leur aventure éditoriale n’a souvent d’égale que l’insolence de leurs ambitions. Après tout, qui sont-ils pour déclarer révolutionner le traitement de l’information ? Forts de leurs convictions, de nombreux journalistes osent en effet se condamner à manger des pâtes pendant quelques années pour proposer au public des expériences et des lignes éditoriales nouvelles, avec à la clé la satisfaction d’apporter leur modeste pierre à la pérennisation d’un quatrième pouvoir français. Aux plus connus comme Reporterre ou Mediapart, s’ajoutent Le Zéphyr, Taranis News, Sans A, Le Quatre heures, Contexte, Les Jours, Marsactu, Kaizen magazine, The Dissident bien entendu, et tant d’autres.. L’offre médiatique en France a rarement été aussi riche, de quoi se réjouir pour notre démocratie. Est-elle viable pour autant ?

Pour assurer une production éditoriale, il faut des articles, et donc des mains pour les écrire. Beaucoup se payent sans rémunération fixe, voire travaillent bénévolement, pour que l’aventure puisse se transformer en projet de vie. Peu de professions peuvent s’en vanter. A ces sacrifices, il faut ajouter la quête arthurienne d’un modèle économique efficace et pérenne, au sein duquel le CDI constitue le Graal que l’on n’espère qu’au plus profond de soi, un peu comme un fantasme. Certains ont choisi un système d’abonnements, d’autres préfèrent les campagnes de financement participatif, ou, dans une moindre mesure, de la publicité. Mais, à ce jour, seule une poignée d’entre eux tire son épingle du jeu, la plupart du temps grâce aux réseaux de fondateurs issus d’autres rédactions plus expérimentées. Pour que ce bouillonnement éditorial ne soit pas vain, Jean-Marie Charon présente dans son rapport plusieurs amorces de solutions dont pourrait se saisir le ministère de la Culture.

D’un cadre juridique adapté à de nouvelles sources de financement

Ainsi suggère-t-il, sur le plan économique, la recherche d’aides financières mixtes, d’origine publique comme privée, un budget que l’Etat répartirait aux créateurs d’entreprises de presse, ou encore la création d’incubateurs destinés à accueillir entre autres les pure players. Jean-Marie Charon propose également de valoriser le travail de ces jeunes pousses médiatiques dans le cadre de forums, de colloques, voire de remises de distinctions, au cours desquels s’échangeraient les expériences innovantes en matière de technique, d’éditorial et d’économie, des uns et des autres. Un cadre juridique spécifique est également préconisé pour cerner au mieux la jeune entreprise de production d’information. Le sociologue pointe entre autre « [ce] mouvement qui se dessine au sein de la société en faveur de l’accompagnement financier de l’innovation ou de réalisations difficilement profitables économiquement ». Si ses préconisations témoignent d’une véritable volonté d’améliorer le sort des médias en France et d’empêcher la création d’un journalisme à deux vitesses, seront-elles suffisantes ?

Un quatrième pouvoir soumis au diktat de la rentabilité

A l’instar des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire conçus à une époque où le téléphone n’existait pas, la démocratie du XXIe siècle ne s’imagine pas sans ce quatrième pouvoir qu’incarnent l’information et ceux qui la produisent. On ne demande pourtant pas à un député, à un juge ou à un président de la République d’être profitable économiquement. Il n’est pas tolérable que l’un d’entre eux puisse travailler pour une entreprise privée. Un député non rentable, voire même incroyablement déficitaire, restera malgré tout un député. Il sera même parfois réélu. Pour le journaliste, c’est différent. Malgré son travail indispensable à la bonne santé de notre démocratie, le journal et ses employés sont tributaires, pour ne pas dire esclaves, de leur audience et donc de leur rentabilité. D’où ce sensationnalisme qui suinte des gros titres étalés en gras pour attirer l’attention du lecteur en ligne ou en kiosque. D’où cette étrange tendance « infotainment » qui glisse une blague potache made in Canal + ou une sortie cynique à la Vice entre deux reportages gravissimes. Parce qu’un journal non rentable est un journal qui licencie, puis qui disparait, les rédactions sont pressées de se compromettre pour trouver coûte que coûte un moyen de faire de l’argent. Le monde des médias étant malgré tout l’un des piliers de notre république, il n’est pas étonnant de voir la démocratie flancher lorsqu’on l’ampute d’une ligne éditoriale.

Si la mission confiée par le ministère de la Culture à Jean-Marie Charon part sans doute de bonnes intentions, force est de constater qu’à la rue de Valois, on ne voit pas assez grand. Le média par excellence n’est pas une entreprise privée à but lucratif. Notre pays ne peut pas accepter qu’une part grandissante des grands titres français se concentrent entre les mains de quelques fortunes, pendant que le reste tente corps et âmes de survivre dans leurs ombres. Comme les tribunaux, les médias doivent être indépendants du privé comme du public, de telle sorte que chaque journaliste puisse exercer son travail l’esprit serein, donc libre.

Baptiste Duclos
Baptiste Duclos, journaliste - responsable de la rédaction.

1 commentaire

  1. Rosselin

    10 février 2016 à 10 h 45 min

    Tout à fait d’accord. Mais c’est bien l’écosystème qu’il faut changer et c’est le mérite du rapport Charron d’avoir posé la question. Et il est vrai qu’on se demande à quoi sert d’incuber des nouvelles entreprises de presse si elle n’ont pas de modèle économique en vue…

    A noter également que des acteurs comme Contexte (dont le patron est président du Spiil, synidcat de la presse en ligne indépendante) n’est pas « IPG », mais une entreprise d’information spécialisée, une branche de la profession qui elle a un modèle économique, contrairement à la presse généraliste.

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