« Les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »

Hannah Arendt (1906 - 1975)

États d’Urgences – Épisode 1

« Une série contre l’oubli, pour la vigilance. Parce que le pouvoir a toujours les mêmes reflexes. Et que nous, malheureusement, nous les avons perdus…». Alors que l’inscription de l’état d’urgence dans la constitution a été votée lundi soir à l’Assemblée nationale, Rodney Passave donne la parole à ceux qui ont vécu l’état d’urgence de 1955, mis en place juste après sa création. Un coup d’œil dans le rétro pour éclairer notre présent.

L’état d’urgence, une situation rare, pour faire face à des événements exceptionnels. Avant les attentats de Paris, cet état avait été appliqué pour la première fois en France en 1955, dans un contexte bien différent. Dans un pays colonialiste, en perte de vitesse, la loi est voté le 3 avril 1955 pour faire face aux attentats qui se succèdent en Algérie depuis 1954 et aux violences à répétition qui secouent l’hexagone.

 

A mi-chemin entre le droit commun et l’état de siège

En fait, il s’agit d’une décision prise par un gouvernement qui ne sait pas comment faire face à une situation qui lui échappe de plus en plus. Le chef du conseil des ministres, Edgar Faure, souhaite surtout éviter de déclarer l’état de siège, qui transfère alors tous les pouvoirs à l’armée. Le gouvernement a besoin de garder du contrôle sur les réseaux, notamment celui du FLN. Sylvie Thénaud, historienne, explique : « L’état d’urgence est introduit dans le droit français en tant que nouvel état juridique à mi-chemin entre le droit commun (qui caractérise la paix) et l’état de siège qui caractérise la guerre. »

Il faut dire que l’état d’urgence présentait alors beaucoup d’avantages pour contrôler d’une main de fer ce qui se passait dans l’ombre. Instauration d’un couvre-feu, interdiction des réunions, fermetures des salles et des cafés, perquisitions sans contrôle judiciaire, et contrôle des médias, sans oublier les fameuses assignations à résidence.

Deux visages pour une histoire commune

Cette situation, Henri Benoits syndicaliste et militant anticolonialiste et Khelifa Mouterfi, militant du FLN l’ont tous les deux connue. Leurs témoignages reviennent sur leurs implications dans le besoin urgent de voir la fin de l’oppression française en Algérie. Une urgence qui se fait de plus en plus pressante dès 1945, expliquent-ils. Le pluriel « états d’urgences » prend alors tout son sens. L’histoire d’Henri Benoits est celle d’un militant ouvrier investi dans le soutien public et clandestin aux Algériens. Il a vu et vécu le départ de la quasi-totalité des militants algériens du PCF vers le FLN. Il a vu les intrusions policières, il est le témoin actif d’une époque qui résonne encore aujourd’hui. Quand à Khelifa Mouterfi, il est originaire de Kabylie. Il est arrivé en France en 1952 à l’âge de 18 ans. Il a connu les bidonvilles de Nanterre, Gennevilliers, Villeneuve-la-Garenne… Après avoir vendu « [ses] bras pour reconstruire la France », il est devenu technicien puis «ingénieur maison dans [son] entreprise à coups de cours du soir ». Militant du FLN, Khelifa a pris le métro jusqu’aux Grands Boulevards le 17 octobre 1961 pour manifester à Paris, il a vécu lui aussi les heures les plus sombres d’un état d’urgence, de non droit, qu’il avait déjà senti venir quelques années avant.

 

Morgane Masson
Journaliste traînant ses valises entre Paris et le sud de la France, passionnée par les sujets de société, les droits des femmes et la nature. Un peu de télévision, un peu de web, un peu de print. Il faut bien que jeunesse se passe ? Rien n’est moins sûr.

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