« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

Jungle de Calais : la fin du plus grand bidon-ville d’Europe ?

Pendant trois semaines, The Dissident s’est rendu régulièrement dans la Jungle de Calais. Nous avons découvert les conditions de vie précaires des réfugiés. Au fil des semaines, nous avons été témoins de l’aggravation de la situation du plus grand bidon-ville d’Europe. Reportage.

A l’entrée de la Jungle, le grand pont de l’A21 marque le début d’un autre monde. Des restes de lanceurs lacrymogènes jonchent le sol, témoins des batailles nocturnes entre réfugiés et forces de l’ordre. Dans le plus grand bidonville d’Europe, on survit comme on peut. Tout est pourtant très organisé. Des lampadaires installés par la municipalité éclairent les principales artères. De longs fanions rouges portants l’inscription « FIRE » indiquent les bornes d’incendie précaires constituées de quatre bidons remplis d’eau.

On y trouve plusieurs écoles, mais également des mosquées et des églises. Ailleurs, plusieurs cafés, restaurants et magasins ont été construits. A l’intérieur, on se restaure, on se réchauffe, on recharge son téléphone. Ce véritable commerce parallèle permet aux réfugiés de vivre dans la Jungle sans en sortir. Les allées en terre sont chargées de l’odeur des groupes électrogènes, de nourriture cuisinée et d’ordures.

Depuis un mois, aucun réfugié n’a réussi à passer en Angleterre. En servant le thé, Ahmed, un soudanais de 27 ans, raconte : « Tout est barricadé. Il est impossible de traverser. Les gens sont à bout dans le camp. Maintenant, faire appel à un passeur coûte 4000 euros. ». Les relations humaines sont de plus en plus tendues, à l’image des règlements de compte entre réfugiés et de l’agression de plusieurs journalistes.

Pourtant, au cœur de toute cette misère, on découvre de petites résistances de solidarité : une invitation à partager un repas, le travail collectif pour la construction d’une nouvelle habitation, le partage d’un verre de thé…

Pour des questions de sécurité, le gouvernement a procédé à la création d’un no man’s land de 100 mètres entre la Jungle et l’autoroute. Durant plus d’une semaine, les associatifs et les réfugiés ont déplacé toutes les habitations expulsables dans un incroyable élan collectif, de jour comme de nuit. Malgré ça, des restaurants, une église, une mosquée et une école ont été rasés, détruisant le fragile équilibre social de la Jungle.

Depuis cet évènement, la situation a beaucoup évolué. Dans l’atmosphère grise du Nord, le camp est à l’abandon. Des maisons de fortune, encore habitées il y a peu, sont désormais vides. L’effervescence ambiante des allées boueuses a disparu. Ahmad, un ancien soldat de l’armée syrienne ayant fuit Alep au début de la guerre civile, explique : « La plupart des réfugiés sont partis tenter leur chance ailleurs, notamment en Belgique. Avec les ratonnades régulières depuis quelques semaines, beaucoup ont fuit ». D’autres Jungles se forment à Hazebrouck et Zeebrugge. Dans le camp, la rumeur enfle : « Ils veulent évacuer la Jungle avant la fin du moins de mars ».

Le camp est déserté. Après une semaine de campagne de vaccination contre la rougeole en urgence, MSF a démonté ses tentes. Les forces de l’ordre sont parties, alors qu’elles patrouillaient dans les rues principales quelques jours avant. Même les journalistes se font rares, par manque d’actualité brûlante et par peur des agressions. Doucement, la Jungle se vide.

 

De jeunes réfugiés jouent au croquet non loin de la rocade d'autoroute
Dans la Jungle, une véritable vie économique s'est créée. On y trouve des restaurants, des bars, mais également des magasins d'alimentation générale et des coiffeurs
Un réfugié soudanais nettoie ses vêtements dans une bassine métallique
Les forces de l'ordre encadrent les travaux lors de la construction du No Man's Land
Des soudanais alimentent leur feu avec des restes de tentes déchirées pour se réchauffer et cuisiner
Un no man's land de 100 mètres a été construit à l'entrée de la Jungle pour surveiller les réfugiés et les dissuader de rejoindre l'autoroute. De nombreuses habitations, une école, une mosquée et un église ont été détruites lors de cette opération
L'Etat a fait aménager plusieurs conteneurs pour accueillir les réfugiés. Mais certains réfugiés refusent de s'y installer car ce ne sont que des dortoirs, dans lesquels il est impossible de vivre
Ahmed a 27 ans. Ce jeune soudanais est arrivé il y a plusieurs mois dans la Jungle. Il montre le carnet dans lequel il note toutes les informations susceptibles de l'aider à passer en Angleterre
Pierre Gautheron
Photojournaliste indépendant, Pierre Gautheron suit de près les enjeux et les spécificités des champs et terrains sociaux. Préférant les sujets au long cours, il travaille en immersion pour être un témoin de son temps. Par l’image et l’écrit, il tente de raconter les histoires de notre société.

1 commentaire

  1. Philippe de Rougemont

    23 février 2016 à 17 h 58 min

    Je rêve qu’on n’utilise plus ce terme de jungle. Je rêve aussi que les administrations locales demandent conseil à l’HCR (unhcr.fr)et créent un vrai camp de réfugiés pour qu’on appelle les choses comme elles sont.

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